La puissance de la douceur d’Anne Dufourmantelle

Références et remerciements : La puissance de la douceur, Anne Dufourmantelle, Éditions Rivages poche, 2022

« La douceur nous visite. Nous ne la manipulons ni ne la possédons jamais. Il faut accepter d’entrer dans ses marées, de parcourir ses chemins creux, de se perdre pour que quelque chose d’inédit survienne. On pourrait dire que la douceur se loge dans cet espace ténu, fracturable, où ce qui arrive l’est avec votre consentement, mais sans que vous puissiez ni le comprendre, ni l’appréhender dans les frontières de votre moi ancien. » p.110 (Écouter)

La puissance de la douceur, publié en 2013 aux éditions Payot & Rivages, évoque en moi le souvenir lointain d’un texte composé de vingt-quatre petits poèmes en prose assemblés en patchwork. Sa lecture suscite immédiatement le désir de s’y attarder, de s’y perdre, et de faire les inévitables détours, pour encore et toujours revenir à ses trente-six petits chapitres que l’on pourrait déclamer aussi bien que les lire. L’auteure y convoque Blanchot, qui concevait son œuvre comme « la pure traduction de lui-même » (La Part du feu). La puissance de la douceur est-elle « la pure traduction » d’Anne Dufourmantelle ?

« Irréductible au registre des sentiments qu’elle côtoie : bienveillance, protection, compassion. Elle est frontalière puisqu’elle offre elle-même un passage. Se diffusant, elle altère. Se prodiguant, elle métamorphose. Elle ouvre dans le temps une qualité de présence au monde sensible. »

« Elle est le nom d’une émotion dont nous avons perdu le nom, venue d’un temps où l’humanité n’était pas dissociée des éléments, des animaux, de la lumière, des esprits. » p. 29 (Origines)

J’ai connu la douceur, sous les traits d’une personne. Son fils était un poète maudit. Elle se tenait toujours assise en bout de sa longue table familiale, accueillant d’un sourire quiconque entrait la saluer dans sa pièce unique, meublée de son lit bateau, d’un  évier, d’un buffet et d’un simple fourneau. Elle me racontait sa vie et j’enviais ses proches qui avaient pendant toutes ces années côtoyé la douceur en personne. Elle ne monte plus à la ferme, bâtisse qui, aujourd’hui, vide de sa présence physique, diffuse toujours sa douceur ancestrale sur la façade du corps de bâtiment, au point que je la ressens et me sens apaisée à chaque fois que je passe devant sa porte et ses volets fermés.

« Lorsque nous étreint le sentiment que personne ne peut nous rejoindre, que cette solitude ne se défera pas de nous, jamais, il faut encore trouver la force de tendre les bras, d’embrasser, d’aimer. De le dire, de le recommencer, d’entendre le murmure de cette voix sauvage qui nous appelle très en deçà des commencements. » p.127

« La douceur imprègne parfois la décision de consentir au plus terrible : à un deuil, par exemple. C’est tissé, enroulé à l’intérieur du corps et au creux de la gorge cette tristesse sans âge, ce qui en nous fait partage aux disparus, aux absents. » p.128 (Douceur de la mélancolie)

Par quelle porte y entrer ? La puissance de la douceur n’est pas un essai classique. Une lecture chronologique trahirait l’auteure Anne Dufourmantelle, philosophe et psychanalyste. Sa dimension poétique rayonne bien au-delà de la parole philosophique ou psychanalytique.

« Si proche de l’animalité qu’elle s’y confond parfois, la douceur s’éprouve au point de rendre possible l’hypothèse d’un instinct qui lui serait propre. Elle serait le trait d’une « pulsion de douceur » première, de protection, de compassion – de bonté même. »

« Si la douceur de l’animal nous touche ainsi, c’est sans doute parce qu’elle nous vient d’un être qui coïncide avec lui-même presque entièrement. » p. 31 (Animale)

J’ai encore rencontré la douceur, elle n’était cette fois ni une personne ni une chose. Elle régnait chaque jour au cœur de la forêt tropicale, au même endroit, ou peut-être un peu plus loin que la veille. Elle émanait de l’immensité végétale, de sa moiteur rassurante, sa saine chaleur, de ses parfums délicats, des chants et des cris envoûtants de sa faune cachée, du transfert des éléments volatiles de l’air ambiant jusqu’à l’intérieur du corps, du dégradé de verts et de bruns tâché ici ou là d’un rouge vif ou d’un jaune éclatant.

