La maternelle de Léon Frapié

Ecole Maternelle Rue des maronitesLa maternelle de Léon Frapié

La maternelle, de Léon Frapié (1863-1949), a obtenu le 2ème prix Goncourt en 1904. Roman réaliste, terrifiant, au point que la narratrice, Rose, femme de service dans une école maternelle d’un quartier miséreux de Ménilmontant, s’efforce, autant que possible, de ménager le lecteur « d’un autre quartier » car, dit-elle : « Les gens sont si heureux de pouvoir hausser les épaules et crier à l’exagération ! »

Références et remerciements :

La maternelle de Léon Frapié, prix Goncourt 1904.

(Editions de l’imprimerie nationale de Monaco, 1950, pour les numéros de pages. Copie scannée par Nabu Public domain reprints)

Crédits photo: http://www.parisrues.com

La maternelle, de Léon Frapié, paru en 1904, est l’occasion rêvée, saisie au vol en suivant l’équateur, de revenir à la case départ, du côté de Ménilmontant, à l’époque incontournable de l’enfance. Nous sommes au tout début du XXème siècle, dans un des quartiers les plus pauvres de Paris. Le lecteur est en « immersion totale », comme on dit en pédagogie des langues, et profite, non pas d’un bain de langage, mais d’un bain de pathétique pauvreté. L’auteur, Léon Frapié, n’entre pas à l’école maternelle comme le ferait un observateur étranger, fasciné par l’aspect visuel et pittoresque d’une misère exotique, journaliste en mission-reportage à la manière d’un James Agee, mais par la porte du préau, tenant la main et donnant véritablement la parole à chaque petit enfant qui trimbale son panier repas souvent vide. Le récit de la narratrice, Rose, femme de service, attentionnée, au service de tous les enfants, qui leur parle, qui les écoute et les entend, qui les soigne, les protège, les réprimande, les comprend et parfois les malmène, qui partage leurs peines entre les hauts murs de l’institution, et qui vit comme eux dans le quartier misérable des plâtriers, permet au lecteur d’accéder à la réalité de leur douloureux quotidien. Rose est la voix qui rapporte chaque évènement, chaque parole, et qui, en contact direct avec le réel, questionne en permanence l’institution et la société.

Retour oblige, l’article qui suit ne manquera pas de détours ni de digressions. Une fois de plus nous prendrons le temps, et nous observerons à quel point la littérature, lorsqu’elle se libère des contraintes, lorsqu’elle défie la gravité, nous ouvre la voie vers une meilleure compréhension du monde. La maternelle de Léon Frapié, roman dont nul ne doute, mérite toute notre attention.

Qui est Léon Frapié ?

Léon Frapié (1863-1949), est un romancier français, fonctionnaire à la mairie du 8ème arrondissement de Paris, puis à la préfecture de la Seine. Il épouse à l’âge de 25 ans Rosalie Léonie Mouillefert, une institutrice de trois ans son ainée, dont il aura deux fils, Henri et Pierre. L’expérience professionnelle de son épouse et sa connaissance personnelle de l’administration seront ses principales sources d’inspiration. En 1904, il a déjà publié plusieurs nouvelles, articles et romans, dont l’institutrice de Province, et Marcellin Gayart.

Son roman La maternelle obtient le 2ème prix Goncourt, distinction créée dans le but de soutenir les écrivains aux revenus modestes. Malheureusement, un siècle plus tard, l’œuvre de Frapié, romancier atypique et talentueux, a sombré dans l’oubli. On questionnera, bien sûr, les raisons de cet oubli, et l’on espère ici même remettre en lumière non seulement le nom de Léon Frapié, mais aussi son témoignage inestimable sur ce que furent, au tout début du XXème siècle, à la fois la réalité d’une institution de la république française : l’école maternelle, et la vie des parisiens pauvres, les mêmes  qui, 50 ans plus tard, déambulaient encore dans les rues du côté de Jaurès, titubant, vociférant, sous l’effet destructeur de l’alcool bon marché.*(1)

La maternelle nous permettra par ailleurs et avant tout de poser un regard différent sur une période incontournable et fondatrice de notre existence et de notre humanité : la petite enfance.

