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Manuel el Negro de David Fauquembert

Fernanda de Utrera con Diego del Gastor (1973) | Morón, juni… | Flickr

Le douzième et dernier article de notre site En suivant l’équateur est dédié à l’art du flamenco.

Le roman Manuel el Negro, de David Fauquemberg, célèbre cet art qui est à la fois solidement ancré à la terre, intimement lié aux rythmes vitaux,  émotions et tragédies humaines, et parfaitement aligné avec la verticale.

Ecrire un roman sur le flamenco n’est pas une mince affaire, car le flamenco est un art qui ne se raconte pas mais qui se vit, une vision du monde indissociable de l’air qu’on respire. Un roman « flamenco » partira du chant, et le compas –  le rythme – s’imposera tout naturellement  : « Le corps des flamencos devenait instrument ». La guitare viendra consacrer le tout : « La nudité du chant suffisait bien, la chaleur d’une guitare, le soutien discret des palmas. C’était le son du flamenco. » p.240

Le roman Manuel el Negro de David Fauquemberg, ponctué par les letras qui inlassablement nous ramènent au chant et à sa poésie, nous invite à vivre avec les personnages Manuel el Negro et Melchior de la Peña, guidés par leur vieux maître el Seco, leur rêve flamenco. « Quand il vous racontait, Seco, c’était comme un rêve à voix haute. Il vous fixait droit dans les yeux pour en chasser le doute. Son histoire était vraie. Imaginer n’est pas mentir, il n’y a rien d’aussi extravagant que la vie même. » p.44

« Ce fou raconte des histoires

Pas un mot de vrai dans sa bouche

Ni un mensonge, allez savoir » p.273

Références et remerciements :

Manuel el Negro de David Fauquemberg,  éditions Fayard, 2013

Photo : Fernanda de Utrera et Diego del Gastor
(site : loscaminosdelcante.com)

L’auteur

Né en 1973, David Fauquemberg, romancier, vit aux Etats-Unis et dans le Cotentin. Il est également traducteur (anglais et espagnol), et journaliste-reporter spécialisé dans les voyages. David Fauquemberg, aficionado connaisseur et passionné de flamenco, a fait de très nombreux voyages en Andalousie où il a pu vivre le flamenco auprès des flamencos de Jerez et d’ailleurs.

Melchior, Manuel et les flamencos

Melchior de la Peña, le narrateur, est l’ami d’enfance de Manuel el Negro. Leurs destins sont liés : « En vous parlant de Manuel, je vous parlerai de moi. » p.9  Manuel, exubérant, chante, Melchior, discret, l’accompagne à la guitare : « Le chant vous livrait l’homme. Je l’accompagnais, voilà tout. » p.10 Manuel el Negro est l’histoire de leur amitié nourrie de leur passion commune pour le flamenco. Manuel est un gitan de Jerez, Melchior, originaire d’un village pauvre de la Sierra, est un payo (non gitan) qui a grandi dans le même quartier gitan de Jerez, orphelin élevé par un amie de la famille, et rempli d’une tristesse qui ne le quitte pas.

« Une grande peine m’étreint

Et je l’emporterai en terre

Sans jamais la dire à personne. » p.11

Manuel el Negro nous conte aussi la grande époque du flamenco, de Jerez à Séville, puis Madrid, et jusqu’à New-York et Tokyo, dans les années 50 à 90. Pour cela, le roman nous entraîne aux sources du flamenco, à Jerez de la Frontera en Andalousie, dans le barrio de Santiago, l’un des deux quartiers gitans de Jerez : calle Nueva,  plaza de Santiago,  rue du sang (actuelle calle Taxdirt).  Tous les flamencos célèbres de l’époque sont conviés. S’ils ne participent pas au récit en tant que personnages à part entière, leur mémoire est vivante, vibrante, glorifiée par les anciens qui se racontent leurs histoires, d’anecdote en anecdote. Ce sont eux qui transmettent au plus jeunes l’art du flamenco.

La liste est longue, des plus anciens aux anciens : Paco la Luz, Tomas el Nitri, Mateo le fou, Tio José de Paula, Juanichi el Manijero, Manuel Machado le poète, El Seco, Manuel Torre, Antonio Frijones, Juan Talega, Niño Glorio, Tomas Pavon, la Piriñaca, Rafael de Aguila, Pepe Marchena, Manolito de María, Tio Parilla de Jerez, Niño Ricardo, Tia Juana la del Pipa, Melchor de Marchena, Diego del Gastor, Tio Juane, Manolo Caracol, Lola Flores, Agujetas le vieux, Rafael Romero, Tio Borrico, Manolo Fregenal, Perrate de Utrera, Fernanda d’Utrera, Chano Lobato, Pepe Rios, Terremoto, Gaspar de Utrera, Farruco, jusqu’aux plus jeunes : Antonio Gades, Manolo Sanlucar, Paco de Lucia, Pedro Bacan, Manuel Molina, Joaquin et Luis el Zambo, Moraito, Rafa, el Bo ou Chicharo. Tous ces noms sont familiers à qui connaît l’art et l’histoire du  flamenco.

Il ne manque véritablement que les grands cantaors, Camaron de la Isla, ou El Torta, dont la mémoire rayonne pourtant, d’autant plus vive, au travers du personnage de Manuel el Negro.

Manuel el Negro et Melchior de La Peña, inséparables depuis l’enfance, ont grandi parmi ces vieux flamencos. Ils se sont nourris de leurs chants, de leurs histoires, se sont imprégnés depuis leur plus jeune âge du compas et des falsetas des guitaristes. Lorsqu’adultes ils partent ensemble à Madrid,  c’est pour se produire dans un autre lieu mythique du flamenco, los Canasteros, le célèbre tablao du cantaor Carracol, dans la calle Barbieri. Ils logent calle Huertas, dans le barrio de Santa Ana, « le quartier le plus flamenco de Madrid. » p.157. Du premier au dernier mot l’atmosphère de Manuel el Negro est au flamenco, à la soléa, au chant profond qui décolle de la chaise celui qui l’entend. Melchior, dit « Gordo » depuis sa jeunesse alors qu’il a depuis longtemps perdu ses kilos en trop, a toujours été un homme du silence : « Les mots, voyez, disent si peu, ils ne servent souvent qu’à créer des malentendus. » p.166  Il ressemble en cela à Tío Bernardo,  le père de Manuel, qu’il admire tant  : «  Il préférait se taire plutôt que d’offenser. » p.20 

Si Melchior ne parle pas,  il aime lire, comme son professeur de guitare Rafael de Águila, un passionné de littérature, et plus encore de poésie : « Cet ensorcellement, il me l’a transmis à son tour, je n’ai jamais cessé de lire. » p.89Manuel admire le savoir  de son ami : « Tu étais là, tu me guidais, tu savais tout du chant, les mille et cent histoires…Je me suis souvent demandé comment tu pouvais être mon ami et savoir tant de choses ! …Tous ces livres que tu as lus. » p. 290

Melchior de la Peña ressemble peut-être à l’auteur, le romancier passionné de flamenco et de littérature. David Fauquembert décline avec art les émotions ressenties par ses personnages, dans un rythme très flamenco, ponctué de letras douloureuses, tragiques et sages. Le texte s’achève, comme la vie de Manuel, sur le douzième temps. Le récit entier est expérience humaine, la nature reste à l’écart dans ce roman-là. Seul un chardonneret s’époumone sur sa branche et rappelle Manuel à l’ordre, lorsqu’à bout de force et négligé, il se ressaisit enfin pour vivre avec force et intensité ce qui sera son dernier chant.

Les gitans et le flamenco

 Qu’est-ce que le flamenco ? « Le flamenco naît de la fatiga, la douleur d’être, du labeur qui ne paie jamais. » p.12C’est un art dont on entend la douleur originelle : « A l’oreille, pour qui en a, l’origine se fait entendre. »p.12

« Le flamenco est la culture d’un peuple qui travaille. » p.12 Ce peuple, c’est le peuple gitan d’Andalousie, depuis toujours persécuté, dont la sensibilité a donné naissance à cet art unique qui puise aux sources de la vie même, ancré au plus profond de la terre andalouse où il s’est installé et de sa culture musicale métissée :  « Comme je le vois, l’art naît de la vie, il puise à cette source, quand la légèreté qui triomphe aujourd’hui en divertit les hommes.» p.100 Les Gitans sont un peuple qui a souffert : « Être gitan, je lui ai dit, c’est une émotion. » p.325 « Chacun va seul en ce monde. Nous, les gitans, plus encore. » p.313 

Le flamenco est l’expression de cette souffrance : « Nous autres les Gitans, la plainte nous vient sans efforts, on cherchera toujours la douleur dans notre art. » p.325 L’histoire du peuple gitan a modelé sa sensibilité : « Le don d’écoute et d’attention que les gitans possèdent, je ne sais pas d’où ça leur vient, peut-être la nécessité de survivre toujours en terre étrangère, d’apprécier la situation au premier coup d’œil. » p.78 Cette sensibilité se clame en quelques vers, parfois en un seul souffle, dans des couplets courts transmis par le chant d’une génération à l’autre :  « Nous autres, les Gitans, on a les sens ouverts en grand, le soleil nous remplit, le vent et l’eau, tout autant qu’un poème ou une soléa. » p.319 « Aucun qui sache écrire, ils n’avaient que le chant. » p.60

Les gitans sont mal vus : « Je sais ce qu’on dit. Fils du démon, voleurs de poules. Les gitans, notre race est noble, nous sommes innocents dans le fond. Ce qui arrive, on le ressent plus fort, tout nous effraie, on sanglote d’un rien. Parler, on ne sait pas. » p.311 Les gitans font cependant rêver le temps d’une fête : « Au fond, rien n’a changé. Les jours de féria tout le monde veut être gitan, parader dans nos robes, goûter la beauté de nos femmes , nos danses et nos chants…Mais on ne nous pardonne rien, la moindre faute nous condamne, on accuse : « C’est un gitan ! » p.312 

Manuel, comme tous les gitans, est très attaché à la pureté de ses origines :« La pureté, je l’ai en moi. C’est dans le sang. Nous les gitans, on naît avec. Et gitan je le suis par les quatre côtés, gitan de pure souche, ma race est restée sans mélange. » p.318 Melchior est un payo, un gatcho : « mais à Santiago, je ne me suis jamais senti étranger. » p.13 Il ne s’est jamais senti exclu par les gitans « Je ne me mets pas là dedans. »p.15 qui l’ont toujours accepté comme l’un des leurs : « Melchior de la Peña, c’est un vrai flamenco. » p.37Manuel lui dira : « Tu es plus gitan que sept Gitans réunis ! » p.301

C’est que le flamenco ne s’apprend pas, c’est un art hérité des anciens, transmis au sein des familles, le soir dans les cafés, à chaque fête de famille, de génération en génération. Les jeunes apprennent des vieux : « Les gitans vous diront qu’on ne peut rien comprendre au flamenco avant de s’être emboraché huit cent nuits avec ceux qui savent. » p.139 Ceux qui savent sont les vieux flamencos : « Pour eux le flamenco était affaire de cabales, d’hommes entendus… » p.59 C’est auprès d’eux que Manuel et Melchior ont tout appris : « Tout ce que j’ai joué depuis, tout ce que je suis vient de là. »p.60 « Nuit après nuit nous buvions un savoir hérité de tous ceux qui avaient lutté pour honorer cet art, laisser derrière eux une trace. » p.146

Quelle est l’origine de cet art si respecté au sein des familles ? « J’ignore où ça commence. » p.263 disait le maestro Sabicas. Le vieux cantaor El Seco répondra : « Notre monde est ancien, chiquillo, nous sommes les ultimes survivants. » p.263 Cet art doit perdurer :  « Il faut tenir ferme, quillo, même si cela nous tue, entretenir les braises pour les remettre vives à ceux qui viendront. » p.272 Mais faire vivre le flamenco et le transmettre demande travail et persévérance : « Le secret de la réussite, dans cet art difficile, c’était l’aguante – la constance, lutter sans relâche. » Melchior s’y applique : « Être sincère, travailler dur et respecter son art. » p.197

« On ne peut hâter ce qui prend du temps » p.148 reste le secret de cet art qui dépasse l’entendement. « Ce dont je suis certain, c’est que l’art est pressentiment d’une force qui nous dépasse, elle échappe à l’entendement, nous devinons qu’elle est grandiose. » p.264 Manuel est né dedans : « Ce qu’il a, ça ne s’apprend pas. »p.37 Le rythme est en lui, il impressionne par sa danse bien avant de se mettre à chanter : « Ce gamin, le jour où la mort lui viendra, sûr qu’il tombera pile sur le dernier temps. Dix, onze ET… » p.16

Les gitans, maltraités depuis des générations, subissent de nombreuses persécution par les pouvoirs en place et se rebellent par la voie du flamenco qui leur donne la force de vivre. C’est leur manière de s’engager : « La politique, nous autres flamencos, nous n’en parlions jamais…C’est que les crie la faim avaient d’autres soucis. » « Mais vivre comme on vivait, c’était rébellion. » p.169Ils ne se laissent pas corrompre, on ne peut pas les acheter, l’argent ne les intéresse pas. La pureté de leur art est inestimable.  « L’argent pour les Gitans, porte en lui le mensonge. Monnayer l’art, c’était le perdre. » p.68 « La musique est trop belle pour en faire commerce »  p.146

« Tu dis que je ne te vaux pas

C’est que tu parleras d’argent

Car l’amour j’en ai plus que toi. »p.27

Vivre sans argent, c’est vivre libre : « Mieux vaut se coucher l’estomac vide que la conscience lourde. » p.166 . Manuel : « Je préfère aller seul que mal accompagné. » p.279 Tío Bernardo, le père de Manuel el Negro, voyait d’ailleurs d’un mauvais œil les professionnels du flamenco : « Notre chant est si pur, ils le compromettent . » Pepe Marchena disait: « Les pièces, si on les a dessinées rondes, c’est pour qu’elles roulent. » p.139 Manuel n’économisait rien : « Entre ses doigts, l’argent fondait. Il claquait tout la nuit dans les juergas, il ne rentrait jamais sans avoir vidé ses poches. » p.191 Le grand guitariste Diego del Gastor n’avait d’autre maître que son art : « Je déteste l’argent, je ne veux pas le voir. » p.146

« Deux plaideurs vinrent à l’audience

L’un disait le vrai, l’autre pas

La vérité sortit perdante

Car c’est l’argent qui l’emporta » p.169

Manuel est intraitable : « El Seco le dit mieux que moi : vivre riche, mourir sans le sou, il n’y a que ça à faire. » p.296 « Je ne dois rien à personne. Vous pouvez posséder tout l’argent qu’il vous plaît, ma faim, elle m’appartient. Et dans ma faim, je suis le maître. C’est ma seule fierté. Qu’il est bon de se sentir libre… » p.321

Le chant, la guitare

« Le chant ne se commande pas. » p.50 : Tout part du chant comme du souffle du premier cri. Pour Manuel , « La vie et le chant se confondent. D’abord on libère une plainte, on s’arrache sans réfléchir, en chemin on s’ajuste, on échauffe sa voix… » p.294

« Ne questionne pas pour savoir

Car le temps t’apprendra

Que rien n’est plus beau que cela

Ne pas questionner et savoir » p.63

Manuel apprend le chant en écoutant les vieux, sans le savoir. Il est né pour le chant « Ce qu’on a dans le sang, on ne peut rien y faire. » p.63 Pendant toutes ses jeunes années, avant de se mettre un jour à chanter, alors qu’il ne pensait qu’à la danse, il reproduit les mouvements les lèvres du cantaor, tel un double muet… « Il ne manquait plus que le son. » p.120 Les anciens maîtrisaient le chant « Les flamencos des champs, comme ils ouvraient la bouche…de ceux qui n’ont jamais vendu leur art, ils chantaient à fendre les pierres. » p.33 Dans les juergas, après avoir parlé,  « Toujours on revenait au chant » p.22

Les chants flamencos sont de courts poèmes qui disent les aléas de la vie.

« Je ne suis plus qui j’ai été

Ni celui que j’aurais dû être

Je suis un meuble de tristesse

Abandonné contre le mur »

Leurs paroles sont mémoire : « Je chante parce que je me souviens de ce que j’ai vécu. »p.61 disait le cantaor Manolito de Maria. Il en est de même pour la grande cantaora, la Piriñaca : « un seul couplet avait suffi à la soulager du fardeau. » p.37 Le chant est liberté : « L’art nous est nécessaire, c’est le plus sûr chemin vers la liberté. En dominant le chant, on rompt toutes les chaînes. » p. 319 Le chant est transmission : « L’écho, chez les Gitans, désigne l’instant rare où le cantaor se dépasse, où sa voix dit enfin autre chose qu’elle-même, transmet des sentiments si purs qu’ils vous retournent l’âme…la profondeur du chant, c’est tout le passé qui résonne. » Le chant de Tío José de Paula transporte celui qui l’écoute : « Son chant faisait des merveilles, il le disait d’un souffle. Les paroles, il les inventait dans l’instant, quatre vers suffisaient à vous geler le cœur. » p.38 Maîtriser le chant demande du temps : « Le chant, c’est après quarante ans qu’on commence à savoir le prendre, à lui donner du poids. » p.148

Le corps entier du cantaor magnifie le chant : « Quand il se sentait à son goût, Manuel chantait les yeux fermés, il s’aidait de ses mains, il agrippait les mots pour mieux les dire, il vous décollait de la chaise. » p.203 « Transmettre, tout est là, Manuel avait ce pouvoir, il disait l’injuste, l’amour ou bien la peine, et vous le ressentiez – physiquement. » p.203 Chaque concert demande au cantaor un effort renouvelé : « Tout reposait sur le chant, sur la capacité de Manuel à se mettre en jeu, soir après soir. » p.235 Manuel : « Chanter je ne le voulais pas. Nul ne connaît la peine que m’aura coûté cette joie. » p.288

Lorsque Manuel et Melchior sont enfants, les vieux du quartier chantent sans autre accompagnement que celui des palmas. Melchior découvre la guitare à la radio, sous la fenêtre de La Piriñaca qui écoute les cantaors célèbres  :« C’est là, sous la fenêtre de la Piriñaca, que la guitare a pris possession de ma vie. » p.74 « Le son de la guitare m’allait droit à l’âme. »p.76  Lorsqu’il a dix ans, Tío Bernardo lui offre sa première guitare, et pendant trois ans, Melchior suit les cours de son professeur Rafael de Aguila. Le reste, il l’apprend en accompagnant le chant. Melchior, qui connaît le succès avant Manuel, sait pourtant très tôt qu’il ne veut pas jouer seul : « Tout vient du chant, Melchior, tu n’y arriveras pas seul. » p.114 lui dit Tío Bernardo qui désire le voir accompagner Manuel.  Il accepte ce qu’il considère comme son destin : « Je n’avais pas le choix, servir le chant était ma condition. »p.95 « Le chant profond me nourrirait, purifierait mon jeu. »p.115Melchior a l’avantage sur les autres d’être à l’écoute et modeste à la fois :  « Les vieux m’appréciaient car je n’empiétais pas, je restais à ma place, je savais les mettre en valeur. »p.95Son jeu est simple, débarassé de tous les artifices :  « Mes maîtres se nommaient Melchor de Marchena, Diego del Gastor » p.259

Il admire le jeu de Melchor de la Marchena : « Trois fois rien, il vous disait tout. » p.184 « Le flamenco, je le voyais comme une grâce inespérée qui vous prenait soudain au détour d’une phrase, deux notes suffisaient à vous transporter d’émotion, pourquoi en jouer vingt ? » p.259