« Parce qu’elle suppose un rapport du sujet à l’altérité, sa qualité ne désigne pas seulement la substance ou l’atmosphère qu’elle délivre, mais ce qui en elle fait lien : intelligere. Son privilège est l’accord. »

« Mais si la douceur peut avoir l’intelligence d’appréhender la violence, y compris parfois dans sa nécessité, ou parce qu’elle tient compte de son histoire, l’inverse n’est pas vrai. Et ce sera toujours la noblesse des doux de pouvoir sans condamner, poser un regard sur ce qui dévaste et sur ce que dévastent les violents . » p. 36 (Intelligence)

Pourquoi ce texte ici-même en suivant l’équateur ?

Non pas que le monde ait changé, que la barbarie soit une nouveauté, que l’Histoire soit soudainement devenue folle, elle l’a toujours été. Mais aujourd’hui cela suffit ! Assez de toute cette violence au nom du pouvoir et du profit, de cette violence en réponse à la violence ! Besoin d’intelligence, besoin absolu de douceur.

« La douceur est ce qui retourne l’effraction traumatique en création. Ce qui sur la nuit hantée pose de la lumière, sur le deuil d’un visage aimé, sur l’effondrement de l’exil une promesse de rive où se tenir. C’est ainsi qu’entre la lumière, empreinte plus forte que l’envie d’y revenir, plus forte que l’objet perdu de la mélancolie ou du renoncement. » p.113 (Trauma et création)

Philosophe et psychanalyste, Anne Dufourmantelle est l’auteure de nombreux essais et d’un roman. Née en 1964, son décès prématuré par noyade à l’âge de 53 ans, en portant secours à un enfant, a ému le monde bien au-delà des lecteurs et lectrices de son œuvre. Par-delà l’émotion causée par sa mort, la finesse et la profondeur de son œuvre continuent de bouleverser les habitudes de pensée. La puissance de la douceur en est la quintessence.

« La douceur fait vendre. Elle nous est proposée sous toutes ses formes, toutes les latitudes, constamment. Elle est un argument économique versé au compte de ce qui n’a rien à voir avec elle. »

« La douceur est ainsi divisée en deux par les instances économico-sociales. Sur le plan charnel, elle est abâtardie en niaiserie. Sur le plan spirituel, en potin new-âge et autres méthodes qui rivalisent pour nous faire croire qu’il suffit d’y croire pour que tout fonctionne. » p.48 (Argument de vente)

Besoin de vraie douceur, pas de celle que l’on dénigre après l’avoir édulcorée. Pas de celle que l’on expose maquillée en discipline aux vertus apaisantes. Pas de celle dont les visées commerciales ne trompent personne et qui nous est servie à toutes les sauces !

« La douceur est une énigme. Incluse dans un double mouvement d’accueil et de don, elle apparaît à la lisière des passages que naissance et mort signent. Parce qu’elle a ses degrés d’intensité, qu’elle est une force symbolique et qu’elle a un pouvoir de transformation sur les choses et les êtres, elle est une puissance. » p.19

« Du prince Mnouchkine aux vagabonds de Hamsun, ceux qu’on a appelés les innocents ne se savent pas porteur d’une douceur qui les voue à l’errance et à la solitude. » p.20

« De nos jours, la douceur nous est vendue sous sa forme frelatée de mièvrerie. En l’exaltant dans l’infantile, notre époque la dénie. » p.20 (Introduction)

Le Prince Mnouchkine ne se sait pas lui-même porteur de cette douceur mais il en connaît la puissance  : « On prétend que l’humilité est une force terrible ; il faut demander au Prince des explications là-dessus, car l’expression est de lui. » L’idiot, Dostoïevski

« Nous reconnaissons la douceur dans les figures littéraires qui ont tout bouleversé autour d’elles sans le vouloir. (…) Leur douceur fait violence à un monde qui a pour coordonnées des règles de servitude consentie. L’excès de cette douceur est dangereux. Elle fait apparaître mieux qu’aucun projecteur, les failles, le  désir, la manipulation ou au contraire la bonté. » p.69

« …la douceur a fait pacte avec la vérité ; elle est une éthique redoutable. Elle ne peut se trahir, sauf à être falsifiée. La menace de mort même ne peut la contrer. » p.70 (Figures libres)