Ménilmontant, misère, alcool et violence

 « L’école est dans une rue pauvre d’un quartier pauvre, assez différent d’un quartier ouvrier proprement dit. » p.15

« La rue part du boulevard de Ménilmontant » p.16,

Léon Frapié l’appelle « rue des Plâtriers », et le quartier : « quartier des Plâtriers ». La rue ressemble en tout point à l’actuelle rue des cendriers dans le XXème arrondissement, où l’on trouve aujourd’hui encore, une petite école maternelle à la façade austère si caractéristique des vieilles écoles parisiennes, non loin de l’actuelle rue des plâtrières et de la rue des Panoyaux, qui doivent respectivement leurs noms aux anciennes carrières de gypse et aux vignes des hauteurs de Belleville et de Ménilmontant.

« Chaque portion de Paris garde sa spécialité : dans le faubourg Saint-Antoine on fabrique des meubles, dans le Marais se produit l’article de Paris – il semble que dans le quartier des Plâtriers, on fait de la misère, des enfants, de la prostitution, de l’alcoolisme. » p. 263

Le quartier des plâtriers a bien triste allure :

« Voici le paysage : les ruisseaux ont une maladie noire ; la chaussée, de la largeur de deux fiacres, sue gras quand elle n’est pas noyée par la pluie ; les trottoirs, trop peu respectés des chiens, des enfants et des ivrognes, abondent en épluchures traîtresses.

Les boutiques à badigeon sombre portent une gourme négligée d’éclaboussures ; les maisons, au-dessus, tendent leurs faces chiffonnières, cendrées, avec des trainées de larmes couleur de café ; les fenêtres étroites, malsaines, n’ont que de la friperie à laisser voir. Des lanternes interlopes, çà et là, dépassent seules l’alignement. Une odeur de graillon suspecte et compliquée est attachée pour toujours à la vieillesse du sol des immeubles.» p.16

Le quartier, la nuit, est plus effrayant encore que le jour :

« …le soir, ma rue me fait peur avec toutes ses lanternes d’hôtels meublés, ses faux-éclairages de marchands de vin et des gens qui rodent et s’effacent, et d’autres plantés là qui semblent vous évaluer. La façade sombre de l’école ménage un espace louche, en retrait, où stationnent toujours des femmes, des hommes et au loin, c’est le boulevard de Ménilmontant, encore plus hasardeux, trop vaste, avec ses arbres égarés et ses tramways hurleurs qui fuient le long des réverbères. » p.66

Les habitants du quartier des plâtriers se ressemblent, la population plus distinguée des autres quartiers ne s’y aventure pas :

« la majorité des gens apparaissent en savates et nu-tête ; des journées peuvent s’écouler sans que l’on rencontre un pardessus ou un chapeau haut de forme. » p.16

« …ce sont, pour la plupart, des pauvres hères assez bas, travaillant trop ou croupissant trop, mangeant mal, buvant mal, tournant dans un cercle étroit de souffrance, de laideur, d’ignorance et de préjugé, ayant une petite animation cérébrale désastreusement entretenue, une intelligence de samedi de paie, de café-concert, de lendemain de noce et de tirage au sort. » p.106

On y rencontre la mère Cloutet,

« poussant, dans la côte de Ménilmontant, une voiture chargée de cinquante kilos de cerises. »

ou bien Mme Pluck, cardeuse de matelas depuis l’âge de six ans, qui, ayant attrapé toutes les maladies respiratoires imaginables, n’a plus qu’un poumon.

Les ravages de l’alcool semblent n’épargner aucune famille. Chaque génération subit, d’une manière ou d’une autre, les effets dévastateurs du vin bon marché produit et consommé depuis des siècles sur les hauteurs de Belleville, Charonne et Ménilmontant.

« Sur vingt boutiques on en compte quatorze de marchands de vin et quatre de brocanteurs. Il y a le vins-restaurant, le vins-épicerie, la fruiterie et vins, le vins-crémier, le vins-tabac, le vins-concert, le bal musette, le charbons et vins, le bar, la distillerie, le grand comptoir, et pour chaque débit, un hôtel meublé. » p.16

Le samedi, jour de paie, n’est pas un jour comme les autres. Rose, la narratrice, invente un jeu de balles pour enseigner le nom des jours de la semaine aux enfants:

« A Julie Leblanc (trois ans) :

– Qu’est-ce que c’est que le samedi ?

Julie devine qu’on veut lui faire dire une gentillesse ; elle se contorsionne, baisse les paupières et sourit sans répondre

– Tu ne sais pas ?