Melchior parle peu et exprime ses émotions à la guitare : « Le grand art, on le sait, consiste à trouver l’équilibre avec les basses, sur quoi le reste repose – qu’elles ne soient ni pesantes ni étouffées par la brillance des aigus. Sans quoi la mélodie perd toute sa couleur, son épaisseur vient de ce qu’il y a dessous et qui résonne en elle. » p.256  Ainsi jouait Diego del Gastor :  « L’intensité du sentiment vous clouait sur la chaise. » p.259 « Mon pauvre jeu vient de là, il n’a rien de spectaculaire. Je m’en tiens aux accords majeurs, mineurs et septièmes, les trois piliers du flamenco. » p.260 Melchior joue à corde nue : « à cuerda pelá ».  « Je me suis bricolé un style, nul ne pourra me l’enlever. Il n’appartient qu’à moi, je prétends qu’il est classique quand ce terme aujourd’hui suffit à vous discréditer. C’est que je le conçois au sens où l’entendait Rafaël el Gallo : « Ce qu’on ne peut mieux faire…» p.260 Le jeu des virtuoses Niño Ricardo, Paco de Lucía ou Manolo Sanlúcar, qu’il admire pourtant, ne lui convient pas : « Ce n’était pas mon chemin. »

Manuel et melchior ne jouent pas seuls. Les palmeros sont le cœur battant du flamenco, le lien qui relie : « …un bon palmero vous rehausse le plat, il aide le chanteur à sortir ce qui doit, le remet dans le droit chemin, s’efface devant ses silences. » p.181 Avec les jumeaux de la Perlita qui les accompagnent aux palmas, ils forment un cuadro flamenco parfait. « Les jumeaux de la Perlita vous donnaient l’impression de penser en simultané. » p.179 « …D’un regard ils savaient ce que l’autre allait faire, prendre le contretemps, redoubler la cadence. » p.181

Le compas est le rythme qui vient du dedans. Chez les gitans comme chez les gitanes : « …ça palpite d’instinct !.. » p.181

Rocío, les flamencas et la danse

Les flamencas ne sont pas vraiment conviées, et la danse juste évoquée : « Cette gitane-là, quand elle dansait, c’était une estampe » p.25-26 (Tía Juana la del Pipa). Les gitanes n’ont pas droit à l’avant de la scène. L’épouse de Tío Bernardo, mère de Manuel, s’appelle « la Bernarda ». Melchior ne connaît pas son vrai nom. La célèbre Piriñaca, mère de sept enfants, ne pourra jamais chanter du vivant de son mari. A son décès elle sera pourtant obligée de nourrir sa famille « La rumeur de son talent n’a pas tardé à se répandre, on l’invitait partout, elle a gravé des disques magnifiques ».p35 Pour Melchior : « Si vous me demandez par où l’histoire a commencé, je penserai surtout à la Piriñaca, le premier soir où je l’ai entendue. » p.35 « Sa voix quand elle chantait se faisait rocailleuse, elle épousait les mots sans aucun artifice, à peine étirait-elle une syllabe ou deux pour cadrer la mesure, elle marquait les accents de son poing sur la table. »

« Contemple ma souffrance

Ma fatigue, contemple-la…

Car je contemplerai la tienne

Le soir où elle t’accablera » p.37

Une gitane est pourtant à l’honneur, elle s’appelle Rocío. Melchior la rencontre à Séville, alors qu’à seize ans il accompagne à la guitare les cours de danse du célèbre bailaor Pepe Ríos. « La première fois que je l’ai vue, le cœur m’est sorti par la bouche. Une grâce quand elle dansait, une tension de tout le corps et ses mains, deux oiseaux ». P.97 Melchior est tombé sous son charme et Rocío aime lorsqu’il l’accompagne à la danse : « Ton jeu me plaît, Melchior. Je danse mieux quand tu es là. Il m’entre une émotion, tout est plus naturel… » p.101Melchior s’effraie de ses sentiments pour Rocío. « L’amour, c’était pour moi ce qu’en racontaient les couplets anonymes – il n’y avait rien de plus tragique au monde que cette douleur sans remède, on n’en réchappait pas. » « L’affolement du cœur, toujours à contretemps, vous sapait la raison, il faisait espérer d’impossibles bonheurs, il n’était qu’illusion. » p.99 «Je ne vivais plus que pour ces deux heures, à Séville, où je pouvais enfin faire danser Rocio, l’emmitoufler de notes. N’étais-ce pas un langage plus puissant que celui des mots ? » p.100 Rocio aimerait danser plus tard, mais elle sait que ce ne sera pas possible : « Bueno, si mon père me laisse… »p.102

L’attirance est réciproque, mais Melchior est homme du silence. Persuadé n’avoir aucune chance car il n’est pas gitan « Je me sentais trop gros, trop maladroit » « son père me chasserait » p.104, il gardera secret son amour pour Rocio.  « Le silence est le pire des mensonges. J’ai mis longtemps à le comprendre. Rocío…Si j’avais nommé clairement ce que je ressentais pour elle, que serait-il advenu ? Le pouvoir qu’ont les mots, parfois. »p. 109 Accablé de tristesse, Melchior quitte alors Séville sans dire au revoir à Rocío. « L’amour emmuré de silence est le plus ravageur. » p.102 Il la retrouvera à un baptême à Jerez, en compagnie de son ami Manuel el Negro qui en tombera amoureux fou.

C’est avec Rocío que la danse entre véritablement dans le roman :

«Rocío s’est dressée, elle avait la colère aux lèvres. La scène était son territoire, qu’elle arpentait en cercles lents, le regard tourné vers le ciel, sa bouche articulait des malédictions inaudibles. Puis elle s’est immobilisée au centre de l’arène, nul ne viendrait l’en déloger. Cette tension de tout le corps, la cambrure de ses reins, les contours parfaits du visage, c’était la Rome antique, l’art grec, les temps anciens…Rocío s’est penchée de côté, elle a tendu les bras, ses poings s’ouvraient, se refermaient avec une lenteur insoutenable, au défi du compas – elle avait suspendu le temps. Ses lèvres savouraient des « Olé… » langoureux. Soudain, elle s’est précipitée dans une volte si rageuse qu’elle en a perdu l’œillet rouge fiché dans son chignon, ses cheveux se sont libérés, elle a remonté sur ses cuisses l’ourlet de sa robe, elle s’est lancée dans un zapateado d’une rage insensée, ses pieds battaient le sol à rompre les pavés, d’une gifle elle écartait les mèches tombées sur ses yeux, elle les prenait à pleine main, tirait à se les arracher. » p.125

La rencontre de Manuel et Rocío est spectaculaire. Le chant que Manuel avait jusqu’à présent retenu jaillit enfin pour Rocío : « Manuel avait une voix à fissurer les murs et pourtant si sensible, traversée de mille nuances… » p.128 Par son silence, Melchior lui a véritablement cédé la place et, encouragé par la foule, il l’accompagne à la guitare. « J’étais désemparé. Je vibrais plus que tous les autres au chant de mon ami, mais il s’était dressé entre la vie et moi. » p.136 La foule acclame Manuel. C’est son tout premier chant qui restera dans l’histoire.  « …Il a déposé un baiser sur sa main. Sans mot il a fait volte-face, il s’est arrêté devant moi pour m’embrasser le front. » p.131 Les deux hommes restent soudés par leur amitié. Ils se comprennent et feront carrière ensemble. Melchior gardera en lui la tristesse qui l’accompagne depuis l’enfance.

« J’étais au pied de l’amandier.

Et je n’ai pas cueilli la fleur. » p.132

Suivront les fiançailles de Manuel et Rocío au lendemain desquelles Manuel et Melchior partiront pour Madrid, puis le mariage, et la naissance de Manolito qui sera tocaor comme Melchior. Après le mariage, Rocío ne dansera plus que dans les fêtes de famille. Melchior ressent la même émotion à chaque fois qu’il la revoit chez son ami Manuel.  « Elle m’embrassait sur la joue, j’avais peine à cacher mon trouble, l’odeur de ses cheveux me montait à la tête. Depuis son mariage, elle ne les portait plus qu’en un chignon austère, sans une mèche libre, elle dissimulait sa beauté sous une robe sombre, un grand tablier gris – c’était peine perdue. » p.219 Elle parlera souvent de Melchior à Manuel, et se réjouira de ses visites. « Qu’étaient devenus ses rêves d’artiste, quand elle me demandait de l’accompagner sur la scène…Nous n’en avons jamais parlé. Manuel, je l’ai compris, voyais d’un mauvais œil cette idée de carrière. Rocío ne dansait plus que dans les fiestas familiales. Sa place était à la maison. La vie avait choisi pour elle. » p.221

Pendant de longues années, Melchior et Manuel poursuivront leur rêve flamenco et rencontreront le succès sur les scènes du monde entier. Lorsqu’ils sont de retour, les disputes éclatent entre Manuel et Rocío, délaissée, restée seule avec son fils Manolito dans une grande villa sur la côte. « L’amour n’existe pas »…dira Manuel à Melchior… « bien sûr, on se l’invente à chaque fois, les matins de borrachera. L’ivresse passe, avec elle les sentiments…l’amour naissant a des parfums d’éternité, le temps s’en amuse, il lui dit :

« Ta belle superbe, vois-tu, je saurai en venir à bout. »

Rocío, lassée de ses infidélités, finira par quitter Manuel. Elle décide de rentrer à Séville et ose demander à Melchior de l’accompagner. « Rien n’est perdu, il est encore temps. » p.285Le refus de Melchior déclenche la colère et l’incompréhension de Rocío. Sa réponse est sans appel et le soulage d’un fardeau emmuré dans le silence : « Manuel est mon ami – je n’ai pas réfléchi, les mots me sont sortis tout seuls. Mais en les prononçant, je m’y suis reconnu, pas une fois je ne m’étais senti aussi sincère, ma parole exprimait ce qu’il y avait de plus profond. Si la vérité existe, je crois qu’à cet instant je m’en suis approché. » p.287

Le choix de l’amitié lui redonne le goût de vivre.

L’amitié

Manuel el Negro est véritablement l’histoire de l’amitié de deux hommes liés à vie par le flamenco. « Un ami, disait le poète, c’est soi-même sous un autre cuir. En vous parlant de Manuel, je vous parlerai de moi. » dit Melchior, le narrateur.  Melchior raconte sa propre vie indissociable de celle de son ami d’enfance. « Manuel et moi, c’est l’histoire de cette amitié. » p.14 Lorsqu’ils décident de jouer ensemble, Manuel au chant, Melchior à la guitare, leur vie est annoncée : « Je n’étais plus seul désormais, cette histoire, nous allions l’écrire ensemble. » p.138 Leur amitié ne s’encombre pas de mots : « Il chantait, je jouais, c’était une conversation ininterrompue, sans obstacle. »p.166 « Notre art s’était forgé au feu de l’amitié. » p.209 Le résultat est leur succès mondial: « Nous n’avons rien volé – c’était le fruit d’un long travail. » p.223 « Il se tournait vers moi, il disait ce couplet :

En chemin je l’ai rencontré

Nous sommes devenus frères

Je l’ai invité à monter

Sur la croupe de mon cheval »

« Vous n’imaginez pas l’écoute, l’amitié qu’il y avait entre nous.» p.233 Leur succès leur permet de vivre de leur art. Manuel : « Toi et moi, tous les deux, il n’y avait pas plus forts. On ne se parlait pas, à ma respiration tu comprenais comment j’étais. » p.290 Mais après de longues années, les tournées épuisent Manuel : « Le plus surprenant n’est pas que Manuel ait fini par céder, mais qu’il ait tenu si longtemps. Le chant se nourrit de la vie – celle que menions était devenue aberrante, bien pauvre en vérité, détachée du réel. Dix ans que nous errions sur les routes du monde, six mois au Japon, trois semaines en France, un soir à Helsinsky, Moscou le lendemain, sans rien voir de ces lieux que nos chambres d’hôtel, notre loge et la scène. » L’alcool et la drogue feront le reste et brutaliseront leur amitié « …ces substances-là nous faisaient regretter le vin de l’amitié, celui qui apportait le chant, rapprochait les êtres. » p.237

Une dispute éclatera suite à un concert pitoyable à New York. Melchior ne supporte plus l’état de son ami qui ne respecte plus l’art, le chant profond, la soléa : « Cette soléa qu’il avait daigné m’accorder au deuxième rappel….jamais il ne l’avais négligée à ce point, à croire qu’il le faisait exprès, je le vivais comme une insulte. » p.250 Melchior furieux quitte New York et laisse Manuel seul. De retour dans le quartier de Santiago, il retrouve le chant profond : « J’ai pris ma musique, je l’ai emmenée où on l’aimait encore. Le chant profond avait regagné l’ombre. » p.27 Mais après avoir vainement essayé de travailler dans la solitude, il arrête de jouer. « J’avais présumé de mes forces. Je n’avais pas l’âme d’un soliste. »  « J’étais désemparé sans lui. Au fond, je n’avais rien à dire. » p.264 C’est le vieux el Seco qui viendra le chercher et lui redonnera goût à la vie. Melchior se met alors à enseigner, il adopte les principes de son maître Rafael del Aguila. « Je me sentais enfin utile. » p.275

Pendant ce temps, les bruits les plus fous courent sur la déchéance de Manuel el Negro. De retour à Jerez, méconnaissable,  Manuel donne un concert catastrophique. Melchior s’en veut de l’avoir laissé tomber. Manuel disparait à nouveau, ne vient pas à l’enterrement de son père, et ce n’est qu’à son retour qu’ils se retrouveront pour un dernier concert alors que Manuel, malade, se sait condamné : « Je veux remonter sur la scène avec toi » p.329 « Rien que toi et moi comme au temps où nous avions faim… » p.334

Manuel a tellement grossi et Melchior maigri que tous deux font échange de costume : « Le costume de manuel semblait taillé pour moi, il était à l’aise dans le mien. » p.341 Les deux hommes ne font plus qu’un : « Je jouais sans savoir, les notes ne m’appartenaient plus, la caisse de ma gerundina entrait en résonance avec la voix de Manuel, j’étais devenu chant, il était ma musique – deux âmes à l’unisson. » p.362 Dernier concert : « J’ai le cœur à la soléa, Gordo, une soléa lente et profonde à la Fernanda d’Utrera….Je veux finir comme ça… »  « Ces mots, j’en avait rêvé si souvent – toute une vie à espérer.» p.356

« Les hommes accablés de tourments

La douleur se lit sur leurs traits

Et moi qui m’étouffais dedans

Personne n’a rien remarqué »

Ce dernier concert sera un succès.

Le flamenco est-il un rêve ?

Melchior doute parfois de l’art qui les unit : « Et si nous vivions d’illusion ? » « Ce qu’on vit ça n’existe plus – alors on l’imagine ? » p.269

« Tout ce temps, la vie m’égarait

Ce n’était qu’un rêve éveillé

Le passé ne revient jamais » p.60

El Seco, l’ancien devenu personnage de roman, répond : « Je la vois, l’illusion, elle n’est pas chez nous… » « Notre monde est petit, chiquillo, mais enfin c’est un monde…Si nous y croyons, il existe. Le chant n’a qu’un chemin, une vérité – ce songe-là vaut mieux que la renommée mal acquise… » p.271 Le flamenco ressemble pourtant à un rêve où se retrouvent Manuel et Melchior : « La musique est sans équivoque, elle ne vous cache rien des sentiments de l’autre. Manuel était la partition, je l’interprétais, il n’y avait plus de distance, nous partagions le même rêve – je ne savais plus qui j’étais. » p.166 Melchior retrouve Manuel : « La nuit, il me parlait en songe. J’avais l’impression d’être lui. » p.288  Lorsque au chapitre onze Manuel resté seul à New-York prend véritablement la parole, comme une pause avant le dernier concert, il dit à Melchior :  « Tu me parlais dans mon sommeil, nous étions de nouveau ensemble. J’ai souvent repensé à ton histoire de rêve, que la vie n’est qu’un songe, qu’un jour on se réveille…J’aurais voulu te demander : si on faisait le même rêve, toi et moi ?…Un seul rêve pour deux. » p.306

« Qu’est-ce que la vie ? Une frénésie.

Qu’est-ce que la vie ? Une illusion,

Une ombre, une fiction…

Et le plus grand des biens est peu de chose ;

Car toute la vie est un songe

Et les songes, rien que des songes. » P.90

Manuel el Negro est une soléa

Le roman Manuel el Negro de David Fauquembert ressemble à ce chant profond dont la poésie interpelle la vaste palette des émotions humaines. Ce chant profond, la soléa, soulage Melchior de la tristesse et de la solitude qui l’étouffent :  « La solea dit l’homme tout entier, ses joies comme ses peines, on y rassemble dans un souffle l’amour et l’amitié, la trahison, la joie et la douleur de vivre. » p.88

« Celui qui n’a jamais pleuré

Qui jamais n’a connu la peine

Il vit heureux mais il ne sait

Si la vie est bonne ou mauvaise. »

Melchior le silencieux exprime à la guitare, ce qu’il ne sait dire autrement : « La soléa m’avait choisi, ses mélodies si pures, les rasgueos sensibles dont il faut l’enrober pour ne pas qu’elle se fane, ses arpèges si beaux qu’on les croirait tombés du ciel. » p.87 La soléa est véritablement son chant, son langage : « Il y avait dans ses harmonies une infinité de nuances, la possibilité de déloger des émotions enfouies au plus profond, dont on n’avait aucune idée. » p.87 Servir la soléa est son ambition : « Réduire la soléa à ce qu’elle avait d’essentiel, c’était mon obsession, je me suis acharné des mois à dépouiller mes falsetas. A la retombée des phrases, il n’y avait que le silence. » p.264 La soléa est le chant des anciens. Frijones le boucher «…donnait une soléa courte, douloureuse, il la disait tantôt d’un souffle, liée d’un bout à l’autre, tantôt il ménageait des pauses interminables – jamais deux fois la même. » p.55Tío Borrico : « Trois heures de soléas quasi sans respirer, sans répéter deux fois le même couplet. » p.65

Pour conclure

« Le chant ne disparaîtra pas, ce qui est bon perdure.» p.272

                              Le roman Manuel el Negro, de David Fauquembert, est le douzième et dernier chapitre d’un projet commencé en 2012 avec la lecture du tour du monde en suivant l’équateur de Mark Twain. Ce voyage de huit années autour du monde, dans le temps, les mots et les idées, se termine ici avec le bonheur incommensurable de rendre hommage, grâce à la littérature, à l’art du flamenco, qui nous ramène aux valeurs essentielles. « Les gens d’aujourd’hui s’affolent de ce qui est profond, ils tournent le dos à tout ça. » p.270

Nous vivons aujourd’hui en 2020 une époque plus qu’incertaine. Espérons que l’inquiétude qu’elle suscite incitera les hommes à cesser de tourner le dos à ce qui est profond. Il est temps de prendre le temps d’écouter « ceux qui savent » et de ne pas oublier ce qu’on ne cesse ici même de rappeler :

« On ne peut hâter ce qui prend du temps » p.148

J’étais pierre,  j’ai perdu mon centre

Et dans la mer on m’a jetée

A force de temps et de temps

Mon centre je l’ai retrouvé

P.Mathex

Paris, le 10/05/20

La littérature et l’espace de l’incompréhension

Tentative de compréhension du monde

La littérature et l’espace de l’incompréhension est le onzième article de notre projet En suivant l’équateur.