Par sa douceur, le Prince Mnouchkine, comprend les enfants mieux que tout autre. Il entre dans leur monde comme leur égal et découvre leur immense sagesse. Mais lui-même n’est pas compris par les adultes : « …il se mit à se moquer de moi lorsque je lui déclarai que ni lui ni moi ne leur apprendrions rien, et que c’était plutôt d’eux que nous avions à apprendre. » L’idiot, Dostoïevski

« Attenter à la douceur est un crime sans nom que notre époque commet souvent au nom de ses divinités : l’efficacité, la rapidité et la rentabilité. » p.77

« Comme souvent chez Dostoïevski, c’est au confins de la bassesse, de la trahison, de la violence que la douceur fait révélateur. Les êtres qui la prodiguent sont traversés par elle comme par une fièvre qui contaminent leurs interlocuteurs très loin de leurs territoires habituels. » p.78

« Car la douceur apparaît d’abord comme une défaillance. Elle déroge à toutes les règles du savoir-vivre social. Les êtres qui en font preuve sont parfois des résistants mais ils ne portent pas le combat là où il a lieu habituellement. » p.78 (Arraisonnement)

« On ne doit rien cacher aux enfants sous le prétexte qu’ils sont petits et qu’il est trop tôt pour leur apprendre quelque chose. Quelle triste et malencontreuse idée ! Les enfants eux-mêmes s’aperçoivent que leurs parents les croient trop petits et incapables de comprendre, alors qu’en réalité, ils comprennent tout. Les grandes personnes ne savent pas qu’un enfant peut donner un conseil de la plus haute importance, même dans une affaire extrêmement compliquée. » L’idiot, Dostoïevski

« La violence qui fait échouer la douceur vient avouer que celle-ci ne peut être reçue entièrement dans ce monde. Les figures littéraires d’innocents en sont les héros tragiques. Ils sont pareils à ces enfants martyrs qu’on brutalise parfois jusqu’à la mort car ils opposent leur douceur imprenable à la pulsion meurtrière que leur liberté réveille et déchaîne. » p.71 (Douceur pure ?)

Les enfants martyrs vont à l’école maternelle de Léon Frapié. Ils vivent avec Rose, la narratrice, dans un monde supérieur auquel peu de grandes personnes ont accès : « L’éclair de ma pensée pénétra l’immensité inconnue : ce petit être ne sait rien, vous y touchez, il en sort les plus notables réflexions. La clarté de son visage est faite de myriades de molécules et cette transparence enfantine, pareille à celle de la mer, du ciel, est riche de tous les reflets créés depuis l’origine du monde et perdus par nous, grandes personnes : ce qui naît étant supérieur en passé et en avenir à ce qui a déjà vécu. » La maternelle, Léon Frapié

« On ne se remet pas de son enfance sans choisir une seconde fois, consciemment, la vie. Naître ne suffit pas. Les joies, les attentes, les ennuis de l’enfance sont des évènements qui nous rassemblent dans une intensité qui va donner le « la » à toute une existence. En ce sens toute l’enfance est « traumatique », non dans le sens dramatique, mais du fait d’atteindre en nous des territoires psychiques d’abord par la perception et la sensibilité. Et qu’être entièrement là, sans reste, est rare et devient plus rare au cours de la vie, au fur et à mesure que notre moi dispersé, fragmenté, prend la relève, que l’absence à nous-mêmes devient la règle. » p.125 (Enfance)

Enfance et douceur avancent main dans la main. Notre enfance est bien là, ancrée en nous, discrète. On ne la montre pas. On oublie que les enfants que l’on côtoie ne sont pas les habitants d’un autre monde, mais bien nous-même à un moment donné de notre existence, de notre humanité, et qu’il faut les comprendre pour comprendre les adultes que nous sommes, qui partageons tous cette même expérience originelle.