– Tu ne veux pas le dire ?

-Eh bien, qu’est-ce que c’est le samedi ?

Alors la mignonne délicieuse, fière, séraphique :

-C’est le jour où qu’on se soûle. » p.60

Le dimanche, le quartier prend un autre aspect :

« Quelques boutiques sont fermées, les commerces de vins sont plus encombrés, ils vendent beaucoup « à emporter », le comptoir devient ami de famille ; on voit des bambins se hausser sur la pointe de pieds pour poser leur fiole vide sur le zinc. » p.65

Les excès d’alcool des parents abrutissent les enfants dont un bon nombre reprennent l’école le lundi dans un piteux état :

« C’est incompréhensible : le lundi, l’école présente un aspect particulier ; les enfants ne chantent pas de leur voix ordinaire, leur visage porte des traces de fatigue malsaine.

– Ils ont des têtes « de lendemain de noce », dit Mme Paulin. » p.76

Dans les familles les plus touchées par l’alcoolisme, les enfants qui survivent sont lourdement handicapés. Rose, accablée par la souffrance de certains petits ne supporte pas l’inconscience des parents qui acceptent leur sort pathétique avec résignation.

«  – Votre Eugène n’a pas de chance, dis-je, il me semble que son cou et son épaule se paralysent, la tête ne tourne plus…

Très misérable, un nourrisson sur le bras, la mère Vidal détient un accent d’acceptation résignée impossible à imaginer ; elle vous expose, avec une conviction irrécusable, des nécessités stupéfiantes :

- Le père était alcoolique ; n’est-ce pas ? c’était forcé : il avait été au Tonkin cinq ans…il avait la médaille, c’était forcé qu’il soit alcoolique – et vous savez comme les alcooliques ont des enfants, à chaque coup, ça ne peut pas rater, vous le savez…eh bien, tous les enfants que j’ai eus avec cet homme là sont morts, sauf Eugène ; ils étaient tous estropiés…. » p.235

Régulièrement, Rose doit raccompagner chez lui un enfant oublié à l’école. Un soir, elle raccompagne un petit de deux ans rue des Panoyaux. Elle y trouve ses six frères et sœurs assis dans l’escalier de l’immeuble, attendant l’autorisation de rentrer dans le logement familial :

« La concierge rit sur mon passage.

- Ah ! Vous auriez attendu longtemps qu’on aille vous le réclamer ! Le père est rentré plein d’absinthe, y a de l’occupation là-haut. » p.238

Rose atterrée s’insurge :

« …il existe un crime de lèse-humanité qui s’appelle : le crime d’avoir trop d’enfants. » p.238

Un autre jour elle rencontre – est-ce un rêve ?- du côté des Buttes Chaumont, la petite Doré :

« …je la rencontrais, avec un cabas au bras où se dissimulait à moitié une bouteille contenant un liquide verdâtre.

– Qu’est-ce que tu apportes là ?

– Du lait, Rose.

Elle ajoutait tout bas : « quatre sous de lait pour eux cinq, il n’y en aura pas assez pour les faire dormir ; quatre sous d’absinthe, y en aura assez…Dodo, l’enfant do… » p. 271

Dans la cour de récréation, les petits ne manquent pas de jouer au papa et à la maman.

« …Adam embauche une bande pour faire la noce. Des chérubins roses, des fillettes aux yeux bleus hallucinants d’infinie candeur, des innocents de deux ans, savent déjà la règle du jeu.

- Ohé, les autres, on est en bombe.

- Tu paies un verre ?

- Viens donc, on a touché sa paie.

- Mais non, on est des « tonscrits » avec des « liméros ».

Ils se tiennent à sept, huit, par le bras, ils chantent avec des gestes, des zigzags de godaille. Les voix prennent le ton crapuleux… » p.108

Les enfants de l’école maternelle de la rue des plâtriers reçoivent en héritage  les caractéristiques physiques et les souffrances quotidiennes liées à l’alcoolisme de leurs géniteurs. La violence est inéluctable. Au plus bas de l’échelle, une petite fille, Berthe Hochard :