La littérature et l’espace de l’incompréhension propose, à la lumière des dix ouvrages ou auteurs présentés précédemment, et sous un éclairage plus personnel, de préciser notre pensée pour aller de l’avant. Notre parcours de lecture, qui explore les vastes territoires de la littérature, la philosophie, la botanique ou la physique, nous oriente assurément vers une meilleure compréhension du monde et de nous-même. De là à écrire que la littérature, comme la science, est « tentative de compréhension du monde », que l’art est « tentative de compréhension du monde », il n’y a qu’un pas, qu’ici-même nous allons franchir.

La littérature et l’espace de l’incompréhension nous permet donc de rappeler où va notre projet, et s’adresse aux lecteurs et lectrices de tous continents qui aimeraient entrer directement au cœur de notre espace d’écriture et de réflexion sur la littérature qui « défie la pesanteur » et qui fait le tour du monde, en suivant l’équateur tout en faisant de nombreux détours, comme le fit Mark Twain en 1895. La ligne droite n’est pas, pour nous rendre d’un point à l’autre, notre trajectoire préférée. Notre littérature ne s’accommode pas des genres.

Nous aimerions également rappeler que la zone intertropicale, vers laquelle nous revenons sans cesse, abrite l’époustouflante forêt tropicale humide, berceau de nos origines. Comprendre et aimer cet écosystème étonnant est indispensable pour désirer le protéger. La littérature va dans ce sens. C’est pour cela que notre Voyage en forêt tropicale, s’insère aussi dans ce projet de « tentative de compréhension du monde ».

Notre article 11 parlera littérature et biographie, fiction et réalité, points de vue, normes et dimensions, esclavage, colonisation, guerre, condition féminine, condition animale, art et compréhension, enfance et éducation.

Après cela nous aurons terminé, et viendra l’incontournable article 12, qui sagement attend son tour depuis le début.

Références :

En suivant l’équateur de Mark Twain (1897), Pérégrinations d’une paria de Flora Tristan (1837), Le monde s’effondre de Chinua Achebe (1958), Le ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis (2008), La condition tropicale de Francis Hallé (2010), L’animal que donc je suis de Jacques Derrida (2006),  Maurice Blanchot, sa vie, son œuvre (1907-2003), Beirut Nightmares de Ghada Samman (1976), La maternelle de Léon Frapié (1904), Qu’est-ce que le boson de Higgs mange en hiver de Pauline Gagnon (2015).

Littérature et biographie/Fiction et réalité

Un écrivain s’engage dans un texte de pure fiction, un autre jure, comme au tribunal, écrire « toute la vérité ». Tous deux n’ont-ils pas perdu d’avance ? Leur vérité se verra taxée d’imposture, leur fiction sera la preuve incontestable de leur sincérité. Celui ou celle qui écrit le sait, il ou elle doit en faire son affaire : « Pour trouver créance, il ne faut pas être trop vrai. » déclarait Rose, narratrice du roman La maternelle de Léon Frapié, prix Goncourt 1904. Pour quelle raison « être trop vrai » ferait-il naître le doute ? C’est que « les gens sont si heureux de pouvoir hausser les épaules et crier à l’exagération ! ».

 « Curieusement, tout au long de ma vie littéraire, ma chance a été que nul n’a jamais douté d’un seul de mes mensonges, ni ne m’a jamais cru lorsque je racontais la vérité. » Mark Twain a bâti toute son œuvre sur cet étrange pouvoir, conférant à toute histoire sa réalité intrinsèque, celle d’être une histoire justement, une narration, fiction ou témoignage, prévenant le lecteur qu’il doit s’attendre à toute éventualité, y compris celle que cette incroyable fiction soit l’exacte description de la pure réalité, ou que ce témoignage preuve à l’appui ne soit qu’une aimable plaisanterie.

Mario Vargas Llosa, grand admirateur de Flora Tristan, écrit dans L’atelier du roman : « la force persuasive du roman est si grande qu’elle transforme le mensonge en vérité. Voilà ce que fait la littérature : transformer la réalité. »

« Il n’y a pas d’histoire qui ne soit pas vraie » dit Uchendu, dans le roman Le monde s’effondre de Chinua Achebe, à l’homme qui lui rapporte une histoire folle à laquelle personne ne croit : des hommes blancs armés auraient emmené des esclaves au-delà des mers !

Dans ses pérégrinations d’une paria, Flora Tristan prônait l’absolue sincérité. Elle reprochait à Georges Sand de dissimuler la réalité sous le voile de la fiction, et, pire encore, de cacher son identité de femme derrière un nom d’homme.  La suite est sans surprise, Georges Sand fait la carrière qu’on lui connait, Flora Tristan voit ses écrits brûlés sur la place publique et meurt d’épuisement à 41 ans, une balle logée dans le corps.

Fiction ou témoignage, la question du traitement de la réalité reste entière. On en revient au propos de Rose « pour trouver créance, il ne faut pas être trop vrai ». Comment raconter alors l’horreur, la violence sous toutes ses formes ? Comment écrire : « cette violence existe, elle est telle qu’elle est, ce n’est pas une invention. » ?

Notre recul instinctif face à un réel tout bonnement insupportable, nous permet de dissimuler aux autres et à nous même, non pas uniquement la violence de la violence, mais la violence en nous permettant la violence, la violence essentiellement liée à « qui nous sommes » : violence de la guerre,  des massacres de masse,  violence humaine, violence également perpétrée envers les animaux à une échelle inimaginable, nous dit Jacques Derrida dans l’animal que donc je suis, qui considère notre rapport à l’animal « de l’ordre du pathologique, indéfendable, donc dissimulé. »

Que fait alors l’auteur qui a « des choses à dire », qui veut à la fois témoigner, émouvoir, provoquer chez son lecteur un sursaut de conscience, l’entrainer dans son monde littéraire ? Que fait l’auteur qui écrit par nécessité des textes qui ne s’accommodent pas des catégories ? Que fait l’auteur qui écrit parce qu’il ou elle est incapable de ne pas écrire, parce qu’il ne comprend pas et qu’il se dit que peut-être écrire lui révèlera le sens de ce qu’il ne comprend pas ? Cet auteur de fiction peut-il se dissimuler derrière les mots sans être repéré ? Cet auteur de récit autobiographique, de témoignage, ne nous mène-t-il pas en bateau ?

La vie et l’expérience de l’auteur sont ses grandes sources d’inspiration. Certains s’en cachent, d’autres le revendiquent. Certains s’en moquent, insensibles à toute tentative de démarcation entre fiction et réalité.  L’auteure du Ciel de Bay City, Catherine Mavrikakis, et sa narratrice Amy sont toutes deux nées en 1961 d’un père grec et d’une mère française. L’auteur de La maternelle, Léon Frapié, met en scène un personnage à son image, à la fois fonctionnaire et homme de lettres, une école maternelle identique en tout point à l’école dans laquelle travaille son épouse Rosalie Mouillefert, des anecdotes puisées dans les récits quotidiens de son épouse. De ce vécu, de leur quotidien, il fait un roman.  Dans Les cauchemars de Beyrouth de Ghada Samman, la frontière fiction-cauchemar-réalité a perdu toute consistance. La réalité est tellement cauchemardesque que l’auteure-narratrice ne sait si ses cauchemars sont réels, sa fiction est un indiscutable témoignage, son roman, sa réalité. On n’invente pas la guerre. On n’écrit pas de fiction sur la guerre. La guerre est déjà là.

Nul doute que littérature et biographie avancent main dans la main.

Quoi qu’il en soit, quelle que soit sa prouesse, son effort d’exactitude, de sincérité, d’absolue discrétion, ou d’imagination totale, l’écrivain reste la proie de son lecteur, qui fera de son texte encore autre chose, quelque chose qu’il « traduit » dans une langue nourrie de son expérience humaine de lecteur, parfois totalement déconnectée du texte écrit, du propos et du questionnement de l’auteur.

« Ce qui menace le plus la lecture : la réalité du lecteur, sa personnalité, son immodestie, l’acharnement à vouloir demeurer lui-même en face de ce qu’il lit. » écrivait Maurice Blanchot dans L’espace Littéraire. C’est que le questionnement du lecteur n’est pas le même que celui de l’auteur qui, en écrivant, cherche à comprendre ce qui lui échappe. Le lecteur lui, se pose une autre question, cette question le concerne, il en cherche la réponse à travers ses lectures. Le pire peut alors arriver pour l’auteur qui a publié son texte : « C’est alors que commence une épreuve déconcertante. L’auteur voit les autres s’intéresser à son œuvre, mais l’intérêt qu’ils y portent est un intérêt autre que celui qui avait fait d’elle la pure traduction de lui-même, et cet intérêt change l’œuvre, la transforme en quelque chose d’autre où il ne reconnaît pas la perfection première. L’œuvre pour lui a disparu, elle devient l’œuvre des autres, où ils sont et où il n’est pas. » Blanchot, La part du feu.

Pourquoi aimons-nous un ouvrage et pas un autre pourtant tout aussi remarquable ? Pourquoi sommes-nous transportés par un texte qui, relu quelques temps plus tard, nous laisse indifférents, voire nous déplaît ? Le lecteur de la première et de la deuxième lecture ne sont pas les mêmes personnes, ne vivent pas le même quotidien, n’ont pas le même âge, ni les mêmes intérêts, ni les mêmes questionnements.

Il y a quelques années, j’ai lu le roman Ravel de Jean Echenoz.  Attirée par son titre, je me souviens avoir eu en tête le désir très précis de comprendre quel processus mène à la conception d’une œuvre comme le Boléro. La lecture du roman, aux premières pages très décevante, finit par me transporter. Mon enthousiasme n’avait pourtant rien à voir avec le Boléro, ni avec la belle clarté du texte, encore moins avec son auteur que je connaissais mal. De manière totalement inattendue, la prose d’Echenoz réussit à me téléporter en une période et un lieu très précis de ma jeunesse. Des noms de personnes, des morceaux de musique, resurgirent soudainement du passé, éclairés d’un sens nouveau. Pour en venir aux faits : je prenais à l’époque des cours de piano à l’école de musique de ma petite ville de banlieue. Mon professeur était un pianiste et compositeur renommé, lui-même élève de la célèbre pianiste Marguerite Long, dont il ne cessait de parler à chaque cours. Un évènement me marqua alors : la camarade chez qui j’allais travailler mon piano se cassa malencontreusement le poignet. A ma grande stupéfaction, notre professeur lui écrivit alors une pièce pour la main gauche, afin qu’elle puisse continuer à jouer ! Emerveillée, je me mis à rêver de me casser le bras à mon tour pour partager sa chance inouïe : un morceau de piano écrit juste pour elle par notre maître Jean Lutèce ! En lisant le roman d’Echenoz, j’appris que Ravel avait non seulement dédié son concerto en sol à Marguerite Long, mais qu’il avait également écrit un concerto pour la main gauche pour un pianiste amputé d’un bras (et frère du philosophe Wittgenstein). Ce nom, Marguerite Long, me rappela instantanément mes cours de piano et l’anecdote du poignet cassé. Jean Lutèce s’inspirait donc directement de cette histoire de concerto pour la main gauche de Ravel pour sa propre partition pour la main gauche ! Ce souvenir de jeunesse, qui avait totalement sombré dans l’oubli, a donc refait surface à la lecture, sous un nouvel éclairage, comme si la Grande Histoire de la création musicale était entrée dans ma vie à un moment donné sans même que je puisse le concevoir. Mon emballement pour le livre était indissociable de ma propre histoire.

La littérature interpelle toujours de la même manière le lecteur ou la lectrice qui cherche à comprendre, chez Mavrikakis l’impossibilité de satisfaire sa propre mère, chez Blanchot l’absent qui l’accompagne, chez Melville le secret d’un texte total, chez Frapié le spectacle de sa propre vie et de celle de ses ancêtres, chez Tristan le souvenir de son premier voyage, chez Samman l’expression de son indicible tristesse face à la guerre. Le lecteur cherche à lire ce que lui-même ne sait écrire. Le lecteur lit sa vie dans un titre.

Changement de point de vue / de dimension /de norme

Exactement comme le lecteur lit à travers le filtre de sa propre subjectivité, l’être humain conçoit du monde ce que ses sens lui permettent d’appréhender : ses proches, son voisinage, ses collègues, sa société, sa ville ou son village, son environnement naturel. L’humain conçoit ce qu’il expérimente, ce dont il est témoin, et ce qui lui a été transmis : connaissances, règles, et récits. Doué d’une vue de prédateur, il distingue autrui qui se présente à lui sans grande difficulté…à condition qu’autrui ne soit pas trop loin et se tienne en pleine lumière. L’humain voit mal dans la pénombre, ne voit plus rien dans le noir et ne voit pas au-delà de sa ligne d’horizon.

L’être humain, nous dit Francis Hallé dans La condition tropicale, « est depuis toujours confronté à la difficulté de concevoir la rotondité de la terre, et par conséquent de se situer par rapport aux autres peuples. »  Il conçoit mal qu’autrui, qui vit ailleurs, ne voie pas le monde comme lui. Comment alors appréhender, concevoir notre planète qui émerveille le voyageur ? « …notre globe…est aussi peuplé d’animaux de toute espèce, couvert d’une immense variété de plantes, et recèle de brillants métaux dans ses entrailles, tandis que les mers dont la terre est entourée, le ciel nuageux ou scintillant d’étoiles offrent encore à notre admiration de plus imposants spectacles. » Flora Tristan

Comment partager avec autrui son expérience du monde ?  De retour de son dernier tour du monde, Mark Twain, de passage en Angleterre, compare, pour la décrire, la splendeur du Taj Mahal aux étincelantes tempêtes de verglas de son enfance. Mais les phénomènes météorologiques font partie des expériences les moins partagées et ses interlocuteurs sont incapables de visualiser son image. L’être humain sait visualiser le familier, pas l’inconnu.

L’être humain ne sait pas se mettre dans la peau de l’autre. Il verrait alors les choses de manière différente, écrivait aussi Mark Twain, s’affligeant sur le sort des jeunes esclaves kanaks fugitifs, empêchés de rejoindre la rive à la nage par leurs gardiens et bourreaux, les obligeants à rejoindre l’embarcation qu’ils avaient fuie pour ne pas mourir noyés.

Changer de point de vue change l’histoire que l’homme se raconte : « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur. » nous rappelle le proverbe africain.

Mais alors comment comprendre autrui, faut-il se distancier de soi-même, prendre conscience de l’immensité du monde ? Partir en mer ? Voyager et vivre ce que vit autrui ? Flora Tristan pense qu’« en mer, le cœur de l’homme est plus aimant :  perdu au milieu de l’océan, séparé de la mort par une faible planche, il réfléchit sur l’instabilité des choses humaines… »

Changer de dimension n’est pas plus accessible à l’être humain que changer de point de vue. Il est incapable de voir à l’œil nu atomes et molécules qui constituent l’ensemble de la matière visible qui le constitue, de concevoir que cette matière visible, tant sur terre que dans les étoiles et dans toutes les galaxies, n’équivaut qu’à 5% du contenu total de l’univers, de concevoir que « les atomes sont principalement des volumes vides, mais la force de répulsion des champs électriques engendrés par les électrons à leur surface fait que tout semble plein et solide ». Pauline Gagnon nous explique dans son ouvrage Qu’est-ce que le boson de Higgs mange en hiver ? que l’être humain qui observe un câble tendu entre deux bâtiments ne voit qu’une seule dimension, tandis que les fourmis qui se déplacent sur ce câble et qui en font mille fois le tour, en appréhendent trois.  L’être humain est pourtant malin, il sait construire des artéfacts qui lui permettent de voir ce que ses sens ne perçoivent pas, de comprendre l’incompréhensible. Il s’efforce de transmettre ce qu’il a découvert, mais il transmet des connaissances morcelées. Ces découvertes ne changent pas l’individu qui ne sait toujours pas changer de point de vue, changer de dimension par lui-même. Comment accéder à une meilleure compréhension du monde et de soi-même alors que l’éducation et les disciplines scientifiques compartimentent la connaissance, que l’être humain reste dépendant de son environnement ? Comment un esprit morcelé peut-il appréhender un monde global et complexe ?

L’humain limité par ses sens, par son inaptitude à concevoir ce qu’il n’expérimente pas, par son incapacité à changer de dimension, se réfère pour comprendre à des normes qui lui servent de socle pour organiser puis transmettre la connaissance. Ces normes qui sont celles de son propre environnement, deviennent LA norme, le point de départ de toute connaissance. Elles sont des points de repères rassurants. Elles sont des conventions étroitement liées à un point de vue.

Extrait de son environnement, l’humain réalise alors qu’il ne possède ni les aptitudes mentales ni les moyens langagiers pour décrire son expérience. Ainsi, nous dit Francis Hallé, face à un écosystème inconnu comme la canopée d’une forêt tropicale, « l’être humain n’est plus chez lui et il souffre d’un flagrant défaut d’adaptation. Sa banque de données cérébrale submergée par d’incessantes nouveautés, il ressent alors la pénurie de catégories mentales adéquates, la faiblesse de ses aptitudes physiques, la pauvreté de son langage et l’insuffisance de ses mécanismes intellectuels, face à un milieu d’une complexité inégalée. » Il ajoute que la réalité du monde tropical dépasse largement tout ce que l’homme occidental peut imaginer ou rêver. Or les normes adoptées pour décrire le monde sont héritées de la recherche scientifique, originaire des pays occidentaux, c’est-à-dire des pays dits tempérés. Ce même terme « tempéré » pour définir les climats d’Europe qui peuvent passer d’une chaleur torride à un froid glacial, est un exemple d’un langage totalement inadéquat pour décrire et comprendre le monde.

Questionner les normes ne peut se faire sans l’omni conscience de la rotondité de la terre qui détermine climats et saisons : variations de température, d’ensoleillement, sécheresse et précipitations, et qui détermine donc la flore et la faune adaptée à ces variations.

Ces variations ont également inévitablement une énorme influence sur la pensée et les comportements humains. Si l’homme a colonisé la planète, il s’est également adapté, exactement comme les végétaux et animaux, aux caractéristiques de chaque région du globe dans laquelle il s’est installé, et ces caractéristiques l’ont modelé. L’homme des tropiques ne conçoit pas le monde de la même manière que l’homme des pays dits tempérés. La permanence et la constance étant les marques absolues des tropiques – même température toute l’année, même longueur des jours, pas de saison marquée, végétation perpétuellement verte et luxuriante – la notion d’année disparaît pour céder la place à une temporalité qui n’est pas linéaire, mais tournante. Cette disparition de la notion d’année influence alors le rapport à la science, plus empirique et fonctionnelle sous les tropiques, plus en accord avec la continuité des savoirs, alors qu’elle est forte, ambitieuse, spectaculaire et liée à l’économie aux hautes latitudes.  Cette science forte et ambitieuse, née sous des climats tempérés, en Chine et au Moyen-Orient, puis qui a pris son essor en Europe de manière spectaculaire, a créé d’énormes disparités entre les peuples des latitudes moyennes et ceux des basses latitudes. Au XVème siècle, les espagnols ont rencontré en Amérique « des peuples largement au niveau de l’Europe pour l’organisation sociale et politique, mais très en retard du point de vue technique. ». Francis Hallé comme Flora Tristan au XIXème siècle, se demande alors si les conditions difficiles ont favorisé la recherche de solutions aux problèmes matériels, et rendu les gens plus inventifs. Dans La condition tropicale, il émet l’hypothèse que les comportements humains, dont la recherche scientifique, pourraient être stimulés par les variations photopériodiques. Ce paramètre photopériodique totalement négligé dans le monde scientifique semble d’une importance fondamentale, même l’un des éléments les plus importants de notre environnement. Il émet même l’hypothèse que c’est grâce au stimulus des jours longs que les populations des moyennes latitudes se soulèveraient contre les injustices. Or, dit Francis Hallé, le refus du déterminisme chez un grand nombre de chercheurs en sciences humaines a valeur de dogme. En tant que botaniste, il propose, pour une meilleure conception du monde, d’adopter une norme tropicale, les végétaux se développant de manière optimale dans la zone intertropicale. Mais adopter une norme tropicale est pour un biologiste d’Europe, du japon ou des Etats-Unis une vraie révolution intellectuelle. L’important n’étant peut-être pas d’adopter une nouvelle norme, mais d’adopter un système de pensée qui considère tous les points de vue.