« La douceur est un retour sur soi qui invente de l’avenir, à l’image de la spirale. Une révolution ouverte. »

« La reprise serait, comme l’amor fati nietzschéen, un retour consenti sur le passé qui, par cet acquiescement, en découvrirait toute sa puissance secrète. Se comprendre ou « s’entendre » n’est pas sans effet. La douceur est l’un des noms de cette réconciliation avec ce qui a été refoulé, exilé dans le passé et ainsi « repris » avec mansuétude et le courage qu’il faut pour s’avouer qu’on y était, en conscience. » p.132 (Une révolution, en douce)

La puissance, nous dit Anne Dufourmantelle, « Aristote l’a identifiée  comme la capacité d’un être à grandir dans son devenir. » Elle convoque alors Spinoza et son conatus ainsi que Nietzsche et sa volonté de puissance, qui dit-elle, semble être aux antipodes de la douceur. Pourtant, ajoute-t-elle, « dans Ecce Homo, Nietzsche pose la douceur comme véritable force de résistance à la puissance. » p.41

(Nietzsche rappelle les paroles chuchotées à Zarathoustra : « Les paroles les plus silencieuses sont celles qui apportent la tempête. Les pensées portées sur des pattes de colombe mènent le monde. » (Ecce Homo introduction, Zarathoustra, fin de la 2ème partie))

« La douceur comme puissance détermine le mûrissement de ce qui est alors inactivé dans la chose même. »

« La douceur est parfois une décantation qui nécessite en son principe une énergie immense rassemblée, contenue et sublimée jusqu’à devenir immatérielle. En cela elle peut être une activation de sensible en intelligible. » p.41 (En puissance)

La douceur opère lorsque le Maître, perdu dans la neige en plein hiver avec son serviteur qu’il a toujours maltraité, fait volte-face après avoir tenté de l’abandonner. Une force en lui décide alors de le sauver en le couvrant de son corps et de son manteau. Le maître en ressent un état de douce joie et de compréhension jamais connu jusque-là.

« C’est au lieu même du pouvoir que la douceur opère. Elle vient se poser dans les interstices de la cruauté en la retournant comme un gant. Elle est précisément à l’endroit le moins attendu. » p.91 (Maître et serviteur de Tolstoï)

Qui n’a pas déjà entendu des paroles douces emplies de cruauté ou subit des violences sous couvert de douceur ? L’histoire du Maître et du serviteur peut encore être retournée. De l’amour à la haine, la douceur devient tyrannie.

« En soi, la douceur qui a avec la joie de grandes contiguïtés, n’est pas une protection contre le mal, elle peut même se trouver en être le véhicule. Le mal ne coïncide pas nécessairement avec la conscience du mal. » p.100 (Cruautés)

La douceur accueille aux confins d’un espace tissé de solitude essentielle et d’authentique liberté. Anne Dufourmantelle, philosophe et psychanalyste, a-t-elle écrit son œuvre « en douceur » dans cet espace poétique privilégié où sa pensée a pu se déployer avec force et beauté ?

« La bonne distance qu’invente la douceur permet à chacun d’exister dans son propre espace ; elle est contraire à l’effraction. Comment nommer cette part sauvage de nous-même qui va chercher aux confins de ce retrait qu’on appelle « être seul », le commencement de cette vie choisie et non subie ? » p.115 (Aux confins)

Anne Dufourmantelle appelle la douceur authentique nichée au cœur des moments les plus précieux de la vie et dont on saisit l’aura, la qualité, sans savoir la définir sur l’instant. Cette douceur émane d’une personne, d’un geste, d’un animal, d’une atmosphère. Elle apaise. Elle rassure. Elle nous sauve.

Si la douceur est édulcorée jusqu’à dissolution de son ambiguïté  comme de ses arêtes vives, la puissance dont elle provient et qu’elle actualise en sera à son tour menacée. »

« La pointe de la douceur, c’est son possible effacement – et c’est précisément ce qui nous effraie. Qu’elle puisse être la plus haute expression de la sensibilité, son intelligence et sa force, et néanmoins à chaque moment disparaître. » p. 64 (Sentiment et sensibilité)

La sensibilité est un agent de liberté, les sentiments sont affectés par l’époque. La sensibilité est mise à mal dans une société de marché car elle n’est pas normée. Elle s’exerce, s’éprouve, le sentiment est complaisant. La douceur, nous dit Anne Dufourmantelle, appartient en premier lieu à la sensibilité.