« …elle reste des heures immobile, assise ou debout, paraissant ne rien voir, ne rien entendre. De face, les yeux perdus dans l’espace, la bouche fixe entr’ouverte, les joues inertes, elle évoque l’idée d’une humanité à bout de souffrance, arrivée à l’éternel repos. De côté, on s’aperçoit qu’elle a la tête déformée, cabossée, aplatie, comme par de monstrueuses gifles et que les traits broyés tiennent leur expression immuable d’une superposition d’abominables épouvantes. Et l’on se demande quelles étapes la race a pu gravir, combien il a fallu de générations suppliciées pour aboutir à un tel anéantissement dans l’horreur ! Et l’on se demande qui a pu souffleter d’un tel outrage indélébile la majesté humaine ! » p.88

Les enfants arrivent à l’école avec des traces de coups, des blessures malsaines, des mines accablées. Rose questionne Kliner qui arrive avec une cicatrice au cou :

« – Qu’est-ce que tu as donc eu au cou ?

– J’ai eu un coup de coute

– Où est-ce arrivé ? Chez toi ?

– Oui, chez nous.

– Ce n’est pas ton papa, pour sûr ?

– J’en ai pas.

– Qui ça alors ?

– Eh bin, pardié, un homme qui venait dormir.

– Qu’est-ce qu’elle a dit ta maman ?

– Alle a dit comme ça : ah bin tant faire, aurait fallu le tuer tout à fait….. » p.96

Louis Clairon, « pour faire comme papa »p.102, frappe sa mère à l’entrée du préau.

Dans sa chambre dans la même rue des plâtriers, Rose ne peut dormir :

« Les échos du soir étaient venus me tenir compagnie, comme d’habitude : ce furent d’abord, envoyés par la maison, un cognement de querelle de ménage, sourd, consistant et un autre cognement de « correction d’enfant » plus écraseur ; puis, envoyés par la rue, l’appel « à l’assassin » et la galopade ordinaire des bottes de sergents de ville traînant derrière elles une queue de rumeurs.» p.108

Peut-être a-t-elle entendu la famille de Bonvalot :

«    –  Comment ! Tu n’aimes pas ta mère ?

- Non, a’ m’ bat. (Brèche-dents, il crache à distance, en soulevant à peine les lèvres).

- Et ta tante, que j’ai vue une fois, tu l’aimes ?

- A’ m’ bat.

-Et ta grande sœur ?

Même jeu.

- A’ m’ bat.

- Il crachote, froidement, d’un air de millionnaire qui regrette mais ne saurait vous accorder ce que vous demandez.

- Et ton père ?

- Y bat maman… il lui jette les assiettes à la tête, elle lui rejette les morceaux. » p.144

Drôles de modèles de papas et de mamans pour les petits qui jouent dans la cour :

« – Louise, veux-tu jouer au papa et à la maman ?

Alors Louise, angélique, sérieuse, pas en train :

Ah ! bin, non, j’me bats pas. » p.180

Les excès de violence entrainent parfois une jambe cassée et un séjour à l’hôpital vécu comme une aubaine :

« -Figurez-vous que Louise a un lit ! un vrai lit ! du linge blanc ! des repas réguliers…Mme la directrice l’a visitée et lui a apporté une poupée. 

C’est une joie qui emplit les cœurs et gagne tout le trottoir ; le rassemblement augmente : décidément, d’avoir la jambe cassée, elle n’a jamais été à pareille fête ! pauv’gosse, quel bonheur pour elle ! Les yeux en sont humides. » p.230

Battre les enfants ne se fait pas sans réflexion ni méthode :

« De là une dissertation sur la façon de « corriger » les enfants ; le battage des enfants étant assimilé à une nécessité domestique, telle que le battage des tapis.

– Ça ne se bat guère avant cinq ou six mois.

– Le matin de préférence, ça les remonte pour la journée.

– Dame ! le dimanche, ils écopent davantage parce qu’on a plus de temps. » p.239

L’école récupère alors des enfants traumatisés, apeurés, inhibés, incapable d’apprendre, de comprendre ce qu’on attend d’eux, de faire face. La mère Fondant confie son ainé à l’école avec de sévères recommandations :

« Celui, là, madame, n’ayez pas peur de taper dessus, c’est un sale enfant ! il a tous les défauts !

Elle criait ces mauvaises paroles avec une passion sincère, saisissante.