Savoir changer de norme, de point de vue, de dimension est indispensable à l’homme pour appréhender la complexité du monde. Prendre conscience de nos difficultés à voir l’ailleurs, le lointain, l’infiniment petit, l’infiniment grand, à adopter le point de vue d’autrui, à nous voir nous-même par le regard d’autrui, à nous libérer de normes purement conventionnelles est indispensable pour accéder à la connaissance. Réussir à penser à long terme, concevoir la continuité, l’héritage du passé, se libérer de l’immédiateté.

L’espèce humaine, dévorée de curiosité, engagée dans des activités scientifiques de recherche destinées à améliorer notre vie, semble avoir toutes les facultés nécessaires à cette approche éclairée de la connaissance. Comme le dit la physicienne Pauline Gagnon : « Non seulement la recherche fondamentale a un impact majeur sur nos vies, mais elle éclaire aussi nos esprits et libère l’humanité du joug de l’ignorance », citant l’exemple impressionnant du World Wide Web, et ajoutant, au sujet de ses collègues venant du monde entier : « Finalement, le plus frappant est de constater combien nous sommes tous si semblables, malgré les différences culturelles. Cela est tellement vrai qu’il est extrêmement facile d’oublier que la personne en face de nous vient d’un pays situé à des milliers de kilomètres, ayant une culture, une langue ou une religion complètement différente. »

Le grand dilemme étant que l’intelligence humaine a certes le pouvoir de concevoir l’internet, mais pas celui de le contrôler, car l’Internet n’est pas uniquement cette source intarissable de connaissances rendues accessibles à tous, c’est une création qui ressemble son créateur, l’être humain sous tous ses aspects, des plus brillants aux plus sombres, des plus généreux aux plus cruels, et qui offre sans ménagement à chaque individu, dès son âge le plus tendre et vulnérable, l’accès direct, brutal et traumatisant aux atrocités sans nom de ce monde.

Il y a donc une inaptitude grave à regrouper les données au service du bien-être humain, une incapacité à les déployer sur le long terme, une interférence avec l’étroite conception du groupe, de la communauté, de la nation, un terrible manque de mémoire d’une génération à l’autre. L’être humain sait pourtant se défaire des normes qu’il s’est fixées pour définir le monde lorsque cela l’arrange.

Esclavage et colonisation

Depuis le commencement de l’humanité, l’homme étend son territoire – pour répondre à ses besoins vitaux, pour la survie de son groupe, mais aussi guidé par son insatiable curiosité et par soif de domination. Les groupes humains les plus puissants, les plus avancés techniquement, ont dominé les peuples plus vulnérables, les ont réduits en esclavage, ou les ont purement et simplement éliminés jusqu’au dernier. La science et la technique, pourtant sources de connaissance, de progrès et de confort, ont été le facteur principal de domination. Cette domination s’est faite dans la violence.

Au XVIIIème siècle, l’esclavage, loin d’être une nouveauté dans l’histoire des civilisations humaines, a atteint les summums de la cruauté humaine une fois érigé en système par les européens. « En Afrique, les dégâts sont énormes et on les a longtemps sous-estimés ; au XIXème siècle, lors de l’abolition de l’esclavage, l’Afrique subsaharienne a perdu 400 millions d’âmes et sa population est trois à quatre fois plus réduite qu’elle ne l’était au XVIème siècle ; elle aurait retrouvé sa population d’avant la traite il y a seulement dix ans. » écrit Francis Hallé. Il ajoute, citant l’historien Marcel Dorigny, qu’aucune religion, « du paganisme antique à l’islam, en passant par le christianisme tant grec que latin » n’a élevé d’objection contre le fait de réduire en esclavage les noirs d’Afrique tropicale. Dans ses Pérégrination d’une paria, Flora Tristan témoigne de la cruauté avec laquelle sont traités les esclaves sur l’île du Cap Vert. Un propriétaire installé sur l’île lui dit avec le plus grand naturel   : « Je les traite comme il faut traiter les nègres , si l’on veut s’en faire obéir, à coups de fouet ; je vous assure, mademoiselle, que ces coquins-là vous donnent plus de peine à mener que des animaux . » Les africains du roman de Chinua Achebe préfèrent ne pas y croire : « Nous avons entendu des histoires sur les hommes blancs qui fabriquaient de puissants fusils et de fortes boissons et emmenaient des esclaves au loin à travers les mers, mais personne ne croyait que ces histoires étaient vraies. »

La colonisation a pris le relai. Francis Hallé cite l’écrivaine Germaine Greer  au sujet des aborigènes d’Australie : « …les débuts de la colonisation furent terrifiants. Parmi les colons, les plus insensibles décidèrent que le moyen le plus humain de gérer cette myriade de peuples, qui ne pourraient jamais s’adapter au régime de l’homme blanc, serait de les éliminer le plus rapidement possible. Ils s’appliquèrent donc à les abattre et à les empoisonner. »

Mark Twain nous raconte cette même violence. Lors de sa traversée de l’Australie à la fin du XIXème siècle, il déplore ne rencontrer aucun aborigène. Ils sont absents, « même dans les musées », écrit-il, comparant leur sort à celui des amérindiens. Comme Mark Twain, Francis Hallé, est atterré par l’élimination totale des peuples autochtones en Tasmanie. La soumission des peuples n’a pas toujours nécessité force brute et violence. L’alcool a montré son efficacité en Australie, en Afrique du sud, dans les Amériques et partout dans le monde. Son effet dévastateur sur certaines populations vulnérables en a fait une arme de destruction massive. Mark Twain appelait « slow murder » l’effet du whisky de l’homme blanc. Les populations autochtones canadiennes, qui en subissent encore aujourd’hui le contrecoup, se battent pour aider leurs jeunes générations à sortir de cet engrenage. De nombreux enfants naissent encore aujourd’hui avec les stigmates de l’alcoolisme parental. (Mary Wadden, Where the pavement ends.) Richard Wagamese, écrivain amérindien décédé en 2017, décrit lui aussi les ravages de l’alcool parmi son peuple. L’alcool bon marché a toujours été présent partout où il y avait un peuple gênant à conquérir ou un bon peuple à soumettre, dans les quartiers pauvres de Londres au XIXème siècle comme à Paris au tout début du XXème siècle. Léon Frapié décrit le quartier de Ménilmontant : « sur vingt boutiques on en compte 14 de marchands de vin… » Les parisiens pauvres attendent leur salaire du samedi pour aller immédiatement le boire au troquet. L’alcool a toujours servi de monnaie d’échange pour asservir les peuples. On comprend sans peine que certains peuples avertis aient donné pour consigne rigoureuse de s’abstenir d’en consommer.

Aujourd’hui encore, en 2019, l’alcool coule à flots. Les tentatives de contrer cet état des choses se heurtent au très puissant lobby des producteurs de boissons alcoolisées. A Paris, on ne compte plus le nombre d’ouverture de nouveaux bars à vin branchés, avec le soutien affirmé de la municipalité, malgré les protestations des riverains. Ces établissements servent de l’alcool non plus aux parisiens pauvres du début du XXème siècle, qui ont migré vers les banlieues, mais aux trentenaires aisés qui consomment dans la rue jusqu’au milieu de la nuit et hurlent leur ivresse sous les fenêtres des riverains atterrés.

L’espèce humaine a toujours su trouver la faille qui lui permettra de dominer son prochain. Comme l’addiction facile à l’alcool a permis de soumettre des populations entières, l’étonnante attraction des peuples tropicaux pour les pierres brillantes a permis d’acheter leurs richesses ou leur liberté en échange de colliers de verroterie sans valeur. Cet engouement n’a peut-être rien de curieux lorsque l’on sait que dans certains pays tropicaux, il est parfois impossible de se procurer de véritables pierres : « la roche mère est altérée jusqu’à des profondeurs pouvant atteindre une centaine de mètres, contre un à deux mètres en Europe » (Francis Hallé). Le neuroscientifique Vilayanur Ramachandran suggère que l’attraction pour ce qui brille s’explique par une configuration ancestrale de notre cerveau qui aurait permis à nos ancêtres de trouver de l’eau dans la nature. On pourrait penser que cette attirance soit essentiellement liée aux couleurs vives qui depuis la nuit des temps permettent aux humains de trouver baies et fruits dans la nature comme aux pollinisateurs de repérer les fleurs. Notre attirance pour ce qui brille ne nous ramène-t-elle pas à qui nous sommes ? Une espèce prédéterminée qui croit choisir et décider en toute connaissance de cause alors qu’elle ne fait que répondre à des instincts ancestraux ?  Le « système » qui a permis esclavage et colonisation, reste une réalité triste et grave, emprunte d’une violence extrême, qui mène nos sociétés modernes dans l’impasse. Quand la compétition entre les groupes humains, qui ne sont pas toujours des états, est trop grande, alors survient la guerre, notre calamité humaine, qu’à chaque fois l’homme se promet de tout faire pour qu’elle n’ait plus lieu.

Guerre                                             

L’humanité n’apprends pas des erreurs des générations précédentes. Les guerres recommencent, toujours plus cruelles, avec une technologie de plus en plus sophistiquée.

Pour la romancière syrienne Ghada Samman, « Ceux qui cherchent à remplacer l’amour par le désir de posséder sont les mêmes que ceux qui font les guerres. » Les guerres ne sont jamais déclenchées pour le bien être des peuples mais pour des intérêts personnels et économiques. En conséquence, les populations ne devraient jamais se laisser entraîner dans ces conflits. Pourtant les populations suivent. On pourrait argumenter qu’elles n’ont pas le choix, ou se demander comment procéder pour « avoir le choix » ?

La guerre est l’exemple même de situation dans laquelle la norme admise se désintègre. En temps de guerre, l’être humain désorienté fait abstraction de tout ce qui est de l’ordre de la « normalité ». Cela lui permet de traverser les épreuves et, s’il a de la chance, de survivre. L’horreur de la guerre ne ressemble à rien de connu par qui ne l’a pas vécue. D’où l’éternel « tu n’as pas connu la guerre ! », répété sans cesse par nos parents et grands-parents au sujet de « leur guerre ». Malheureusement, la fin de la 2ème guerre mondiale n’a pas sonné la fin des conflits, l’état de guerre est continu et ne fait que se déplacer d’un lieu à l’autre de la planète. Après les guerres, l’exil des populations déplacées continue à hanter les générations suivantes, comme l’écrit Catherine Mavrikakis dans son roman Le ciel de Bay City.

En temps de guerre, qui sommes-nous donc ? Ghada Samman, prisonnière de son appartement en plein milieu des combats en pleine guerre du Liban, réalise que ses réactions ou décisions sont plus de l’ordre d’un instinct enfoui au plus profond d’elle-même que de la réflexion. Elle écrit : « J’ai découvert que mon propre corps, que j’imaginais si fragile, possédait une stupéfiante capacité d’adaptation. » Les évènements qui se déroulent autour d’elle, et la peur qui la saisit, lui donnent des pouvoirs insoupçonnés. Son corps, éveillé au plus haut point, réagit avant son esprit. Ses capacités sensorielles sont démultipliées.

La guerre, écrit-elle « avait brûlé tous nos masques », la société, telle qu’elle existait avant la guerre, n’était plus. La rupture avec la normalité est tellement totale que l’être humain ne sait pas s’il est juste témoin, s’il fait un cauchemar qui n’en finit pas ou s’il a sombré dans la folie.  La violence est telle et tellement incompréhensible qu’elle ne s’explique plus : « J’ai réalisé, tout compte fait, que la violence n’est pas quelque chose qui s’explique de manière rationnelle. C’est plutôt quelque chose qui a simplement lieu. »

La violence est au cœur de la guerre. La guerre n’est rien d’autre que régler les conflits par la force donc par la violence, cette même violence que nos sociétés démocratiques combattent et refusent, du moins en apparence. Les guerres actuelles sont médiatisées, données en spectacle. La réalité de la violence vécue par les populations et de leur souffrance perd alors consistance parce qu’elle peut être vue à distance sans avoir à partager cette souffrance.

Comment donc expliquer le fait que malgré le désir de ne pas oublier, les promesses de ne pas recommencer, les guerres recommencent encore et toujours, de plus en plus cruelles, de plus en plus techniques et sophistiquées ? La guerre nous définit-elle ? Sommes-nous une espèce qui fait la guerre exactement comme nous sommes une espèce migrante ? Les guerres recommencent-elles car les conflits sont déconnectés les uns des autres, car la mémoire d’un conflit ne voyage pas jusqu’à l’autre, ni d’une génération à l’autre, car nous ne voyons pas au-delà de notre propre horizon, car nous ne savons pas changer de point de vue, car les intérêts de chacun sont inconciliables ?

Pour que la guerre soit considérée pour ce qu’elle est : une atrocité qui nous avilit, ne doit-elle pas être étudiée en tant que telle et non d’un point de vue historique ? Etudier la guerre à l’école, enseigner aux jeunes les atrocités de la guerre, la cruauté de la guerre, que la guerre est tout ce que l’on ne veut pas. N’est-il pas possible de réfléchir – à l’échelle mondiale – à un programme général d’éducation à long terme nous confrontant à la guerre et à son absurdité ?

Condition féminine

La violence qui atteint son paroxysme en situation de guerre n’en est pas moins présente à tous moments, à tous les niveaux de la société. Ghada Samman, à la merci des tirs d’obus en pleine guerre du Liban n’y voit que l’expression de la condition humaine : « Le destin voulait-il me rappeler une leçon que j’avais presque oubliée, que la condition humaine fondamentale est l’errance, l’aliénation et l’inadéquation ».  Femme libre et indépendante du Moyen-Orient, elle connaissait déjà bien l’errance, l’aliénation et l’inadéquation. En conflit avec sa famille syrienne qui ne supportait pas son indépendance, elle a été obligée de quitter son pays. “ J’ai toujours été une solitaire, réfugiée sans domicile fixe changeant sans cesse  de continent, de ville, de rue, d’amis. En fait, cela a causé une rupture quasi totale entre moi et mes oncles maternels en Syrie.”

Quels que soient l’époque ou le lieu, l’indépendance des femmes pose problème. Les femmes tiennent le second rôle. Celles qui n’ont pas accepté la servitude et ont revendiqué leur liberté intellectuelle et financière, ont été exclues par la société, comme le fut Flora Tristan. Celle-ci ne cesse de dénoncer la condition des femmes dans le monde. Lors de son voyage au Pérou, elle découvre avec consternation le sort des ravannas, des femmes indiennes qui parcourent le pays au service des armées, préparant les camps, appartenant à qui veut d’elles, et trainant à leur suite une ribambelle d’enfants. Elle considère par contre avec admiration les liméennes dont l’élégant costume national, la saya, qui leur cache le corps et le visage, leur donne une liberté d’action inégalée en Europe.

« D’après ce que je viens d’écrire sur le costume et les usages des liméniennes, on concevra facilement qu’elles doivent avoir un tout autre ordre d’idées que celui des Européennes, qui, dès leur enfance, sont esclaves des lois, des mœurs, des coutumes, des préjugés, des modes, de tout enfin ; tandis que, sous la saya, la liménienne est libre, jouit de son indépendance et se repose avec confiance sur cette force véritable que tout être sent en lui, lorsqu’il peut agir selon les besoins de son organisation. » On peut bien sûr discuter à n’en plus finir, comme on le fait aujourd’hui au sujet des femmes voilées, du type de liberté dont jouit une femme obligée de cacher son corps et même son identité pour affirmer son indépendance, mais il n’en est pas moins que partout où la violence de la société ne laisse pas d’autre choix, cette liberté relative reste bien réelle. Les européennes, comme l’écrit Flora Tristan, étaient à l’époque esclaves des lois, des mœurs, des coutumes, des préjugés et des modes sans pouvoir s’en affranchir. Les liméennes qui se rendaient seules où elles voulaient quand elles voulaient, jouissaient en comparaison d’une absolue liberté. Les femmes ne jouiront d’une totale liberté que le jour où elles se seront affranchies de l’esclavage de la mode, de l’apparence et de l’obligation de séduction imposées par la société. Cela passera obligatoirement par l’éducation des garçons et des filles, et par une prise de conscience que leurs propres intérêts ne sont pas les mêmes que ceux de la société libérale. Les jeunes générations doivent être armées pour pouvoir refuser les excès et repérer l’hypocrisie. Pour cela enseigner aux jeunes femmes et hommes comment décrypter les situations pièges desquelles ils se trouvent prisonniers et à penser long terme, ce qui leur est très difficile. Leur donner accès au point de vue de l’autre, leur apprendre à comprendre l’autre comme eux-mêmes, leur donner la curiosité de l’autre. La soumission d’un sexe à l’autre reste liée aux comportements sexuels des hommes et des femmes. Le jeune homme qui comprend que la femme ne peut prendre le risque majeur et la responsabilité – qui va bouleverser sa vie – de tomber enceinte, et la jeune femme qui comprend sans juger le bouleversement physique que sa seule présence peut provoquer chez un homme, ensemble peuvent adapter et tempérer leurs comportements, leurs attentes, ménager l’autre, et voir l’avenir ensemble. La violence exercée par les hommes sur les femmes est une violence ancestrale, c’est la même violence que les hommes exercent sur d’autres hommes, et que certaines femmes exercent également à leur manière. La non-compréhension de l’un par l’autre et les conflits qui en résultent sont le résultat une fois de plus d’une incapacité à changer de point de vue, changer de dimension, changer de norme. Enseigner notre incapacité à changer de point de vue est fondamental pour espérer une société meilleure pour les hommes et pour les femmes. Il est évident que notre espèce ne va nulle part sans l’un et sans l’autre.

Apprendre aux jeunes à penser long terme pour comprendre le monde et se comprendre eux-mêmes, permettrait de prévenir des désastres tels que la vie détruite de la jeune actrice du film Le dernier tango à Paris. Pourquoi notre société ne prévient-elle pas les jeunes femmes de 18 ans qui ne savent pas se projeter dans l’avenir, que donner au regard public une image de soi purement érotique leur fermera à vie toute autre possibilité de carrière professionnelle et de vie privée apaisée. Qu’avaient en tête les hommes qui l’ont donnée en pâture au public cinéphile hypocrite et qui ont détruit sa vie ? Leur propre plaisir? Le prestige? L’argent ? Voilà un bel exemple de l’hypocrisie de la société marchande dont le monde de l’art fait partie. Cette hypocrisie est la même que celle qui a depuis toujours causé guerres et destructions, exploitation de l’homme par l’homme.