« Son apparente simplicité est trompeuse. Et pourtant sa singularité est attestée depuis toujours. Elle est une passivité active qui peut devenir une force de résistance symbolique prodigieuse, et à ce titre être à la fois au centre de l’éthique et du politique. » p.23

« Comment faire entendre le manque de douceur dans l’existence, la mémoire, la fragilité des êtres ? Ce manque n’est presque pas audible, je ne sais même pas s’il est vraiment perçu. Il apparaît en creux dans la norme de plus en plus présente que fait poser une société qui se veut démocratique et libérale mais dont la logique consumériste fait s’indifférencier les êtres dans une économie qui ne souffre aucun « état d’âme. » p.24 (Approche)

On en revient à ce constat : cela suffit ! La logique consumériste d’une société qui se veut démocratique et libérale manque de douceur et d’avenir, de même la logique ouvertement violente d’une société non démocratique manque de douceur et d’avenir. Comment se réapproprier la douceur, sa force, sa puissance, la réintégrer dans un système de pensée qui l’accueille en toute intelligence ? Comment préserver les jeunes générations d’un avenir sans douceur dont l’internet est le projecteur ?

« A chaque époque, la douceur de vivre s’est incarnée dans le choix de vie de certains êtres ou certaines communautés, mais souvent dans la clandestinité. On ne regarde pas la douceur de vivre avec la bienveillance attendue, car elle contient un irréductible attrait pour ce qui se risque en dehors des normes, des obligations et des jugements imposés ; elle est une révérence à ce qui dans le principe même de la vie ne s’oblige pas. » p.130 (Dolce vita)

Le flamenco, mode de vie des gitans andalous, « ne s’achète pas avec de l’argent ». La douceur est flamenca, polie comme le galet par l’océan : « J’étais pierre,  j’ai perdu mon centre, et dans la mer on m’a jetée, à force de temps et de temps, mon centre je l’ai retrouvé. » (Manuel el Negro de D. Fauquemberg)

« Le contraire de la douceur n’est pas la brutalité ou la violence même, c’est la contrefaçon de la douceur : ce qui la pervertit en la mimant. Toutes les forme de compromission, de suavité frelatée, de bouillie sentimentale. » p.83

« Il est devenu intolérable sous nos latitudes de « se retirer » ou alors ce retrait doit être annoncé, programmé et inscrit. Le jardin secret est prévenu d’une pancarte, c’est-à-dire qu’il n’est plus secret. La douceur est dans ce retrait, qui s’accompagne de ses vertus secondes : le tact, la subtilité, la réserve, la discrétion. » p.84 (Contrefaçons)

Le factice est la contrefaçon de la douceur. Il déleste d’un passé suspect qui mériterait pourtant d’être ressuscité. Il empêche les sanglots étouffés sous un faux calme. Anne Dufourmantelle, psychanalyste, sait qu’on ne peut pas faire semblant trop longtemps sans y laisser des plumes. La psychanalyste accueille en douceur celui qui ne sait pourquoi il se sent perdu. Comme la pierre polie par la mer, il finit par retrouver son centre.

« Le discours, l’image, l’arabesque d’un pas de danseur, le lied, sont des ellipses qui ont le sexe pour forge secrète et sans cesse évitée, le désir sublimé demande que soit aboli le lieu même dont il vient. Sous cet angle, la douceur sublime culturellement la violence et la brutalité de nos réflexes animaux les plus archaïques : de la vocifération au murmure. » p.98 (Sublimation)

La douceur est-elle cette pulsion qui s’exprime obligatoirement, à un moment ou à un autre, pour nous donner accès au vivant, et nous maintenir en vie ?

« En occident, les changements sont captés selon le principe de l’évènement, qu’on s’empresse de catégoriser. On est aveugle à l’imperceptible. Dans une culture du résultat, le discontinu fait mirage. Or à chaque instant, tout se modifie. »

« La douceur est exactement faite de cette étoffe car elle n’est pas saisissable catégoriellement, mais seulement existentiellement. Comme sensation ou comme passage, ou puissance de métamorphose. » p.61 (Une transformation silencieuse)

Ce  projet en suivant l’équateur sait avec les vieux flamencos qu’« il ne faut pas hâter ce qui prend du temps. » Aucun article ici n’est évènement, ni celui-ci, ni ceux qui précèdent. La puissance de la douceur, à l’opposé de la « philosophie d’opinion » médiatique dénoncée par François Julien dans Les transformations silencieuses, n’est pas spectaculaire car la douceur n’est pas spectaculaire.