Pauvre bambin inerte ! « Tous les défauts ! » Il ne parlait pas, n’agissait pas, il ne cherchait qu’à se cacher ; sitôt lâché par sa mère, il se réfugiait effaré dans les jupes de la maîtresse présente. Pareil à un chien qui discerne les personnes amies des bêtes, il m’avait devinée, sa préférence était pour moi. » p.240

Nous tardons à franchir le seuil de la petite école maternelle de la rue des plâtriers, mais nous avons compris que les enfants qui la fréquentent trouveront un peu de réconfort à leur misère auprès de Rose, employée comme femme de service, narratrice infatigable témoin de chaque instant, observatrice attentive des enfants et des adultes, juge sévère de l’institution, du système, de la société.

Qui est Rose ?

Rose, 23 ans, orpheline de mère, issue d’un milieu aisé et cultivé, est titulaire d’une licence de lettres. Au décès soudain de son père ruiné, elle perd à la fois sa dot et son fiancé qui l’abandonne. Déclassée, dans la nécessité impérative de gagner sa vie, elle demande à son oncle de l’aider à trouver un emploi dans l’enseignement.

« Un seul parent me restait : un oncle, vieil officier retraité qui, naguère, avait été profondément indigné de mon succès aux examens du baccalauréat et de la licence ès lettres. Il consentit rageusement à me recueillir. » p.8

Celui-ci, après avoir consulté ses relations au ministère, lui annonce qu’elle ne serait jamais institutrice.

« …toutes les places étaient promises, plusieurs années à l’avance, et d’ailleurs je n’avais pas le diplôme voulu.

– Comprends-tu ? me disait-il avec une aigreur qui n’était pas exempte de triomphe, le brevet d’aptitude à l’enseignement primaire, c’est le brevet élémentaire. L’as-tu ? Non. Eh bien tu collectionnerais tous les diplômes de la création : licenciée, doctoresse, agrégée, académicienne et même décorée, tu ne pourrais pas enseigner la grammaire. Ça se comprend, pourtant ! »p.8

Ne voulant pas attendre six mois l’examen du brevet élémentaire, Rose décide d’accepter n’importe quel travail.

« Alors apparut, sans remède, la tare d’avoir trop d’instruction. » p.9

« Il ne manque pas d’emplois que tu pourrais obtenir, si tu n’avais pas tes sacrés diplômes ! Tiens, il y a une place de femme de service d’école maternelle…mais la condition, c’est d’être à peu près illettrée. »p.9

Pour obtenir le poste, Rose s’applique alors, non sans difficulté, à cacher son éducation, tandis que son oncle s’efforce de mobiliser ses relations.

« Heureusement je sus recevoir à la figure, en fille qui a des motifs de honte, la supériorité ricanante des messieurs expéditionnaires ; et, malgré ma maladresse à faire valoir, d’autorité, que j’étais sans culture aucune – à force de persévérance dans l’abaissement ignare, – j’obtins l’emploi de femme de service à l’école maternelle de la rue des Plâtriers, 20ème arrondissement. » p.11

A peine en poste, Rose ressent une grande frustration intellectuelle.

« …je résolus d’écrire le journal de ma vie à l’école, le journal de ma vie rapportée à l’observation passionnée des enfants. »p.12

Narratrice idéale, premier témoin auprès des enfants, elle qui n’est ni institutrice, ni directrice, ni parent d’élève, ni représentante de l’institution, elle qui effectue les plus basses besognes, voit tout, entend tout, et armée de sa secrète culture littéraire, peut tout dire.

« Si quelques-unes des pages de ce journal paraissent trop singulières, il faudra se rappeler mes espérances brisées, ma déchéance, ma solitude. Il faudra se représenter, dans ma chambre au sixième étage, à Ménilmontant, la licenciée de lettres, en tablier bleu de service, qui méditait dans le froid d’hiver sans feu, ou dans la fournaise du toit surchauffé… » p.13

Rose habite dans la rue de l’école,

« …une des rares maisons qui ne soit pas un hôtel meublé. » p.41

« Le soir, au sortir de l’école, je prends, au vin-restaurant qui est en bas de chez moi, du bouillon dans une boite à lait et une portion dans une assiette. Il faut que je traverse la salle où s’alimentent des hommes et des femmes d’aspect étrange ; des boulettes de pain me cinglent la figure et des mots d’argot moqueurs courent après mes jupons. Je monte vite. Ma chambre cellulaire, au papier ridé, ne me ragaillardit pas ; mon dîner n’est pas bon. (…) Vite, je me débarrasse de la corvée de manger, puis je remue mes livres, je pose du papier sur ma table : la solitude et le silence font sortir de moi toute l’animation recueillie dans la journée, j’écris. » p.42

A l’école, Rose a un statut particulier, elle est la seule adulte appelée par son prénom.