Mark Twain décrit les conditions de travail des femmes dans les champs en France : « rien n’interrompt leur esclavage ». Tandis que l’homme qui conduit la charrette se met à l’abri des intempéries, les femmes continuent à peiner sous la pluie sans la moindre pause, alors que même en Inde, sur la route de l’Himalaya, aucune femme ne travaille dans les champs. En Inde par contre, il est abasourdi par le sort réservé aux suttees, ces veuves qui se sacrifient à la mort de leurs maris, et tout au long de son voyage, il fait l’éloge de Julia Moore, la poétesse du Michigan dont on ridiculisait les écrits au sentimentalisme exagéré, seul genre littéraire autorisé aux femmes à l’époque. Okonkwo, le personnage principal du roman Things fall apart de Chinua Achebe, raconte à son fils de vraies histoires viriles de violence et de sang et lui interdit d’aller écouter les histoires de femmes que son fils préfère pourtant. Rose, la narratrice du roman de Léon Frapié, se retrouve, pour trouver un emploi avec « la tare d’avoir trop d’instruction ». En 1900, les femmes diplômées ne sont pas reconnues par la société. Léon Frapié signe ses articles Frapié-Mouillefert, et permet ainsi à son épouse de publier ce qu’elle n’aurait jamais pu publier seule. Au plus haut niveau, le travail des femmes n’est pas reconnu. Mileva Marić, mathématicienne de génie, première épouse d’Albert Einstein et mère de ses trois enfants, a été obligée de s’effacer devant son époux dont on connaît la renommée. Mileva et Albert Einstein ont élaboré ensemble les théories qui ont rendu Einstein célèbre. Pauline Gagnon nous explique que « selon les critères en vigueur aujourd’hui, Mileva Marić aurait été reconnue co-auteure de ces théories. »

Certes, la situation a évolué et les femmes peuvent aujourd’hui, en principe aussi bien que les hommes, étudier et exercer des professions à responsabilités. Mais cette amélioration de la condition féminine n’est effective que dans les pays développés dont les habitants n’ont pas à se battre quotidiennement pour leur survie, et qui ont accès à l’éducation, à la contraception, et à un minimum de liberté d’opinion.

Il faudrait, pour faire progresser les choses à long terme, cesser de considérer les hommes et les femmes comme deux entités opposables et opposées dont les intérêts sont incompatibles. Car il est dans l’intérêt des hommes comme des femmes que l’autre sexe ne vive pas de frustration génératrice de violence. Il est temps d’expliquer aux jeunes que nous sommes la même espèce, « les deux pôles opposés d’une même planète, indispensables à son équilibre, à condition d’œuvrer ensemble. » comme le furent Mileva et Albert Einstein qui ensemble nous ont permis de mieux comprendre notre monde.

Condition animale

L’homme ne s’acharne pas uniquement contre sa propre espèce. Le sort des espèces animales sur la planète est scellé depuis longtemps. Après avoir raconté l’élimination du Moa par les maoris en Nouvelle-Zélande, puis la destruction des créatures sauvages en Australie, Mark Twain parle du dingo qui est condamné à être exterminé sans discussion. « C’est normal, sans objection possible. Le monde a été créé pour l’homme – l’homme blanc. »  Certaines espèces sont épargnées, comme la jacasse qui tue les serpents. « L’homme a toujours de bonnes raisons de monter sa générosité, quand il en a, envers les créatures sauvages, humaines ou animales. » Puis il fait le compte, en Inde, de la destruction des espèces sauvages, pour laquelle le gouvernement britannique indien a dépensé des sommes phénoménales. Au total, en six années, écrit-il, plus de trois millions de créatures sauvages ont été exterminées. Francis Hallé nous explique l’absence de gros animaux domestiques originaires d’Australie, de nouvelle Guinée ou d’Amérique centrale : « l’être humain, quand il s’est installé dans ces régions, les a exterminés, comme il a continué à le faire à des époques plus récentes avec les oiseaux géants de Nouvelle-Zélande (moas) et de Madagascar (Aepyornis), ou avec les dodos (Raphus) de l’île Maurice. »

Une réflexion sur la condition animale, nous ramène donc elle aussi à l’incontournable violence humaine. Cette violence, cette cruauté, que Jacques Derrida, qui dénonce l’élevage intensif et l’expérimentation scientifique sur les animaux, considère « trop effrayante, trop insoutenable à montrer dans sa réalité. ». Derrida ajoute qu’il serait assez facile de montrer que cette violence envers l’animal, que cet « assujettissement de l’animal par l’homme » qui a pris depuis deux siècles une ampleur sans précédent, « hors de toutes les normes supposées de la vie propre aux animaux. », est « sinon d’essence, du moins à prédominance mâle ».

Il remet en question la problématique philosophique de « l’animal », terme qui sert à « parquer un grand nombre de vivants sous ce seul concept « l’animal », à définir un « propre de l’homme » et à tracer une limite nette et abrupte entre l’homme et l’animal.

Une fois de plus, un changement de point de vue est nécessaire. Cette ligne de démarcation nette entre l’homme et l’animal, semble justement s’estomper en temps de guerre. Ghada Samman, dans Beirut Nightmares nous rappelle comment l’être humain, en situation de danger imminent, redevient ce qu’il a toujours été, un animal à l’affût, tantôt chasseur, tantôt chassé, prêt à attaquer, à fuir ou à se défendre. Elle raconte avoir elle-même utilisé son arme sans savoir si elle tirait sur un être humain ou une bête, et sans savoir si elle était elle-même un être humain ou une bête.  Prisonnière de son appartement pris sous les tirs des tireurs embusqués, elle compare son sort à celui des animaux prisonniers de leurs cages dans l’animalerie voisine. Dans ses cauchemars, la voix du journaliste qui ment à la radio, déclamant la propagande d’état, se transforme en bêlement de mouton.

Catherine Mavrikakis ne fait aucune différence entre la terreur des animaux conduits à l’abattoir et celle des peuples exterminés. Elle retrouve cette terreur bestiale dans le regard de ses grands-parents morts à Auschwitz qui hantent ses cauchemars : « Un regard gigantesque, affolé, consume tous leurs traits. En eux je distingue une animalité qui n’a pas de quoi nommer l’horreur qu’elle porte. » Il n’est pas déplacé de comparer la terreur des peuples exterminés à celle des animaux conduits à l’abattoir. Nous sommes obligés ici de reconsidérer ce propre de l’homme qui ferait de lui la seule créature consciente de sa fin. Le regard de l’être humain face à la mort est le même que celui de l’animal terrorisé. Je l’ai vu, j’en suis témoin, ce terrible regard purement animal, à la fois de terreur et d’incompréhension, était celui de mon père les jours qui ont précédé sa mort annoncée.

Littérature/art et compréhension

L’être humain ne s’accommode pas de l’incompréhension. L’incompréhension s’accompagne d’un manque cruel, manque de mots, de formules capables de donner un sens à un phénomène, un évènement, un fait inexpliqué. L’incompréhension fait basculer Amy, le personnage de Catherine Mavrikakis, dans la folie meurtrière. Nwoye, dans Le monde s’effondre, étouffé par un sentiment d’incompréhension et d’injustice en apprenant que son meilleur ami Ikemefuma a été sacrifié, quitte son groupe pour se convertir à la nouvelle religion, d’autre chercheront la réponse dans l’art.

Nous aimons décrire le monde avec des mots clairs et précis, des tableaux, des équations, mais souvent cela ne suffit pas. Pour nous aider à comprendre l’étonnant univers de la forêt tropicale humide, si difficile à décrire de manière réaliste, dont l’accès exige un décalage d’avec nos habitudes mentales, Francis Hallé fait appel aux artistes. « Cette difficulté tient à ce que, paradoxalement, le langage scientifique ne donne pas accès à l’objectivité. ». Il ajoute : « Les mots manquent pour décrire le parcours torturé d’énormes branches couvertes de jardins d’épiphytes, l’ascension verticale des troncs hors des ténèbres sous-jacentes, la danse échevelée des lianes.».Quant au concert nocturne de la canopée, il « défie toute description ». Puis il cite le généticien Theodosius Dobzhansky : « En forêt tropicale, la variété des lignes et des formes dépasse tout ce que les surréalistes, ensemble, ont jamais pu rêver. »  On aimerait ajouter que, même Henri Michaux, le poète, dont les animaux fantastiques semblent jaillir d’une imagination personnelle sans contrainte, avait lui-même bel et bien traversé la forêt amazonienne, et l’extraordinaire réalité à laquelle il avait été confronté avait sans aucun doute investi à son insu son espace poétique. La langue du philosophe Jacques Derrida rejoint également celle du poète Paul Valéry qui donne la parole au serpent, qui n’est déjà ni simple ni unique, mais guivre, à la fois serpent, porc et chauve-souris.

L’art n’est pas uniquement support et déclencheur d’une émotion esthétique. L’art est une lutte farouche contre l’incompréhension dont l’expression prend des formes multiples et sollicite tous les sens. La question de Maurice Blanchot « qu’est-ce qui fait que quelque chose comme la littérature existe ? » peut se décliner en « qu’est-ce qui fait que quelque chose comme l’art existe ? ».

Ghada Samman écrit : « Je suis un écrivain, ce qui signifie que la plume – et non le fusil – est le seul instrument que je sache vraiment utiliser pour essayer de changer les choses. » Le désir de « changer les choses » est un combat contre l’incompréhension. Comprendre c’est aussi changer les choses.

La littérature est un combat contre l’incompréhension. Lorsqu’elle se libère de ses contraintes, lorsqu’elle défie la gravité, elle nous ouvre la voie vers une meilleure compréhension du monde. La littérature qui défie la gravité est celle de Melville, celle de Broch qui « ne fut pas un romancier d’une part, et à d’autres instants, un écrivain de pensée. Il fut cela tout à la fois et souvent dans le même livre. Il a donc subi, comme bien d’autres écrivains de notre temps, cette tension impétueuse de la littérature qui ne souffre plus la distinction des genres et veut briser les limites. » Maurice Blanchot, Le livre à venir

Le texte est alors une entité qui tient debout toute seule, une composition. Le phénomène de compréhension surgit de sa clarté. Celui ou celle qui l’écrit cherche dans sa composition à atteindre cette clarté, celui ou celle qui le lit accède à cette clarté sans savoir ce qui l’y mène. La dimension poétique participe à la compréhension. La composition du texte participe à la compréhension. Le phénomène de résonance participe à la compréhension. Le non-nommé participe à la compréhension.

L’écrivain partage avec ses personnages leur expérience. Il les crée dans le but de comprendre leur expérience et la sienne. Nombreux sont les écrivains qui voient double. Le temps de l’écriture, ils deviennent leurs personnages qui les entraînent là où ils comprendront le monde. Mark Twain racontait – anecdote réelle ou fictive, avec lui impossible de savoir – qu’il avait un frère jumeau qui s’était noyé dans l’eau du bain et dont il a pris la place, affirmant avec son humour habituel que c’était lui, et non son frère qui s’était noyé. Drôle d’histoire si proche de l’univers fictionnel de Maurice Blanchot dont la quasi-totalité des romans et récits met en scène un double absent qu’il essaie désespérément de rejoindre. Un écrivain ne passe pas sa vie littéraire à chercher à atteindre dans chacun de ses ouvrages un double identique à lui-même, s’il ne vit pas l’expérience d’un double ou d’un proche absent – une expérience de vie réelle qui, si elle intervient très tôt dans la vie, à un âge où l’artiste à venir n’a pas les mots pour exprimer un ressenti qui prend de plus en plus consistance, reste enveloppée d’un très fort sentiment d’incompréhension. L’artiste devient artiste le jour où il s’empare de la plume ou du pinceau et qu’il produit une œuvre qui tient debout toute seule et grâce à laquelle il accède à une dimension de compréhension jusqu’alors inaccessible par le langage explicatif ou les équations. On retrouve le thème du double – omniprésent chez Mark Twain et Maurice Blanchot – chez les plus grands écrivains tels que José Saramago, Jerôme Lafargue, Arundhati Roy, Nancy Huston ou Ava Olavsdottir, on retrouve un frère absent dans la vie de Derrida, de Van Gogh ou de Kafka. On n’avance pas ici que l’art nécessite obligatoirement cette absence incomprise mais que la démarche de l’artiste cherche à mettre fin à l’incompréhension. L’art aide l’humain à changer de dimension.

L’être humain, pour se comprendre, doit s’accepter lui-même comme pré-déterminé. Or, nous dit Francis Hallé, « L’idée que nous soyons soumis à des déterminisme continue à soulever de véhémentes protestations ». Il ajoute : « Spinoza avait compris mieux que personne : « les hommes se trompent en ce qu’ils se croient libres, cette opinion consiste en cela qu’ils ont conscience de leurs actions et sont ignorants des causes par où ils sont déterminés ».

L’artiste ne sait pas pourquoi il s’affaire à son œuvre. Son travail est un processus dont la dynamique toujours en œuvre lui permet d’entrevoir ce qu’il cherche à comprendre. L’artiste ne sait pas toujours qu’il cherche à comprendre. Il travaille, un point c’est tout, à son œuvre dont l’accomplissement l’apaise. En ce sens il n’est pas libre.

Enfance et éducation

L’enfant non plus n’est pas libre. L’enfant ne comprend pas. A sa naissance tout est déjà là. A notre naissance tout est déjà là. Nous ne sommes pas libres. En 1904, Léon Frapié tentait de nous faire penser l’enfance humaine :

 « L’éclair de ma pensée pénétra l’immensité inconnue : ce petit être ne sait rien, vous y touchez, il en sort les plus notables réflexions. La clarté de son visage est faite de myriades de molécules et cette transparence enfantine, pareille à celle de la mer, du ciel, est riche de tous les reflets créés depuis l’origine du monde et perdus par nous, grandes personnes : ce qui naît étant supérieur en passé et en avenir à ce qui a déjà vécu. »

L’enfant interagit, expérimente, s’étonne, s’émerveille, s’émeut, s’inquiète, demande des explications. Lorsque les explications ne viennent pas, le questionnement s’installe, accompagne son développement, et modèle sa perception du monde. Le questionnement parfois s’évapore et les choses progressivement s’éclaircissent. Plus rien ne manque de cohérence lorsque le langage se présente comme un outil efficace de compréhension d’autrui et de soi-même, d’organisation du monde. Lorsque cependant le questionnement s’enracine, dans le meilleur des cas naît l’artiste dont la quête se poursuit hors du langage explicatif. Son langage prend l’aspect d’une langue étrangère dont on appréhende la sonorité, la résonnance, avant d’en capturer le sens. L’artiste cherche la cohérence. Son œuvre tend vers cette cohérence. Sa langue devient alors chant, rythme, mélodie, sons, couleurs, lumière et danse. La littérature investit l’espace de l’incompréhension. Dans le pire des cas, l’enfant devenu adulte perd pied. Parfois l’artiste également perd pied car sa tentative de compréhension du monde a échoué.

L’enfant dont nous parlons n’est pas ce petit être si différent de nous, les adultes. Il n’est pas l’autre que nous ne sommes pas, qui vit dans un monde qui n’est pas le nôtre, et sur qui nous exerçons notre autorité. L’enfant dont nous parlons, c’est nous-même, à cette étape étonnante de notre développement, juste avant l’apprentissage de la lecture, alors que notre appréhension du monde se fait encore sans intermédiaire. L’enfant dont nous parlons c’est l’enfance de l’être humain, ce stade au cours duquel notre cerveau se développe à une vitesse fulgurante, prêt à toutes les éventualités, avant de se spécialiser pour privilégier nos connaissances adultes soigneusement compartimentées.  Au cours de l’enfance, l’être humain qui a toutes les potentialités, dont la curiosité est illimitée, est également infiniment fragile et dépendant de l’adulte qui lui, n’a plus ce potentiel illimité. A cette période privilégiée, notre potentiel humain peut aussi bien être optimisé, sublimé, que bâillonné ou totalement désamorcé. Il y a plus d’un siècle, Léon Frapié reprochait à l’école des quartiers pauvres d’écraser l’ambition des enfants trop curieux : « N’élevez pas vos regards trop haut ; luttez entre vous – la violence entre les faibles est permise : témoin l’action des parents sur les enfants, témoin l’éternel refrain de style national : les étrangers nous sont inférieurs au physique, au moral, ce sont des misérables auprès de nous, grands français, il faut les battre. ».

L’éternel refrain de type national est celui qui revient à chaque fois que le monde gronde. Léon Frapié ne savait pas, en 1904, que les enfants de son école maternelle serviraient de chair à canon dix ans plus tard. A chaque fois qu’un conflit éclate les hommes jeunes sont envoyés au massacre et les femmes sont appelées à les encourager. Celui qui refuse de partir est éliminé. Les hommes n’ont-ils pas le choix ?   Avant d’être un homme jeune, le garçon est un enfant, et au tout commencement, un nouveau-né qui partage avec toute l’humanité l’expérience commune du premier cri, de cette clameur qui nous lie, et qui lie le souffle, la vie, à ce langage qui lui servira très vite à organiser le sens. Ce petit être humain si malléable que nous sommes tous au commencement de notre existence, il est aisé de le léser, de le conditionner, par le langage justement, par une éducation mensongère. Si ce petit être humain est un garçon, et qu’à l’adolescence il déborde de rage et d’énergie, il sera alors d’autant plus facile de l’envoyer au massacre. Les instances dirigeantes ne cessent d’exploiter l’incapacité humaine à adopter le point de vue de l’autre, à voir au-delà de l’horizon, à concevoir la rotondité de la planète.

L’éternel refrain de type national revient aujourd’hui à la charge. Tant qu’un programme nous confrontant à la réalité, l’aberration et la cruauté de la guerre ne remplacera pas l’apprentissage des chants patriotes, la guerre recommencera. Nous sommes obligés de remettre en question, au niveau mondial, nos systèmes d’éducation, si nous désirons un avenir meilleur pour l’humanité. Les hommes jeunes de 16 à 30 ans, ceux qui sont envoyés à la boucherie, méritent tout autre chose. L’exploitation de leur pulsion guerrière est une calamité orchestrée par ceux qui, plus âgés et bien installés, sont assoiffés de puissance et de pouvoir. Les jeunes hommes de toutes cultures qui prennent les armes doivent savoir qu’ils sont esclaves, qu’on leur a caché l’aberration de leur combat pour pouvoir les soumettre, que le chant qu’on leur a demandé d’hurler à tue-tête est un leurre.

Une fois de plus nous appelons à reconsidérer nos systèmes d’éducation qui n’aident pas les garçons et les filles à comprendre leurs belles spécificités et leur complémentarité, qui ne leur ouvrent pas les yeux sur l’intolérable réalité de la guerre, au point qu’avant même de partir se battre contre l’étranger, les garçons sont déjà les ennemis des filles, alors qu’ensemble ils sont le seul avenir possible de l’espèce. L’éducation doit véritablement enseigner la cruauté de la guerre, et non l’histoire des guerres. Elle doit fournir les outils pour réussir à changer de point de vue, de norme, de dimension, elle doit libérer les processus mentaux qui permettent de penser dans la durée, de se projeter dans le temps, de se mettre à la place de l’autre pour le comprendre, de considérer les enfants comme nous-mêmes. Aujourd’hui la littérature a ce pouvoir extraordinaire de nous faire voyager dans le temps, de nous entrainer vers l’ailleurs et vers autrui, la littérature nous ouvre la porte sur le monde et sur nous-même.

Tentative de compréhension du monde 

Cette « tentative de compréhension du monde » est la première motivation de l’artiste qui s’affaire à son œuvre. La littérature combat l’incompréhension. L’art combat l’incompréhension hors des sentiers battus. L’art est tentative de compréhension du monde.