« La douceur est venue dans le jardin, à l’heure de la nuit. L’obscurité révèle le toucher en aveugle. Là où la main redevient entièrement pensante commence aussi, en secret, la douceur. » p.118 (Clandestinité de la douceur)

La douceur clandestine n’est pas calculée. Elle est « juste le pur mouvement de la vie. », nous dit Anne Dufourmantelle. La pensée de la douceur va de soi. Comme Spinoza polissait des lentilles à Voorburg ou à La Haye, cela allait de soi. J’ai cherché la maison de Spinoza à Voorburg, elle n’existe plus. J’ai cherché à visiter sa maison de La Haye, elle n’était pas ouverte au public. J’associe à cette quête sur les traces du philosophe-artisan, un souvenir apaisé, enveloppé d’une grande douceur.

« Faire les gestes appropriés pour endiguer la maladie, refermer la plaie, apaiser la douleur : le soin est associé depuis le début de l’humanité à la douceur. » p.33

« La douceur suffit-elle à guérir ? Elle ne se munit d’aucun pouvoir, d’aucun savoir. L’appréhension de la vulnérabilité d’autrui ne peut se passer pour un sujet de la reconnaissance de sa propre fragilité. Cette acceptation est une force, elle fait de la douceur un degré plus haut, dans la compassion, que le simple soin. » p.34 (Prendre soin)

A Bergen, la ville de Grieg, en Norvège, l’hôpital Haukeland soigne les personnes atteintes de cancer. Le service ORL jouxte le service pédiatrique. La peur y côtoie la souffrance, et inversement. Un soir, une infirmière a prononcé six mots d’une voix sûre et calme, et sauvé une patiente en larmes qui craignait le pire, et qui, grâce à ces paroles douces, a pu affronter tous les combats, guérir, et même danser en public trois mois plus tard, une énorme fleur à l’oreille dissimulant une incroyable cicatrice. Quand je pense à Bergen aujourd’hui je pense à Grieg dont je n’ai pas pu non plus visiter la maison, et à sa douce mélodie « Au matin » que j’imagine jouée par Alfred Issendorf, héros du roman Ne plus jamais dormir d’Hermans.

« Des herbes rases, terrain en pente, les rosiers nus dans la lumière d’hiver. Un rouge-gorge a fait son nid dans le massif, il apparaît chaque jour à la même heure ou à peu près. Il ne faut pas donner trop d’attention aux choses, seulement les considérer dans leur vital déséquilibre quelques fois, alors en douceur, elles délivrent un secret. » p.121

« Douceur de la maladie et de la convalescence, du temps qui s’étire infiniment, sans bord avec l’irréalité que donne la fièvre. Les contours du réel s’estompent ; reste en nous comme un dépôt très léger du monde en soi, pure sensation d’existence. » p.124 (La fête sensible (IV) )

Dans un livre intitulé Bretonnes, le photographe Charles Fréger nous révèle le secret des multiples et étonnantes coiffes bretonnes. Portraits de femmes en costumes traditionnels, fines coiffes de profil ou de dos, plis et délicates dentelles blanches, détails des broderies colorées des châles et des tabliers, sur un arrière-plan doux et filtré, de bretonnes costumées dans les champs ou en bord de mer. Le temps s’est arrêté sur ces figures contemporaines belles et calmes, souvenirs d’une autre époque. Ce livre m’a été offert par une amie douce, bretonne bien sûr, comme ma mère, et comme moi, qui ne le suis qu’à moitié.

« La douceur a de multiples affinités avec la lumière. Son rayonnement, son intensité, sa diffusion, ses métamorphoses, sa nuit. S’il fallait la figurer dans l’espace, elle serait une courbe, en mouvement, même infime. La musique en serait la traduction la plus immédiate, peut-être, avec le toucher. »

« Il n’y a pas de seuil à la douceur, plutôt une continuelle invitation à être contaminée par elle, qui peut se briser en un instant. » p.43 (La fête sensible (I) )

Anne Dufourmantelle convoque Mozart, Rembrandt, Giotto, Rothko. Elle se laisse glisser à la jonction ciel et mer à Venise, à l’orée des bords non refermés, dans le halo de la lumière des lampes dans la nuit, où siège la douceur. Anne Dufourmantelle a vu sous les aplats de Rothko la douceur faire dialoguer les lignes d’horizon. A la Grande Mosquée des Omeyyades, la lumière éclaire les feuilles des arbres par le dessous à tel point qu’on croirait que ce sont les arbres eux-mêmes qui prodiguent la lumière, alors qu’en contre-jour, ils se déploient dans l’ombre.