« J’ai oublié de dire que la directrice m’avait demandé très aimablement si je voulais bien qu’on m’appelât de mon petit nom, tout court, Rose. Si j’avais été mariée, on m’aurait donné mon titre de femme, comme à la cantinière, Mme Paulin. Mais on nommait l’adjointe de la grande classe, « mademoiselle », la directrice « madame », la maîtresse de la classe moyenne « Mme Galant » ; quant à moi, vraiment, on ne pouvait se dispenser de cette appellation, d’ailleurs fort seyante : Rose. » p.34

Dès les premiers jours, Rose rentre chez elle épuisée, des ampoules aux mains et le dos rompu. Sa première constatation l’étonne :

« … ce fait stupéfiant m’est apparu nettement : de tout le personnel d’une école maternelle, c’est la femme de service qui assume le rôle le plus indispensable ; une maîtresse, la directrice même peut s’absenter sans trop d’inconvénient, mais on ne saurait se passer un seul jour des deux manœuvres : la cantinière et la préposée à la propreté. » p.37

La femme de service, est même la personne la plus importante pour les tout-petits.

« Mais, voilà, le plus renversant : vis-à-vis des tout petits, elle seule représente l’école. En effet, on ne leur fait pas classe, à ces mioches, il s’agit en réalité de les garder et de les soigner. Or tous les soins appartiennent à la femme de service, d’une part et, d’autre part, la garde lui incombe une partie du temps, la directrice étant souvent dérangée. » p.38

Son travail est véritablement éreintant :

« La femme de service….en été » p. 18,19

A l’école, Rose fait, non sans peine, tous les efforts possibles pour se fondre dans le moule.

« Et de fait, en un mois, je ne suis pas encore adaptée. Pour être bien la femme de mes fonctions, il faut que je devienne du même monde que les enfants, que leurs mères, que Mme Paulin. »

« …mais en dépit de mes efforts, je ne trouve rien à raconter. Or la vraie cordialité n’existe que par la longueur des histoires que l’on dévide, d’une bouche à l’autre, entre commères. » p.51

Petit à petit, cependant, Rose se métamorphose :

« …je prends leur allure, une dégaine peuple, ouvrière, carrée, lourde. Je traverse ballante le préau, j’appuie d’une hanche sur l’autre pour apporter une éponge de tableau noir, je me baisse d’une masse, avec une grâce de coltineur pour mon service des cabinets. J’ignore les hésitations de mains blanches, je tripote à même, aïe donc ! J’apostrophe les enfants comme j’allais leur offrir un verre sur le comptoir et ma voix gratte l’accent de Ménilmontant. (…). Je m’améliore beaucoup. »p. 90

Rose seule prend en charge les enfants contagieux :

« Au milieu de la même journée, il m’arrive d’emmener un enfant chez qui le médecin inspecteur a reconnu des symptômes de maladie contagieuse. Les précautions sont les plus strictes ; la directrice fait écarter vivement les élèves, les adjointes, de l’enfant dangereux ; une sollicitude attendrissante vibre dans sa voix :

– Que personne n’y touche ! … Rose, prenez-le par la main. » p.91

Par ailleurs, Rose est obligée de reconnaître son propre désir d’enfant :

« A la vérité, j’ai attrapé un tourment jaloux à voir tous ces enfants des autres, à voir tous ces gens qui possèdent des enfants. Je voudrais posséder aussi. » p.148

Les enfants deviennent immédiatement ses amis, puis les mères d’élèves, qui l’adoptent et se confient à elle :

« A cause de ma camaraderie, de plus en plus cimentée, avec les parents d’élèves, je subis des conversations inouies. » p.174

« Tous les samedis matins, à six heures, je suis guettée par la mère de Léon Ducret ; elle  est employée comme extra chez le vin-hotel meublé attenant l’école.

– Parce que, le samedi soir, ça se succède les chambres, et il faut préparer tout un matériel, m’a-t-elle expliqué.

Elle est enceinte. Sa première causerie s’est limitée à l’historique complet de quatre grossesses précédentes. D’inévitables questions m’ont, toutefois, assaillies :

– Vous n’avez pas d’enfants ?