P.Mathex 23/09/2019

Qu’est-ce que le boson de Higgs mange en hiver? et autres détails essentiels de Pauline Gagnon

matière sombreQu’est-ce que le boson de Higgs mange en hiver ? et autres détails essentiels

de Pauline Gagnon

A chaque culture ses points de repère, sa langue imprégnée des humeurs du climat, des curiosités de sa géographie et des aléas de son histoire. A chaque culture ses propres références qui voyagent mal sans guide, sans interprète.

Parler la même langue ne suffit pas pour se comprendre. Mark Twain en a fait l’expérience : de retour de son long voyage autour du monde en suivant l’équateur, il entreprend de décrire la splendeur éblouissante du Taj Mahal à ses amis londoniens et écossais et la compare avec ferveur aux extraordinaires « tempêtes de verglas » de son enfance…hélas, aucun de ses interlocuteurs n’a jamais entendu parler de ces spectaculaires évènements météorologiques…

Alors, qu’est-ce que le boson de Higgs mange en hiver ?

L’être humain affiche une grande résistance à saisir ce qu’il n’a pas expérimenté. L’aptitude à changer de point de vue s’avère nécessaire dans bien des domaines. Pour espérer comprendre la forêt tropicale, il faut pouvoir adopter le rythme infiniment lent des végétaux, la temporalité tropicale.  En physique des particules, il est indispensable de savoir changer de dimension.

 Qu’est-ce que le boson de Higgs mange en hiver et autres détails essentiels de Pauline Gagnon, est un essai de vulgarisation scientifique

« …s’adressant à tous ceux et celles qui désirent en savoir un peu plus sur la physique des particules… ».

En quoi s’insère-t-il donc dans notre ensemble dédié à la littérature qui défie la pesanteur ? De quelle manière cet ouvrage nous rappelle-t-il  qui nous sommes, une espèce qui, depuis le début de l’histoire, écrit et voyage du plus profond des mots jusqu’aux aux destinations géographiques les plus lointaines  ? Dans quel sens comprendre la matière et les forces qui l’animent s’avère être un passage obligé pour mener à bien notre modeste tentative de compréhension du monde « en suivant l’équateur » ?

Si une farouche nécessité nous mène aujourd’hui à lire l’ouvrage de Pauline Gagnon, cette nécessité fut motivée en premier lieu par une intense curiosité pour la théorie nommée Supersymétrie, censée répondre aux questions non résolues par le modèle standard. Motivation au départ d’ordre purement esthétique : « pour qu’il y ait cohérence, il y a obligatoirement symétrie », mais comprendre la matière semble bien évidemment une étape obligatoire pour répondre au questionnement suivant : « Comment la matière devient-elle conscience …. puis langage, texte, littérature ? ». On peut dire qu’ici même, en suivant l’équateur, nous ne cherchons pas les questions simples. Mais le monde n’est pas simple, c’est pourquoi nous nous intéressons à l’enfance de l’être humain, aux étonnants comportements et réalisations notre espèce, aux relations que nous, humains, entretenons avec la planète, les autres espèces, et avec nous-mêmes, à la littérature et…à la physique des particules !

Références et remerciements :

Qu’est-ce que le boson de Higgs mange en hiver et autres détails essentiels, Pauline Gagnon

Editions MultiMondes, 2015

 Qui est Pauline Gagnon ?

Pauline Gagnon, née en 1955, est une physicienne québécoise,

« docteure en physique des particules à l’université de l’Indiana et chercheure dans l’équipe ATLAS du CERN, depuis 2000. Elle a enseigné la physique au cégeps de Jonquière et de Chicoutimi d’où elle est originaire. De 2011 à 2014, elle a été membre de communication du CERN et a rédigé de nombreux blogues expliquant de façon accessible les recherches qui y sont effectuées. » (4ème de couverture)

En expliquant de manière claire et accessible les recherches effectuées au CERN, Pauline Gagnon répond à nos questions les plus légitimes : de quoi la matière qui nous constitue est-elle faite, quelles sont les forces qui l’animent, ainsi qu’à nos questions les plus embêtantes : combien coûte et à quoi sert cette recherche ? Enfin, elle nous aide à cerner les questions les plus frustrantes : qu’est-ce qu’on ne sait pas expliquer, qu’est-ce qui manque à la belle théorie du modèle standard pour tout comprendre ?

Cette présentation de l’ouvrage de Pauline Gagnon, pour ne pas faire exception à la règle, ne prendra pas le chemin le plus court, et ne commencera pas non plus par le début. Le but de cet article n’étant pas de résumer ce texte, mais de l’intégrer à cet étrange cheminement qui est le nôtre, et qui aspire – peut-être malgré les apparences – à « plus de clarté ».

 Par où commencer ? La matière sombre, l’énergie sombre.

Il faut avant tout savoir que :

 « …la matière visible (vous, moi et tout ce qu’on trouve sur Terre, dans les étoiles et toutes les galaxies), n’équivaut qu’à 5% du contenu total » de l’univers. p.99

L’univers serait donc composé de 5% uniquement de matière visible, mais aussi de 27% de matière dite sombre, et de 68% d’une énergie de nature totalement inconnue, appelée énergie sombre pour faire un parallèle avec la matière sombre.

L’énergie sombre « qui compte quand même pour 68% du contenu total de l’univers » est totalement inconnue : deux équipes de recherche indépendantes

« ont observé que non seulement l’Univers était en expansion, mais que cette expansion allait en s’accélérant. »

« Pour accélérer, que ce soit à vélo ou en automobile, il faut fournir de l’énergie. Alors d’où vient l’énergie phénoménale capable d’accélérer l’expansion de l’univers ? Personne ne le sait. » p.99

On ne sait rien de 68% du contenu de l’univers, que sait-on de la matière sombre ?

«  …la matière sombre se retrouve principalement centrée autour des galaxies. Une galaxie est un ensemble d’étoiles (la nôtre s’appelle la Voie Lactée) et un regroupement de plus d’une centaine de galaxies est appelé amas galactique. » p.106

 Comment peut-on détecter cette matière sombre dont on sait si peu de choses ?

Grâce à la spectroscopie, « on sait qu’on retrouve les mêmes éléments chimiques dans les étoiles et les galaxies que sur terre. » p.100

« Chaque élément chimique émet une lumière caractéristique lorsqu’il est chauffé, tout comme n’importe quel métal, lorsque porté à haute température, devient incandescent et émet de la lumière. » p. 100

Il suffit donc d’analyser la lumière qu’émettent les étoiles et les galaxies pour en déduire leur composition.

L’astronome Fritz Zwicky évalua la masse totale d’un amas galactique à partir de la lumière émise par les galaxies qu’il contenait.

Il évalua également cette masse à partir de la vitesse de rotation des galaxies à l’intérieur de l’amas.

« ..il faut une force, en l’occurrence la force gravitationnelle, pour maintenir les galaxies ensemble…(…). Cette force gravitationnelle est fournie par la matière contenue dans l’amas galactique. Pour que tout se tienne, il doit donc y avoir suffisamment de matière pour engendrer la force gravitationnelle nécessaire, sans quoi les galaxies se disperseraient. » p.101

Les deux méthodes donnèrent des mesures très différentes.

« Ce qui était visible ne suffisait pas pour produire la force gravitationnelle nécessaire pour maintenir la cohésion de l’amas galactique. Il en déduisit donc qu’un type de matière nouveau et inconnu générait un champ gravitationnel sans toutefois émettre de lumière, d’où son nom de matière sombre. » p.101

L’astronome Vera Rubin fut la première à démontrer l’existence de la matière sombre, en mesurant les vitesses de rotation des étoiles à l’intérieur d’une galaxie spirale.

« Vera Rubin observa que les étoiles à l’intérieur de ces galaxies tournaient toutes à peu près à la même vitesse, peu importait leur distance du centre galactique.

Or cela contredit la loi de Kepler qui décrit la rotation d’une étoile autour du centre de sa galaxie. Plus une étoile est éloignée du centre, plus elle tourne lentement… » p.102

Ses observations donnaient à penser que

« les étoiles les plus lointaines tournaient autour d’une galaxie dix fois plus massive que celle que l’on voyait. Cela ne pouvait se produire que si d’énormes quantités de matière invisible remplissaient la galaxie et s’étendaient au-delà des objets visibles les plus éloignés. » p.102

On peut également détecter la présence de la matière sombre, et déterminer sa distribution dans l’univers, grâce à la technique des lentilles gravitationnelles.

« Cela fonctionne sur le principe que les grandes concentrations de matière (visible ou sombre) génèrent des champs gravitationnels assez forts pour déformer l’espace autour d’elles et modifier la trajectoire des rayons de lumière. » p.103

« Un amas de matière sombre agit comme une lentille. » p.104

Deux personnes observant au télescope une galaxie derrière un amas de matière sombre, verront non pas une image unique de cette galaxie, mais plusieurs images, car une partie de la lumière provenant de cette galaxie s’infléchira en passant à proximité de l’amas de matière sombre.

« pour les personnes l’observant au télescope, la galaxie semblera décalée, comme si elle se trouvait ailleurs (…) car l’œil extrapolera dans la direction des rayons lumineux. » p.104

 Par ailleurs, l’observation d’une collision entre deux amas galactiques par le téléscope Hubble montre que la matière sombre et la matière ordinaire se comportent différemment :

« La matière normale, visible, se trouve ralentie, tandis que la matière sombre peut passer à travers l’autre amas galactique et continuer sans encombre. » p.107

La matière visible qui émet alors de grandes quantités de rayons X, est repérable sur la photo, tandis que la matière sombre, révélée par la technique des lentilles gravitationnelles, se trouve clairement décalée.

A ces différentes techniques qui permettent de détecter et mesurer la matière sombre, on doit ajouter que :

« – La matière sombre est un paramètre essentiel permettant de reproduire le spectre angulaire mesuré par le satellite Planck. » p.117

Le satellite Planck mesure le rayonnement fossile, qui est la première lumière émise après le big bang. Sans la matière sombre,

« il serait impossible de reproduire les données expérimentales recueillies par l’expérience Planck » p. 114

Et par ailleurs,  « La matière sombre a aussi joué un rôle de catalyseur dans la formation des galaxies, un phénomène qui aurait pris beaucoup plus de temps si seule la matière visible avait été en jeu. » p. 117

 Plusieurs équipes tentent d’établir des preuves directes de la présence de la matière sombre, car en effet, « on ne la perçoit qu’à travers ses effets gravitationnels et cosmologiques » p.119

« Personne n’a encore réussi à l’observer directement de façon irréfutable. Pas surprenant puisque nous parlons d’une matière d’un type complètement différent qui, contrairement à la matière visible (nous, les planètes, les étoiles et les galaxies), n’est fait ni de quarks ni de leptons. » p.119

De larges détecteurs installés sous terre afin de bloquer les rayons cosmiques qui produiraient de faux signaux, essaient de détecter des particules de matière sombre appelées WIMP.

« L’univers contient une très grande quantité de matière sombre. On peut donc s’attendre à ce que, de temps à autre, un WIMP entre en collision avec le détecteur ou, plus précisément, avec un proton ou un neutron d’un des noyaux atomiques du détecteur. » p.122

« On sait qu’il y a de la matière sombre au centre des galaxies puisqu’elle leur a servi de point de départ, mais on en retrouve bien au-delà. La terre baigne donc dans une brume faite de particules de matière sombre. Puisqu’elle voyage autour du soleil, cette brume s’apparente plutôt à une pluie. » p.123

Une expérience part du principe qu’ « au mois de juin, la vitesse de rotation de la terre autour du soleil (30 km/s) s’additionnerait à celle du soleil (235km/s), augmentant l’intensité de la pluie de WIMP qui l’asperge. Au contraire, en décembre, la vitesse de la terre s’opposerait à celle du soleil et le détecteur rencontrerait moins de particules sombres. » p.124

 « C’est exactement ce que l’expérience DAMA/LIBRA dit observer depuis plus d’une décennie maintenant. Le signal est fort et clair (…) mais, malheureusement, contredit par plusieurs autres expériences. » p.124

L’immense travail des équipes de recherche continue, sous terre et en orbite, aussi bien du côté théorique que des expériences, pour détecter des particules de matière sombre.

Qu’en est-il de la matière visible, soit de la matière ordinaire, qui ne représente que 5% du contenu de l’univers ? Cette matière dont nous sommes faits, et sur laquelle nous nous posons un grand nombre de questions.

 « Il existe aujourd’hui un modèle théorique très précis qui décrit les composantes de la matière et les forces qui agissent sur elles. Il nous aide à classer toutes les particules observées jusqu’à aujourd’hui suivant leurs propriétés. Ce modèle est né de l’étroite collaboration entre l’expérience et la théorie. » p.9

Ce modèle s’appelle le modèle standard.

« Le modèle standard est probablement à la physique des particules ce que les quatre opérations de base (addition, multiplication, division et soustraction) sont aux mathématiques. » p.135

Mais avant de présenter le modèle standard, on aimerait parler de l’antimatière.

 Qu’est-ce que l’antimatière ?

« Dans les expériences en laboratoire, on produit toujours essentiellement autant de matière que d’antimatière, comme si les deux étaient sur un pied d’égalité. Pourtant, tout autour de nous, on ne voit que très peu d’antimatière. On en retrouve un peu dans les rayons cosmiques, mais en quantités infimes.

On mesure aussi en laboratoire que matière et antimatière sont produites en proportions quasi égales, bien qu’il existe une très légère préférence pour la matière. Mais cette différence est minime et n’explique pas pourquoi aujourd’hui, on ne voit pratiquement que de la matière dans l’Univers. » p.19

 « Chaque grain de matière possède son équivalent en antimatière. Par exemple, l’antiparticule de l’électron est un positron. Ce dernier a exactement la même masse que l’électron, mais tous ses nombres quantiques (charge électrique, spin et autres) sont inversés. De cette façon, même les particules électriquement neutres ont leur antiparticule. Lorsqu’un électron rencontre un positron, les deux s’annihilent et il ne reste que leur équivalent en énergie. Il en va de même pour tous les quarks et tous les leptons : ils ont tous leur antiparticule. » p.19

« Si on produit en laboratoire autant de matière que d’antimatière à partir d’énergie pure, la même règle a dû s’appliquer quelques instants après le Big Bang quand des quantités phénoménales d’énergies étaient disponibles. » p.19

« Quand et comment la matière a-t-elle pris le dessus sur l’antimatière ? Qu’est-il advenu de toute cette antimatière ? » p.19

 Pour résoudre ce mystère, les équipes du CERN essaient de fabriquer de l’antihydrogène, afin de vérifier ses propriétés, et de comprendre pourquoi l’antimatière a disparu de l’Univers.

Malheureusement, bien que le Modèle standard soit une théorie extrêmement belle et puissante, elle comporte encore de nombreuses lacunes et laisse un bon nombre de questions sans réponses.

 Le modèle standard

Le modèle standard, qui décrit toute la matière visible « (vous, moi et tout ce qu’on trouve sur Terre, dans les étoiles et toutes les galaxies) » p.99, repose sur deux principes de base :

   «  –    Premier principe : toute la matière est faite de particules fondamentales.

– Deuxième principe : ces particules interagissent entre elles en s’échangeant d’autres particules. » p.10

 Le questionnement concernant les plus petits grains de matière est très ancien.

« Il y a 2500 ans, deux philosophes grecs, Leucippe et son disciple Démocrite, avaient vu juste en proposant la théorie de l’atomisme, selon laquelle toute matière est composée d’atomes et de vide. En grec ancien, le terme atomos signifie « insécable ou indivisible ». Malheureusement, les scientifiques du XIXème siècle ont cru trop vite avoir trouvé ces éléments fondamentaux. Le nom fut donc injustement attribué aux atomes actuels, alors qu’on sait maintenant qu’ils sont divisibles. » p.4

 Les atomes

« La matière est bel et bien faite d’atomes. Cependant ces atomes ne sont pas fondamentaux. Ce sont des particules composites (…). Ils possèdent un noyau atomique qui possède lui-même des protons et des neutrons, et un nuage d’électrons qui gravitent autour de ce noyau.

Dans un atome, il y a surtout du vide. Pour vous représenter un atome, imaginez le noyau atomique comme un objet de votre taille. Les électrons auraient à peine la taille d’un cheveu et se trouveraient à une vingtaine de kilomètres plus loin. » p.4

« Même les protons et les neutrons ne sont pas indivisibles : ils sont faits de quarks et de gluons qui les maintiennent ensemble. Finalement, les véritables particules indivisibles au cœur de la matière sont les quarks et les électrons… » p.5

« Les protons, neutrons et électrons suffisent pour former tous les différents atomes qui constituent les 118 éléments chimiques du tableau périodique.

Ces 118 éléments chimiques peuvent se combiner entre eux en diverses proportions pour constituer les différentes molécules, des agrégats d’atomes.

Atomes et molécules constituent l’ensemble de la matière visible qu’on observe autour de nous, tant sur terre que dans les étoiles et dans toutes les galaxies. » p.8

 La charge électrique

« Une des propriétés les plus connues des particules fondamentales est la charge électrique, car elle se manifeste non seulement au niveau subatomique, mais aussi à notre échelle. La charge électrique de l’électron est de -1, donc négative, et cette valeur constitue l’unité de base ; la charge des électrons donne naissance à l’électricité. Un courant électrique n’est que le déplacement d’électrons dans un fil conducteur. (…) On a longtemps cru que la charge électrique de l’électron était la plus petite unité de charge électrique. Or, les quarks possèdent des valeurs de charge électrique fractionnaires, soit exactement un tiers ou deux tiers de la charge de l’électron. Pourquoi ? On l’ignore, tout comme on ne sait pas pourquoi il n’existe aucune particule ayant la moitié de la charge de l’électron. Pour toutes les particules fondamentales, on précise toujours la valeur de charge électrique en multiples de la charge de l’électron, cette charge pouvant être positive ou négative. Les charges électriques s’additionnent : une charge négative peut neutraliser une charge positive équivalente.

La charge électrique est aussi soumise à une règle stricte de conservation : lors d’une désintégration, lorsqu’une particule instable se change en plusieurs autres particules, la charge électrique totale des particules produites doit être identique à celle de la particule initiale. Une particule neutre peut se désintégrer en deux particules, l’une chargée positivement et l’autre négativement. Une particule chargée négativement peut se transformer en une particule négative et une particule neutre. Jamais on ne verra la charge électrique disparaître. » p.6

Protons, neutrons, quarks up and down….

« Les protons et les neutrons sont formés à partir de quarks. On obtient un proton en combinant deux quarks up avec un quark down. Les quarks up ont une charge électrique de +2/3, soit deux tiers de la charge électrique d’un électron, et les quarks down ont une charge de -1/3. Pour le proton on a up + up + down, soit 2/3 +2/3 -1/3, donc une charge électrique de +1. Un neutron contient un quark up et deux quarks down ; on a donc +2/3 – 1/3 – 1/3 = 0. Il est par conséquent électriquement neutre. » p.6

« L’électron est maintenu en rotation autour du noyau par une « corde invisible ». Cette corde, c’est la force d’attraction entre la charge électrique positive des protons du noyau et la charge électrique négative des électrons. (…) Même chose pour les planètes en rotation autour du Soleil. Dans ce cas, la force d’attraction gravitationnelle engendrée par d’énormes quantités de matière fournit la force nécessaire. » p.9

 « Après environ un siècle de recherche dans le domaine, on sait aujourd’hui qu’il existe 12 particules fondamentales ou 12 « grains de matière », dans la nature. Ces particules se divisent en deux familles ou sous-catégories : celle des leptons et celle des quarks. Ces catégories nous permettent de classifier les particules selon leurs propriétés. » p.10

 Les fermions

« Les grains de matière, les leptons et les quarks sont tous des fermions. » p.17

 Les leptons

« Le plus connu des six leptons est l’électron. Deux autres leptons, le muon et le tau, sont des particules très semblables à l’électron, mais beaucoup plus lourdes. Ces leptons ont une charge électrique de -1. » p.10

« L’électron, le muon et le tau sont « associés » à trois neutrinos (ou antiparticules) : le neutrino électronique, le neutrino muonique et le neutrino tau (on parle de trois saveurs de neutrinos) » p.10

Cette famille contient donc trois générations de leptons.