« On ignore ce que provoque le manque de douceur. Parole bafouée, corps malmenés, exsangues, vampirisés, passions tristes – mais surtout des émotions calcinées, de pures cendres existentielles, que tienne fera revenir du côté de la vie. Pour ignorer cette lacune, on s’invente des satisfactions qui sont autant de compensations. Dans certains autres cas, on exonèrera – inconsciemment ou pas – celui ou celle dont on attend de la douceur et qui n’en prodigue pas – inconsciemment ou pas – en l’excusant à priori. » p.87

« Ce qu’on appelle « dépression » est aujourd’hui l’un des modes majeurs de ce déni du besoin de douceur. » p.88 (Exténuation)

Une amie me dit ne pas avoir connu la douceur. Je sais que c’est vrai. En ce qui la concerne, cette amie ne ment jamais. Elle dit « c’est faux ! » quand Anne Dufourmantelle écrit : « La douceur appartient à l’enfance, elle en est le nom secret. » p.125

« Quand le jeu de l’existence s’abat – et qu’il n’y a plus aucune protection, le manque de la douceur rend l’angoisse intenable. Les rouages peuvent s’ajuster, la carrière être belle, le manque prend à la gorge chaque jour un peu plus ceux qui se déparent d’eux-mêmes jusqu’à en oublier même que cela aura manqué. La douceur advient au moment où le sentiment de la fatalité cède devant une observation, si ténue soit-elle, de ce qui s’offre à la vue, au toucher, à l’ouïe, au goût. Elle peut défaire la terreur intime. » p. 90 (Pénombre)

La douceur advient, cela est sûr, en douceur, quand on ne l’attend pas. Elle se glisse dans la fente comme un fin rayon de lumière traverse un volet fermé et vient éclairer la pénombre. Je n’invente rien, je suis témoin. Dans tout système clos qui se croît protégé par l’obscurité, il existe une fissure par laquelle entre la lumière. Ce n’est alors pas la lumière qui disparaît dans l’ombre, mais au contraire l’ombre qui s’engouffre et se dissout dans le fin pinceau de lumière.

« Aristote, dans l’Ethique à Nicomaque, écrit : « L’homme doux n’est pas porté à la vengeance, mais au pardon. »

« Derrida met en lumière ce paradoxe du pardon : il n’a de sens que face à ce qui ne peut, ne doit, pas être effacé, oublié, jamais. »p.55

« La douceur du pardon ici n’est pas même évoquée, seul le paradoxe apparaît dans son extrémisme. Pourtant pardonner est un acte qui délivre celui qui peut l’octroyer comme celui qui le reçoit.

Et comme souvent avec la douceur, c’est un double don qui apparaît : celui qui l’offre et celui qui le reçoit sont tous deux rassemblés. » p.56 (Justice et pardon)

Lorsque Jacques Derrida lit un texte, il s’y glisse en douceur, prenant son temps, et le retourne jusqu’au vertige. De cette lecture naît un nouveau texte qui porte en lui le premier. Lorsque Derrida lit Blanchot, l’un offre et l’autre reçoit, dans les deux sens.

«  Le monde oriental a encore tout à nous apprendre d’un certain rapport à la douceur sans mièvrerie. Dans une civilisation où l’éros n’était pas stigmatisé, il n’y avait pas à opposer une morale de courage à une conduite d’abnégation. La douceur n’était pas infantilisée ni politisée, elle était d’abord un art du raffinement. » p.60 (Orient)

Devantures, portes et fenêtres délicatement sculptées, costumes raffinés et colorés, traditions ancestrales. En Orient la douceur est à la fois visible, omniprésente et cachée. Elle est une atmosphère, un ressenti et une réalité. Au Moyen-Orient, la douceur est bien cachée. Quand la guerre cessera, elle refera surface.