– Non, ai-je répondu, le visage un peu détourné comme si j’apercevais quelque chose de curieux, au bout de la rue, vers le boulevard ;

– Vous n’en avez jamais eu ?

– Non, ai-je fait d’un ton modeste, avec un léger coup d’épaule qui pouvait signifier : « Ça s’est trouvé comme ça ». Je n’ai pas eu la bêtise d’alléguer que je ne suis pas mariée, cette circonstance n’ayant aucun rapport avec la question.

Mme Ducret m’a expertisée de la tête aux pieds avec une moue désapprobatrice.

– Oui, je sais bien, a-t-elle prononcé, on se drogue…mais ça abîme…

Elle a froncé les sourcils, elle me trouve terriblement abîmée.» p.176

Rose l’observatrice réussit petit à petit à disparaître au regard des autres :

« Quand la directrice siège dans le préau et qu’il ne s’agit pas de faits très graves, les parents conversent avec elle, sur place, au-dessus de la barrière, au lieu d’aller dans son cabinet. Si je me trouve occupée à attifer les enfants, je ne me dérange pas ; car, – par l’excès même de mon anxiété observatrice, – j’ai pris un visage mort, un air de stupidité laborieuse, tout à fait en convenance avec ma fonction, – aussi puis-je, sans indiscrétion, rester près de la directrice : « Je n’existe pas ». » p.218

Mais au contact de la misère, Rose transformée, devenue femme du peuple, ne réussit pourtant pas à se sentir pleinement acceptée et, de plus en plus déprimée, elle  perd toute estime de soi.

« Qui n’a déjà remarqué une vieille fille, pauvre, seule, – vingt-cinq ou quarante ans, sait-on ? – se promenant un jour de fête dans Paris ? Quand les familles passantes se mêlent du regard, du sourire, se sentent en cohésion, en sympathie dans leur quartier, dans la ville, – la vieille fille a beau vouloir ressembler à tout le monde et faire semblant d’avoir un but, un motif à vivre, – comme on dégage l’être dépareillé, sans attache, sans aimantation ! » p.222

 L’école, les enfants

« C’est une petite école maternelle de trois classes, parfaitement insuffisante pour le quartier. Mais que diable ! la grandeur d’une école dépend du terrain acquis et non du chiffre de la population. » p.17

« Un drapeau déteint signale de loin un local d’utilité publique. De près on reconnait une école, aux fenêtres élevées du rez-de-chaussée, à boiserie jaune foncé et à l’architecture de pierres de tailles agrémentée, dans le bas, d’affiches officielles et d’inscriptions scabreuses charbonnées par les gamins ; devant cette façade, le pavé en bois, succédant au pavé de grès, fait taire brusquement les voitures.

Quatre marches extérieures conduisent dans une vaste entrée dallée, peinte en gros vert jusqu’à hauteur d’appui, en vert d’eau jusqu’au plafond et caractérisée par trois tableaux d’honneur publiant les noms des meilleurs élèves. A gauche, la loge de la concierge et un escalier d’appartement ; à droite, le bureau de la directrice, le préau et la cantine ; en face, la cour de récréation. » p.16

« Une directrice et deux adjointes se partagent un stock d’environ deux cents enfants. La directrice se charge des tout petits de deux à trois ans ; les deux autres divisions comprennent les moyens, de trois à cinq ans, et les grands de cinq à sept ans. » p.17

On imagine assez difficilement aujourd’hui des classes de 65 petits à Paris, mais on reconnait sans peine les enfants, ceux que nous fûmes ou que furent nos ancêtres, qui constituent, toute époque et tout espace géographique confondus, l’enfance de l’homme, et qui, en tout lieu, en collectivité, à l’école maternelle, se ressemblent. La même situation – classes surchargées de 65 enfants – existe bien sûr encore, ailleurs, aujourd’hui, dans des bâtiments tout aussi austères. Le monde n’en a pas terminé avec la pauvreté.

Par temps de pluie, l’école change d’aspect, elle devient un abri contre les intempéries, un refuge contre la pauvreté nauséabonde de la rue.

« Le mauvais temps rend particulièrement évidents les bienfaits de l’école, et il n’est pas besoin de prouver combien le vaste abri administratif est préférable à la rue noyée, au logement étroit et malsain.