« Lorsqu’un électron est produit, il vient toujours soit avec un neutrino électronique, soit avec un antiélectron, une particule appelée positron. » p.10

« L’électron et son neutrino possèdent tous les deux une propriété, la saveur électronique, et cette propriété est soumise à une règle de conservation tout comme la charge électrique. L’un porte une charge de saveur, l’autre une charge de saveur opposée. Si la masse d’un neutrino était strictement nulle, cette charge de saveur serait toujours parfaitement observée comme pour la charge électrique. Mais ce n’est pas toujours le cas. » p.11

« Le neutrino est une particule électriquement neutre qui interagit très peu avec la matière. » p.11

Les quarks

En plus des quarks up et down qu’on trouve dans les protons et les neutrons, il y a les quarks charmé, étrange, top et bottom.

« Comme pour les leptons, chaque paire de quarks forme une génération. » p.13

« Les particules de deuxième et de troisième génération ont les mêmes propriétés que celles de la première génération, sauf qu’elles sont beaucoup plus lourdes. »p.13

« Cet immense écart dans les masses demeure une énigme.

Personne ne sait non plus pourquoi les quarks et les leptons viennent en trois générations, ni pourquoi la première génération suffit à elle seule pour former les atomes et, par conséquent, toute la matière ordinaire autour de nous. » p.13

« A part le muon dans les rayons cosmiques, on ne trouve plus aucune des particules de deuxième et troisième génération dans la nature. Ces particules ont existé juste après le big bang, mais, aujourd’hui, l’Univers s’est trop refroidi pour avoir assez d’énergie pour en produire. On peut cependant toutes les produire en laboratoire. C’est comme cela qu’on sait qu’elles existent. » p.13

Les porteurs de forces : les bosons 

« Les particules fondamentales interagissent entre elles en s’échangeant d’autres particules, qui sont les véhicules de forces… » p.13

« C’est en échangeant ces porteurs de forces que les particules ressentent l’effet de la force qui lui est associée.» p.14

La classification fermions et bosons « correspond à des comportements totalement différents pour les deux classes de particules : ils obéissent à des lois statistiques différentes… »

 « Les fermions doivent obéir à des règles strictes d’exclusion, tandis que les bosons au contraire aiment la compagnie : plus on est de bosons, plus on s’amuse. On peut empiler un nombre infini de bosons identiques au même endroit, d’où le phénomène de supraconductivité par exemple. » p.140

 Ces deux catégories de particules ont en fait des valeurs de spin différentes. Le spin, tout comme la charge électrique ou la masse, est une des propriétés que possèdent les particules fondamentales. Le spin représente la quantité de mouvement angulaire, c’est-à-dire que c’est une mesure de leur mouvement de rotation sur elles-mêmes. » p.17

« Les grains de matière, les fermions, ont des valeurs de spin de ½ et ont le choix entre deux orientations possibles : pointer vers le haut : +1/2, ou vers le bas : -1/2. Les porteurs de forces, les bosons, possèdent des valeurs entières comme 0, 1 ou 2. » p.17

« Dans le monde de l’infiniment petit, tout devient « quantifié », c’est-à-dire que certaines propriétés comme la charge, le spin ou la couleur pour les quarks (la propriété qui les rend sensibles à la force forte) ne peuvent prendre que des valeurs déterminées, par exemple 1 ou 1/3 ou encore ½. Seuls les multiples de ces nombres de base appelés quanta (d’où le terme de physique quantique) sont permis. » p.17

 On ignore pourquoi les grains de matière et les porteurs de force ont des valeurs de spin différentes.

« Cette intrigante différence pourrait être résolue par la Supersymétrie. » p.18

Les forces fondamentales

« Il existe quatre forces fondamentales : la force forte, la force électromagnétique, la force faible et la force gravitationnelle. La force forte est la plus puissante de toutes, mais elle n’agit qu’à de très courtes distances et seulement sur les quarks. » p.14

« Le véhicule de la force forte est le gluon, une particule sans masse qui, comme son nom le laisse entendre, « colle » les quarks ensemble. » p.14

« La seconde force en termes d’intensité est la force électromagnétique portée par les photons. Deux particules électriquement chargées ressentent la présence de l’autre en s’échangeant des photons. C’est ainsi que s’établit l’attraction ou la répulsion entre deux charges électriques selon qu’elles possèdent des charges de signes opposés ou de même signe. » p.15 « cette force, qui  n’affecte que les particules électroniquement chargées, joue un rôle essentiel dans votre vie. (…) Les atomes sont principalement des volumes vides, mais la force de répulsion des champs électriques engendrés par les électrons  à leur surface fait que tout nous semble plein et solide. » p.15

« La force faible est responsable des désintégrations de particules et de la radioactivité. Elle est portée par trois bosons : les bosons W⁺ et W⁻ (…) ainsi que le boson Z⁰. » p.15

« Cette force agit sur toutes les particules, leptons et quarks. C’est aussi la seule force qui affecte les neutrinos, si on ne tient pas compte de la force gravitationnelle qui est complètement négligeable à leur échelle, tant leur masse est infime. » p.16

La force gravitationnelle « est si faible, comparée aux autres forces, que ses effets sont insignifiants à l’échelle des particules et qu’elle n’affecte pratiquement pas les particules fondamentales. Il faut des quantités astronomiques de matière, littéralement, pour en ressentir ses effets. (…)

La force gravitationnelle est la seule force pour laquelle on n’a pas encore trouvé de particule porteuse de force. Si on découvre un jour la présence d’ondes gravitationnelles, on prouverait aussi l’existence de gravitons. » p.16

 Les accélérateurs et détecteurs de particules, et la découverte du boson de Higgs

 « La découverte du boson de Higgs a apporté la preuve de l’existence du champ qui donne la masse aux particules fondamentales. » p.38

« En 1964, les physiciens et les physiciennes étaient encore incapables d’expliquer comment les particules fondamentales acquièrent leur masse. » p.27

« L’importance de la masse est énorme. C’est une propriété de base de toutes les particules fondamentales. On la retrouve aussi à notre échelle macroscopique, bien que (…) la masse de la matière ne provienne pas vraiment de ses constituants. » p.27

 Le mécanisme de Brout-Englert-Higgs « est un formalisme mathématique inventé avant l’apparition du modèle standard, mais qui sert aujourd’hui à remanier ses équations.

Il y a quatre bosons porteurs de la force électrofaible, celle qui combine la force électromagnétique et la force faible : le photon, qui est sans masse, et les bosons W+, W- et Z0 qui ont tous une masse. Sans le mécanisme de Brout-Englert-Higgs, on obtient bien quatre bosons à partir des équations décrivant ces deux forces, mais aucun d’eux n’a de masse. Les bosons de la théorie ne correspondent donc pas aux particules associées à ces forces dans la réalité, puisque trois d’entre elles ont bel et bien une masse. » p.29

Le mécanisme de Brout-Englert-Higgs (…) est « la description en termes mathématiques d’un phénomène physique bien réel, aujourd’hui appelé le champ de Brout-Englert-Higgs. » p.29

« C’est ce champ qui confère la masse à toutes les particules. » p.30

Le champ de Brout-Englert-Higgs (…) est tout simplement apparu presque immédiatement après le big bang et, depuis lors, il remplit tout l’Univers. Ce champ est en fait une propriété de l’espace, tout comme le temps et les trois dimensions d’espace sont des propriétés du monde dans lequel nous vivons. » p.31

« Ce champ envahit tout l’espace autour de nous. Sans lui, les particules fondamentales se déplaceraient toutes à la vitesse de la lumière. Mais dès qu’il est présent, ces particules interagissent avec le champ et se trouvent ralenties. » p.31

« Pour une particule fondamentale, ce ralentissement correspond à une conversion de son énergie cinétique (associée à sa vitesse) en masse. Cela se passe sans perte d’énergie. Ce phénomène est une conséquence du principe d’équivalence entre la masse et l’énergie, qui stipule que ce sont deux formes d’une même essence, ainsi que du principe de conservation de l’énergie. » p.40

Le boson de Higgs est une excitation du champ de Brout-Englert-Higgs.

« Si on compare le champ à la surface d’un océan, le boson de Higgs serait une vague à la surface de cet océan. »

Les accélérateurs de particules fournissent l’énergie qui permet d’exciter le champ de Brout-Englert-Higgs. « Cette excitation ou vague n’est autre que le boson de Higgs. » p.37

(…) Les seuls outils assez puissants sur terre pouvant produire des bosons de Higgs sont les accélérateurs de particules comme le grand collisionneur de hadrons ou Large Hadron Collider (LHC) du CERN. Ailleurs dans l’Univers, des bosons de Higgs sont fort probablement produits lorsque des protons de très haute énergie provenant des rayons cosmiques entrent en collision avec des protons ou des neutrons comme ceux de la haute atmosphère ou même de la surface de la lune. » p.41

(On appelle hadrons toute la classe de particules constituées de quarks)

Le grand collisionneur de hadrons est un anneau de 27km construit à une centaine de mètres sous terre en Suisse dans la campagne genevoise qui représente

«trente-huit  mille tonnes de haute technologie, combinant gigantisme et extrême précision. » p.43

Il « a pour but de générer d’énormes quantités d’énergie en un tout petit point de l’espace pour créer, ou plutôt produire, de nouvelles particules. Encore une fois, on met le principe d’équivalence masse-énergie à profit pour transformer de l’énergie pure en matière. Pour ce faire, le LCH accélère des particules lourdes, le plus souvent des protons, à près de la vitesse de la lumière, soit presque 300000 kilomètres à la seconde. Les protons circulent dans deux tubes de faisceaux parallèles pour être amenés en collision en plein centre des quatre détecteurs géants disposés autour du LHC. L’énergie dégagée lors de ces collisions se matérialise sous forme de particules diverses. » p.42

 « … de l’énergie dégagée durant une collision entre deux protons surgissent de nouvelles particules. Lourdes et éphémères, elles se désintègrent aussitôt en une multitude de fragments. (…) Une particule lourde et instable (comme un boson de Higgs) se brise, aussitôt produite, en particules plus légères. Les détecteurs ont pour but de capter l’origine, la trajectoire, l’énergie, la charge électrique et l’identité de chacune de ces particules pour déterminer quelle particule a été produite au départ. » p.56

 Les quatre grands détecteurs : Atlas, Alice, CMS et LHCb

« Chaque détecteur a été bâti par « une collaboration », c’est-à-dire un ensemble d’instituts de recherche de différents pays. Des équipes de milliers de physiciens et physiciennes, des centaines d’ingénieurs et ingénieures et des milliers de techniciens et techniciennes y ont contribué avec des technologies, des matériaux et des principes différents. » p.51

« Un détecteur est fait de plusieurs couches concentriques, exactement comme une série de poupées russes ou les pelures d’un oignon. Chaque couche a pour but d’aller chercher une partie de l’information. »

« …il faut quatre types de systèmes pour faire un détecteur : des trajectomètres pour reconstruire la trace des particules chargées, des calorimètres pour déterminer l’énergie de chaque particule, des aimants pour déterminer la charge et la quantité de mouvement des particules chargées et (…) des détecteurs de muons. » p.58

« En combinant l’information reçue des trajectomètres, de la courbure des trajectoires, des calorimètres et des détecteurs de muons, on peut deviner l’identité de chaque particule émergeant d’une collision… » p.65

« On peut même déceler la présence de particules « invisibles », celles qui n’interagissent pas avec le détecteur, les neutrinos par exemple… » p.66

« Le détecteur agit donc comme un appareil photo géant qui permet de reconstruire l’évènement initial comme on rebâtit l’image d’un casse-tête à partir d’une centaine de millions de petits morceaux d’information. Reste à trier tous ces évènements pour en extraire les plus intéressants, révélateurs de nouveaux phénomènes. » p.69

 Le 4 juillet 2012, les équipes des détecteurs ATLAS et CMS confirment avoir observé la présence d’une nouvelle particule ayant toutes les allures du boson de Higgs.

« Mais ce n’est que huit mois plus tard que les Collaborations CMS et ATLAS eurent assez de données pour confirmer hors de tout doute l’identité de cette particule après avoir mesuré plusieurs de ses propriétés. » p.90

La découverte du boson de Higgs a donc apporté la preuve de l’existence du champ de Brout-Englert-Higgs, présent dans tout l’Univers depuis le big bang, et qui donne la masse aux particules fondamentales. Cette découverte extrêmement importante, confirme la théorie du modèle standard.

Prix Nobel

Robert Brout étant décédé, seuls François Englert et Peter Higgs reçurent le prix Nobel de physique le 8 octobre 2013.

Pauline Gagnon estime qu’il est dommage que le prix Nobel n’ait pas été décerné conjointement à ces deux physiciens et au CERN.

Cela « aurait été une bonne façon de souligner qu’aujourd’hui, la physique des particules, comme bien d’autres disciplines, requiert les efforts d’énormes équipes multinationales. Pas un individu, pas même une nation ne peut désormais réussir à faire avancer la science dans ce domaine… » p.92

 La supersymétrie

 Malgré la force du modèle standard et les correspondances très précises entre théorie et observations, celui-ci présente des limites qui, depuis de nombreuses années, motivent la recherche d’une théorie plus puissante et plus vaste, qui nous ouvrirait les portes de « la nouvelle physique ».

En effet, le modèle standard

«    – (…) n’explique pas l’asymétrie entre matière et antimatière (l’absence ou presque d’antimatière dans l’univers)

– Il ne contient aucune particule ayant les propriétés de la matière sombre.

– Il n’inclut pas la gravitation.

– Il n’explique pas la faiblesse de la force gravitationnelle.

– Il n’explique pas l’existence de trois générations de particules ni pourquoi leurs masses sont si disparates.

– Il n’explique pas la division entre fermions et bosons.

– Il ne résout pas le problème de la masse théorique du boson de Higgs. » p.141

Une de ces nouvelles théories s’appelle SUSY ou la supersymétrie.

« Les modèles développés à l’aide de la Supersymétrie partent du Modèle standard et associent un ou plusieurs partenaires à chaque particule fondamentale. Les fermions obtiennent comme superpartenaire des bosons, et les bosons, des fermions. Cela unifie les composantes fondamentales de la matière avec les porteurs de force. Tout devient plus harmonieux et plus symétrique. » p.142

 « Pour les fermions, le superpartenaire porte le même nom que la particule à laquelle il est associé en ajoutant un s devant ce nom pour marquer son caractère supersymétrique. Ainsi, au quark bottom, on associe le sbottom, au lepton tau, le stau. Le modèle s’accompagne donc de toute une série de nouveaux bosons, des squarks et des sleptons. » p.42

« Les particules supersymétriques associées aux bosons du Modèle Standard sont les gluinos, les photinos, les Winos, les Zinos (aussi appelés Binos), les gravitinos et les Higgsino. Ils sont tous des fermions. » p.143

« Pour résumer, la Supersymétrie a d’abord été élaborée pour introduire plus d’harmonie en unifiant les fermions et les bosons du modèle standard. Elle résout aussi certains problèmes de hiérarchie, comme le problème de la masse théorique du boson de Higgs. Cependant, ce qui est vraiment remarquable, c’est que cette nouvelle théorie élaborée au départ pour tout autre chose peut résoudre l’immense problème de la matière sombre, car elle prédit l’existence de particules nouvelles qui ont justement les caractéristiques propres à la matière sombre. » p.144

Malheureusement, la supersymétrie n’explique pas la gravitation, et aucune particule supersymétrique n’a été découverte jusqu’à présent. Cette belle théorie reste donc hypothétique, et l’on espère que le redémarrage du Grand Collisionneur de Hadron à plus haute énergie permettra de découvrir des particules supersymétriques. La recherche représente un travail phénoménal.

« Les physicien et physiciennes des expériences CMS et ATLAS ont passé au crible des 250 millions de milliards d’évènements récoltés par chacune des expériences à la recherche de manifestations possibles de particules supersymétriques. Sans succès. » p.154

La recherche fondamentale

On comprend l’infinie curiosité de l’espèce humaine, son insatiable soif de connaissance, mais sur cette planète qui est la nôtre, ravagée par les guerres, éreintée sous le poids des souffrances humaines, dévastée par la destruction des écosystèmes et le sort affligeant réservé aux espèces animales, le coût pharaonique d’un tel travail de recherche fondamentale est-il justifié ? Ces dépenses ne pourraient-elles pas servir mille causes plus urgentes, plus utiles pour le bien-être de l’humanité ?  En d’autres termes, cela en vaut-il la peine ?

La réponse de l’auteure, Pauline Gagnon est catégorique :

« Que oui ! (…) La recherche fondamentale en physique a en fait complètement changé nos vies et continue de le faire. » p .159

« Non seulement la recherche fondamentale a un impact majeur sur nos vies, mais elle éclaire aussi nos esprits et libère l’humanité du joug de l’ignorance » p.161

« La recherche fondamentale, tant théorique qu’expérimentale, est guidée par la curiosité. (…) En revanche, la recherche appliquée a pour but de trouver des solutions pratiques à des problèmes concrets. Elle met à profit les avancées technologiques découlant de la recherche fondamentale et les développe davantage. Les sciences physiques servent de base à plusieurs autres disciplines et jouent un rôle essentiel dans différents secteurs de l’industrie. » p.161

 Les retombées économiques sont énormes :

« En 2010, pour les 27 pays de l’union européenne plus la Suisse et la Norvège, ce secteur a généré 3,8 millions de millions d’euros en revenus, ce qui correspond à environ 15% des revenus globaux de ces pays, soit plus que les ventes au détail. En tout, 15,4 millions de personnes travaillaient dans ce secteur, soit 13% de la force de travail totale d’Europe. » p.162

 « Toutes ces avancées sur le front technologique se traduisent par une myriade d’applications industrielles dans des domaines tout aussi variés que spécialisés. Citons à titre d’exemple des capteurs d’humidité à fibres optiques, un système de diaphragme pour les moteurs à aimants permanents, un logiciel open source de conception de cartes de circuits imprimés ou encore la technique de fabrication additive (impression 3D). » p.163

« Jusqu’à présent, le plus grand impact du CERN pour l’humanité n’aura pas été la découverte du boson de Higgs, mais bien l’invention du World Wide Web (WWW). Développé en 1989 par Tim Berners-Lee et son équipe alors qu’il travaillait au CERN, le WWW se voulait une réponse au problème de communication affectant des milliers de chercheurs et chercheures du CERN. Les scientifiques avaient besoin d’un moyen efficace pour échanger de l’information. (…) mais si Tim Berners-Lee était un visionnaire, le CERN le fut encore plus en décidant d’en faire cadeau à l’humanité sans exiger de droits d’auteur. Puisque la recherche est subventionnée par des deniers publics, le CERN voulait ainsi s’assurer que le web profite à tout le monde. » p.165

Il va sans dire que notre site en suivant l’équateur exprime son infinie gratitude au CERN pour cet étonnante invention qu’est le WWW, et espère, à sa manière, très modestement contribuer à cet esprit de partage des connaissances.