« La force symbolique de la douceur est une autorité. En Orient, on a révéré cette autorité spirituelle plus tôt et plus profondément qu’en Occident. Des pratiques zen à l’hindouisme, des écrits sur le tao du confucianisme aux rites chamaniques de la Sibérie orientale, la douceur n’est pas perçue comme une faiblesse. » p.65

« Ghandi a risqué sa vie sans jamais risquer celle de l’adversaire en faisant confiance à la force symboliques. Les négateurs de celle-ci mettent sa douceur en relief. Elle apparaît par contraste avec la violence qu’elle suscite. » p.67 (La force symbolique de la douceur)

Ghandi a eu, parmi ses maîtres spirituels, nous dit Anne Dufourmantelle, trois occidentaux : Tolstoï, Ruskin, et Thoreau. Ces hommes remarquables n’ont pas accepté de se soumettre aux normes imposées, ont combattu l’injustice, et ont valorisé la vie simple. En occident, la perception de la douceur comme force demande un véritable changement de point de vue, de paradigme. Cet exercice indispensable pour accéder à toute compréhension demande souvent un effort trop grand.

« Pour les Grecs, la douceur est le contraire de l’hybris, cette démesure qui s’empare de l’homme en proie à ce que nous appelons aujourd’hui ses « pulsions » mais elle n’est pas non plus la rigueur morale, non la douceur appartient d’une certaine manière aux dieux plus qu’aux hommes. » p.51 (Langues sources)

Nombreux sont les termes grecs ou latins qui expriment la douceur, pour une personne, un fruit, une terre, un son, une chose :proates, signifie douceur, amabilité, praüs, signifie débonnaire, mitès signifie tantôt mûr et tendre, fertilité, douceur et bonté, suavitas et dolcis signifie le mélodieux, l’attractivité, la beauté, le sucré. Chez Homère, la douceur se prodigue par respect et s’accorde au courage.

« Le génial psychiatre de guerre W.H.R. Rivers fut assigné pendant la Première Guerre Mondiale, à la « réparation » des soldats pris d’hallucinations et d’angoisses qui s’effondraient en pleine bataille. Ni déserteurs ni lâches, on ne pouvait les fusiller. Il fallait tenter de les guérir…pour pouvoir les renvoyer au front, se battre. » p.104

« A ces êtres, Rivers a proposé une écoute, qui recréait la fiabilité d’un lien, fondée sur la proximité, la capacité de promesse et la mansuétude. Ce qu’il leur offrait n’était ni une rédemption, ni une échappée possible, mais une parole qui venait donner un abri à la mémoire des morts et rendre aux vivants une ère de vie. » p.105 (En enfer)

La douceur peut-elle combler cet espace laissé vacant, ce décalage terrifiant qui s’est immiscé entre l’individu revenu de l’enfer, son corps en souffrance, son esprit dévasté, et son espoir de vie qui cherche désespérément à s’emparer du présent ?

« La douceur ne se possède pas. On lui fait hospitalité. Elle était là, aussi discrète et nécessaire et vitale qu’un battement de cœur. » p.79

« Non révélée, comme les ailes des papillons enroulées dans leur chrysalide, la douceur habite toute pensée dans le processus de son devenir sensoriel. » p.80 (Fête sensible (II) )

Anne Dufourmantelle convie Baudelaire et Rimbaud. Mais il existe encore aujourd’hui un poète qui, au fil d’un recueil entier de sonnets, et dans une langue neuve que rien n’apprivoise, chante la souffrance, la solitude, et la puissance de la douceur !

Ta peau

Le grain de ta peau me rappelle la douceur

du vent des soirs d’été qui file entre les doigts,

la douceur du temps qui file entre les parois

du sablier sans fond où s’abiment les heures 

Le grain de cette peau que ta sueur exalte

vibre sous mes paumes comme une chute d’eau,

comme la chute des kilomètres d’asphalte

qui se jettent dans le feu des phares. Ton dos…

Ton dos, c’est la plage du temps déjà perdu,

C’est la chute de tes reins blancs qui s’évertue

A abreuver ma main d’impossibles instants…

Ma main aveuglée par la peau qu’elle caresse…

Ma main avide de la peau qu’elle délaisse…

Ma main nostalgique de la peau qui l’attend.

Romain Lasserre, Solitudes, Éditions n&b

« La douceur est un rapport au temps qui trouve dans la pulsation même du présent la sensation d’un futur et d’un passé réconciliés, c’est-à-dire d’un temps non divisé. Ce temps réconcilié permet la vie. » p.94 (Fête sensible (III) )

                                                                                                                                                                                                                                                                  P. Mathex 07/03/2025