Industrie, médecine, électronique, télécommunications, sont autant de domaines dont les progrès spectaculaires sont le résultat direct de la recherche. Des moyens de produire de l’énergie nucléaire sans risque pour l’environnement sont étudiés. Le physicien Carlo Rubbia, lauréat du prix Nobel de physique en 1984, et ancien directeur du CERN a proposé une technique (fission pilotée par accélérateur) qui consiste à provoquer de manière contrôlée et maîtrisable la fission de noyaux atomiques non radioactifs en les bombardant avec des neutrons.

« Malheureusement, cette technique est boudée (pour ne pas dire bloquée) par l’industrie nucléaire existante qui refuse de changer de cap pour des raisons purement économiques, même si plusieurs expériences menées au CERN et ailleurs ont prouvé la faisabilité de la technique d’ADS. » p.179

Pauline Gagnon semble confiante, elle nous annonce que des scientifiques persévèrent dans cette voie et qu’à l’avenir un projet de coopération pourra développer ce type d’énergie propre et sécuritaire. On aimerait y croire, et qu’un tel projet va se concrétiser.

Le CERN forme une main d’œuvre hautement qualifiée, et reçoit enseignants, étudiants et visiteurs. Les expériences étant pratiquement toujours effectuées par des équipes internationales, il promeut la paix dans le monde et la collaboration internationale. Le CERN compte 21 pays membres, et 67 pays au total y envoient des scientifiques.

De ce travail quotidien de longue haleine avec des collègues venant de multiples horizons, l’auteure, Pauline Gagnon, retient ceci :

« Finalement, le plus frappant est de constater combien nous sommes tous si semblables, malgré les différences culturelles. Cela est tellement vrai qu’il est extrêmement facile d’oublier que la personne en face de nous vient d’un pays situé à des milliers de kilomètre, ayant une culture, une langue ou une religion complètement différente. » p.197

Le travail scientifique réalisé au CERN exige donc la collaboration de nombreuses équipes multiculturelles coordonnées et motivées par la même curiosité. Pauline Gagnon explique qu’une grande tolérance de la diversité tant culturelle qu’individuelle est indispensable pour travailler ensemble.

« Pour superviser tout cela, il n’y a ni présidente, ni directeur, seulement un ou une porte-parole dont le rôle est de garder une vue d’ensemble. » p.199

« Les contributions individuelles sont connues et reconnues au niveau des groupes de travail, même si tout se fait en collaboration. Personne ne peut clamer avoir tout le mérite. Le travail de tous et de toutes est pris en compte et chaque publication scientifique est signée par l’ensemble des membres de la collaboration (environ 3000 personnes dans le cas des Collaborations CMS et ATLAS). » p.199

Pauline Gagnon regrette cependant que dans cette diversité, et malgré un changement positif dans les mentalités, le pourcentage de femmes reste trop faible.

« En gros, on retrouve 82% d’hommes au CERN dans les carrières scientifiques (et en général) et presqu’autant de personnes d’origine caucasienne. » p.201

« L’histoire n’a pas été tendre envers les femmes en science et l’attribution des prix Nobel ne fait pas exception. Marie Curie et Maria Goeppert-Mayer sont à ce jour les seules femmes à avoir reçu le prix Nobel de physique. Madame Curie est aussi la seule personne à avoir reçu deux prix Nobel dans deux catégories différentes, soit en physique et en chimie. Il existe malheureusement plusieurs cas notoires, d’autres plus controversés, où les femmes se sont vues éclipser. » p.221

Malgré de multiples initiatives pour diversifier la communauté,

« …la partie n’est toujours pas gagnée tant du côté des femmes qu’auprès des personnes handicapées, celles de race d’ethnie et de religion différant de la majorité ainsi que parmi les membres de la communauté LGBT. » p.201

 Le cas de Mileva Marić

Le cas de Mileva Marić, mathématicienne de génie, qui fut la première épouse d’Einstein, et la mère de ses trois premiers enfants, est aussi triste et révoltant que la renommée d’Einstein fut grande. Il est symptomatique d’un état d’esprit très ancien et toujours bien ancré aujourd’hui. Certes, les mentalités ont évolué et continuent d’évoluer, mais il existe encore aujourd’hui bien peu de pays qui offrent aux femmes les mêmes opportunités qu’aux hommes de faire connaître et reconnaître leurs travaux.

« En 1999, le Time Magazine a déclaré Albert Einstein personnalité du siècle. L’œuvre d’Einstein et tout particulièrement ses publications en 1905 ont toujours suscité bien des questions. Les scientifiques se demandent depuis des décennies comment une seule personne a-t-elle pu publier autant d’articles en tant qu’auteur unique ? » p.247

De nombreux témoignages concordants permettent de penser qu’Albert Einstein n’a pas réalisé seul ses travaux sur la théorie de la relativité, et ceux qui lui valurent le prix Nobel.

Pauline Gagnon affirme qu’après avoir lu de nombreux ouvrages consacrés à Mileva Marić et Albert Einstein ainsi que leur correspondance, leur collaboration ne fait pour elle aucun doute. Les documents personnels d’Albert Einstein conservés aux archives de l’Université Hébraïque de Jérusalem ayant été ouverts aux chercheurs en 2006, Radmila Milentijević, professeur d’histoire à la City University of new York, a pu les étudier, et écrire une biographie très complète et documentée retraçant la vie de Mileva et Albert Einstein, depuis leur rencontre à l’Ecole Polytechnique de Zurich, jusqu’à la mort de Mileva.

« Mileva Marić, originaire de Serbie, avait alors 21 ans. Albert, d’origine allemande en avait 3 de moins. Dès 1899, une passion profonde naît entre les deux, faite d’amour et d’intérêts communs. »

« Leur collaboration débute peu après leur rencontre, comme l’attestent plusieurs documents personnels et de nombreux témoignages. Le musée Albert Einstein à Berne conserve les cahiers de notes de cours d’Albert. Des sections entières sont rédigées de la main de Mileva. Une partie de leur correpondance de 1899 à 1903 existe encore aujourd’hui. Mileva a conservé toutes les lettres que lui avait envoyées Albert, soit 43 en tout, bien que la majorité des siennes aient été perdues ou détruites. Seules dix ont été conservées. » p.249

« Radmila Milentijević souligne comment la correspondance d’Einstein est parsemée de termes tels que « nos études nouvelles », « nos recherches », « nos vues », « notre théorie », « notre article », « notre travail sur le mouvement relatif ». » p.249

« Dans une lettre envoyée à son amie Helena Savić, le 20 décembre 1900, Mileva Marić mentionne leur collaboration, citant un article scientifique portant sur « la théorie des liquides » et qui sera publié en mars 1901 : « nous en avons envoyé un exemplaire à Bolzman et nous sommes curieux de savoir ce qu’il en pense. J’espère qu’il va nous répondre. » Bien que ce commentaire laisse supposer qu’ils y avaient tous deux participé, l’article en question fut publié sous l’unique nom d’Einstein. » p.250

« Einstein lui-même atteste clairement leur collaboration et la participation de Mileva à la théorie de la relativité dans une lettre du 27 mars 1901. Il écrit à Mileva : « Comme je serai heureux et fier quand nous aurons tous les deux ensemble mené notre travail sur le mouvement relatif à une conclusion victorieuse ! ». p.251

Malheureusement la vie du couple se complique. Mileva tombe enceinte, échoue à ses examens, et part accoucher chez ses parents alors qu’Einstein refuse de l’épouser tant qu’il n’aura pas de travail. Mileva rentre à Zurich sans l’enfant.

« Il se marient en 1903 mais ils ne reprendront jamais leur fille. » p.251

« La trace de Liserl ne sera jamais retrouvée. Radmila Milentijević pense qu’elle a du être donnée à l’adoption en septembre 1903. » p.251

Leur fils Hans Albert naît en 1904. De nombreux témoignages rapporte comment le couple travaillait ensemble le soir et durant la nuit.

« …en 1905, Albert Einstein publia un article sur la théorie de la relativité, ainsi que quatre autres articles scientifiques, dont sa thèse de doctorat. Un de ces articles portait sur l’effet photoélectrique, travaux pour lesquels il recevra le prix Nobel en 1921. On est en droit de s’étonner devant cette productivité phénoménale pour quelqu’un qui occupait un emploi de bureau à temps plein. On réfère donc à 1905 comme « l’année miraculeuse » d’Einstein. Ce sera de loin la période la plus prolifique de sa carrière. » p.253

« Pour l’historienne Radmila Milentijević, il est clair que Mileva, en femme de son époque, avait choisi de s’éclipser pour permettre à son mari de réussir. Il eut particulièrement besoin de cette aide quand il ne put obtenir un poste académique à la fin de ses études comme les trois autres étudiants de sa promotion. Et clairement, pour Mileva, ils ne faisaient qu’un. Pourtant, un an plus tard, le 3 Septembre 1909, Mileva exprime ses premières craintes à son amie Helena Savić : « Mon mari (…) est maintenant perçu comme meilleur physicien de langue allemande et on le couvre d’honneur. Je suis très heureuse pour son succès parce qu’il le mérite pleinement ; je souhaite simplement et espère que la gloire n’aura pas d’effets adverses sur son humanité. ». » p.255

Un deuxième fils, Eduard, naît en 1910. Il souffrira de maladie mentale et sera hospitalisé épisodiquement dès 1932. Les relations de Mileva et Albert Einstein se détériorent, et Albert Einstein, qui entame une relation avec sa cousine, demande le divorce et l’obtient en 1919.

« Dans le contrat de divorce conclu en 1919, en plus de devoir payer une pension alimentaire, Einstein accepta de verser la totalité de l’argent du prix Nobel à Mileva si ce prix lui était accordé. Tout l’argent fut effectivement cédé à Mileva, quoiqu’après bien des délais et des rappels, comme leur correspondance en atteste. » p.256

« Mileva survécut grâce aux leçons de Mathématiques et de piano qu’elle donna pour compléter la pension alimentaire versée par Albert. Celui-ci tarda souvent à lui verser les sommes dues ou promises. Leur fils Hans Albert lui écrivit à quelques reprises pour lui rappeler les conditions difficiles dans lesquelles ils vivaient. » p.257

Après avoir consacré toute son énergie et argent à son fils malade, Mileva, mourut en 1948 à Zurich.

« Les contributions exactes de chacun et chacune demeureront probablement toujours un mystère. Mais tout concorde à démontrer que c’est ensemble qu’ils ont pu produire des idées d’une telle créativité. Ce genre d’échanges bénéfiques, tous les scientifiques des grandes collaborations en physique des particules les connaissent bien. Il arrive certes qu’une seule personne ait des idées brillantes, mais la discussion de ces idées avec ses collègues permet toujours de les pousser encore plus loin. Selon les critères en vigueur aujourd’hui, Mileva Marić aurait été reconnue co-auteure de ces théories. Le contexte historique et les circonstances en ont décidé autrement. » p.261

 Le monde dans lequel on vit.

Le monde dans lequel on vit est constitué de particules qui s’échangent d’autres particules. Ces particules constituent la matière qui nous entoure et nous constituent nous-mêmes, nous qui savons décrire ce monde grâce aux plus brillants d’entre nous comme le fut Mileva Marić, dont nul ne connaît le nom.

Le monde dans lequel on vit ne cesse de nous surprendre à chaque nouvelle découverte scientifique, et de nous atterrer, lorsque nous faisons le constat de notre agressive ambition qui ne tolère aucun obstacle.

Les progrès de la science sont tels que nous avons le pouvoir de d’anéantir notre propre planète, et de plus, malheureusement, nous n’avons aucune empathie pour les autres espèces.

Cette absence d’empathie pour tout ce que nous détruisons, nous pourrions la rectifier si nous adoptions un mode de pensée plus proche de celui de Mileva Marić que de celui d’Albert Einstein. Mileva et Albert ne furent pas « ein Stein », une seule et même pierre, mais bien les deux pôles opposés d’une même planète, indispensables à son équilibre, à condition d’œuvrer ensemble, et de se retrouver à mi-chemin pour créer ce bel équilibre que l’on ressent au niveau de l’équateur.

Il faudrait, pour sauver notre espèce capable de décrire le monde de l’infiniment petit jusqu’à l’infiniment grand, et pour cela sauver notre planète en souffrance, réussir à déclencher une prise de conscience qui permettrait aux hommes et aux femmes de se retrouver, et d’œuvrer ensemble à ce qu’on pourrait appeler une nouvelle espèce humaine, aux deux pôles réunis, qui évoluerait dans une zone apaisée où la somme des forces serait égale à zéro, chacun y mettant du sien.

Comment déclencher cette prise de conscience, œuvrer ensemble à une humanité meilleure, viable et consciente, hommes et femmes solidaires, adultes et enfants réunis ?

Cet article consacré  à Qu’est-ce que le boson de Higgs mange en hiver et autres détails essentiels, de Pauline Gagnon, est le dixième ouvrage présenté ici-même « en suivant l’équateur ». Je tenais à consacrer cet article aux sciences physiques et mathématiques. Le système décimal n’est-il pas, comme l’écriture, à la base et de notre mode de pensée ?

En suivant l’équateur, cependant, nous préférons compter jusqu’à douze. Avant d’y arriver, il sera pertinent de revenir sur ces dix premiers articles et de faire le point, de manière à affiner notre propos, et de continuer sur le bon chemin.

Pascale Mathex, 16/08/2018

La maternelle de Léon Frapié

Ecole Maternelle Rue des maronitesLa maternelle de Léon Frapié

La maternelle, de Léon Frapié (1863-1949), a obtenu le 2ème prix Goncourt en 1904. Roman réaliste, terrifiant, au point que la narratrice, Rose, femme de service dans une école maternelle d’un quartier miséreux de Ménilmontant, s’efforce, autant que possible, de ménager le lecteur « d’un autre quartier » car, dit-elle : « Les gens sont si heureux de pouvoir hausser les épaules et crier à l’exagération ! »

Références et remerciements :

La maternelle de Léon Frapié, prix Goncourt 1904.

(Editions de l’imprimerie nationale de Monaco, 1950, pour les numéros de pages. Copie scannée par Nabu Public domain reprints)

Crédits photo: http://www.parisrues.com

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Beirut Nightmares de Ghada Samman

Photo pour Beirut's nightmares

Beirut Nightmares (Kawabis Beirut) de Ghada Samman
Le texte original en arabe de Kawabis Beirut, ( Beirut Nightmares en traduction anglaise) de Ghada Samman, est paru en 1976 à Beyrouth aux éditions Dar al-Adab. L’auteur, Ghada Samman, est née en 1942 à Damas, en Syrie.

Nightmares : « Cauchemars ». En temps de guerre, l’être humain, privé de tout repère, se refuse à qualifier de réalité les atrocités qui se sont emparées de son quotidien. Ce mot « cauchemar », résonne alors dans toutes les bouches, hurlant l’incrédulité et l’espoir d’un hypothétique réveil. « Cauchemar » permet de justifier l’incompréhensible, l’absurdité et la cruauté inouïes d’évènements qui défient l’intelligence et le bon sens. En temps de guerre, aujourd’hui comme hier, cauchemar et réalité ne sont plus, hélas, qu’une seule, même et misérable entité.

Quand finira ce cauchemar ?

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Maurice Blanchot, sa vie, son oeuvre

Maurice Blanchot, sa vie, son œuvre

image livres blanchot

Maurice Blanchot, romancier, critique littéraire et philosophe, est né en 1907 à Quain en Saône et Loire, et mort en 2003 au Mesnil-Saint-Denis, dans les Yvelines. Nous lui devons une œuvre littéraire extraordinaire, une oeuvre étonnante, « pure traduction de lui-même », encore méconnue, que je me permets, « en suivant l’équateur », de vous présenter dans son ensemble.

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L’animal que donc je suis, de Jacques Derrida

L’animal que donc je suis, de Jacques Derrida

Photo Suzanne pour article Derrida

L’animal que donc je suis, de Jacques Derrida, est paru aux éditions Galilée en 2006. L’ouvrage est une publication posthume qui regroupe les textes d’une série de conférences données par l’auteur sur la question de «l’animal». Derrida y dénonce un assujettissement d’une ampleur aujourd’hui sans précédent de l’animal par l’homme, dont la dénégation systématique, et perpétuée par tout un courant philosophique initié par Descartes, a des conséquences désastreuses pour les animaux. La présentation de ce texte de Jacques Derrida propose d’aborder sereinement la pensée d’un philosophe qui, considéré comme difficile, n’est pas assez lu, alors que son discours, à la fois clair, clairvoyant et ambitieux,  qui nous invite à reproblématiser la question philosophique de «l’animal», est d’une importance capitale.

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La condition tropicale de Francis Hallé

La condition tropicale de Francis Hallé

conditiontropicale

Avec La condition tropicale, essai de Francis Hallé, publié en 2010 aux Editions Actes Sud, notre site En suivant l’Equateur est, comme annoncé précédemment, de retour en zone intertropicale.

L’auteur, Francis Hallé, botaniste et biologiste, spécialiste de l’architecture des arbres et de l’écologie des forêts tropicales humides, nous dévoile la réalité d’un espace qui nous est cher : les basses latitudes. L’ouvrage, riche de références et illustré en grande partie par l’auteur lui-même, explore les champs disciplinaires les plus variés : astronomie, géophysique, climatologie, géographie, anthropologie, économie, et bien sûr biologie et botanique, pour décrire et interpréter cette vaste zone qui abrite, on le sait, les dernières grandes forêts tropicales humides primaires de la planète, et dont l’importance dans tous les domaines de la connaissance, reste, dans nos pays et nos cultures des moyennes et hautes latitudes, si peu comprise. Après une introduction  en suivant l’équateur  « à la manière de Mark Twain » – un détour – la présentation de l’ouvrage respectera sa chronologie de manière à rester le plus près possible du propos de l’auteur.

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Le ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis

Le ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis

Ciel mauve maison bleue retouchee

Le ciel de Bay City, roman de Catherine Mavrikakis, est paru aux éditions Héliotrope, à Montréal, au Québec, en 2008. Ce texte percutant a répondu de manière incisive, catégorique, dans une langue crue et décomplexée, au questionnement qui, à l’époque, était le mien.

J’aimerais donc sur ce site, En suivant l’Equateur, après la lecture du roman nigérian Le monde s’effondre, de Chinua Achebe, m’éloigner à nouveau de la zone intertropicale – pour y revenir très bientôt avec détermination – et m’envoler aujourd’hui vers Le ciel de Bay City, un texte contemporain canadien qui ne craint, sans équivoque, ni les fantômes, ni les étincelles.

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Le monde s’effondre (Things fall apart) de Chinua Achebe

Le monde s’effondre (Things fall apart)

de Chinua Achebe

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Things fall apart, premier roman de Chinua Achebe (né le 16 novembre 1930 au Nigeria), chef d’œuvre de la littérature nigériane anglophone et de la Littérature mondiale, est paru en 1958 à Londres.

Le monde s’effondre, sa traduction française qui date de 1966 aux éditions Présence Africaine, est introuvable aujourd’hui. Un peu de persévérance permet de dénicher le rare exemplaire, la plupart du temps indisponible, en bibliothèque. On pourrait se désoler, comme on l’a fait pour En suivant l’Equateur de Mark Twain, qu’une traduction française ne permette au lectorat francophone de savourer un tel joyau littéraire, mais on en profitera plutôt pour réclamer à grands cris cette nouvelle traduction qui fera enfin honneur à la prose fluide et cristalline de ce conte tragique, que la voix, le son, la parole, glorifient, comme l’écho dans la forêt, la nuit, révèle à nos sens à l’affût l’espace imperceptible au regard.

En attendant cet évènement, permettez que je vous le présente.

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