La récréation dans le préau – à cause de la cour impraticable – produit des totalisations de bruit où l’on catalogue successivement le fracas d’une gare de chemin de fer, le grondement d’un déversoir, les éclats d’une salle de vente à la criée. » p.55

Qui sont vraiment chacun de ces petits enfants pauvres pris en charge par l’institution dès leur plus jeune âge ? Rose réussira-t-elle à adoucir leur quotidien ?

Chaque enfant de l’école maternelle de la rue des plâtriers est une personne à part entière, une personnalité, une voix. Les enfants ne sont pas simple décors, simple prétexte à visée littéraire, ils ont la parole, ils la prennent. Au premier contact, Rose, la narratrice, est subjuguée !

« La directrice me montra un enragé bonhomme : je l’avais déjà fait asseoir deux fois, il était encore debout qui interpelait et tirait ses camarades. Pour qu’il restât en place, je lui appuyai ma montre à l’oreille, une montre d’homme à fort tic-tac : « Ecoute ».

Il prononça aussitôt d’un ton d’attention grave et dégagé : « Toc, toc, toc, toc ! » puis, levant le nez, avec un sourire malin, supérieur :

–  C’est pas une montre que tu me mets là, c’est une auto. » p.22

Cette entrée dans le monde véritable de l’Enfance éveille en Rose des réflexions qui constituent la clé de voute de ce roman.

Les enfants paraissent fragiles, insignifiants, négligeables. Les adultes les rangent sans hésitation dans une catégorie inférieure car ils sont incroyablement petits. Rose en fait la douloureuse expérience dès le premier jour :

« Dieu qu’ils sont bas ! pas plus haut que le siège d’une chaise ! Il ne suffit pas que je me courbe en deux, il faut que je me tienne accroupie ; on ne se doute pas combien cette position est fatigante. » p.26

« …un ensemble de figures pâlottes, propres mais « pas fraîches » ; on sentait la chair creuse, la substance inférieure, les cheveux même paraissaient communs et fanés.

Ce n’était pas seulement l’enfance et sa fragilité, ce n’était pas seulement le mystère des existences commençantes qui m’inquiétait, c’était la notion pénétrante de pauvreté. » p.25

Rose, dès les premiers jours, leur appartient :

« …en trois jours, les tout petits ont déjà pris possession de moi : ils m’appellent Rose, me tutoient, s’accrochent à ma robe. Que je le veuille ou non, je sens bien que je ne m’appartiens plus : aujourd’hui, du matin jusqu’au soir, j’ai manœuvré sans personnalité, captée, tirée, hypnotisée par eux.

C’est qu’il faut les voir ces brimborions, ces riens qui vous viennent à peine au genou : ces corps sans poids où jaillissent des os de chat maigre, ces malheureuses frimousses cireuses ! Ça ne tient pas debout, ça vacille même assis, il faut continuellement que ça s’appuie des yeux sur une grande personne. » p.39

« A vrai dire, les classes de la société ne sont guère tranchées. Pourtant on pourrait établir trois catégories : 1° les enfants de boutiquiers ; les enfants de marchands ambulants, d’employés manuels, d’ouvriers à travail et à ménage réguliers ; 3° les enfants de gens à métier inclassable, à existence instable, – ces derniers, les plus nombreux. Car il est caractéristique, dans ce quartier, que des quantités de familles (?) logent dans des hôtels meublés ; des locations qui se paient à la semaine, voire la journée ! » p.56

Les enfants du roman de Léon Frapié ne sont pas des anonymes. Ils s’appellent Bonvalot, Gaston Fondant, Julie Leblanc, Louise Cloutet, Joséphine et Irma Guépin, Pantois, Louise Guittard, Julia Kasen, Léon Chéron, Tricot, Gabrielle Fumet, Les enfants Ducret, Virginie Popelin, Marie Prévot, Marie Doré, Marie Fadette, Louis Clairon, Richard, Pluck, Kliner, Vidal, Adam, Gillon, Léonie Gras, ou Berthe Cadeau.

Leur langue est celle du quartier autant que celle de l’enfance :

« Il a pleuré parce que il voulait pas aller à l’école, si il avait pas du chocolat. » p.23

« Yose ! sale gosse là-bas, m’a f…une bâfre su’ la deule…

Et les mignones de six ans, l’une des choses dont elles ont les plus à disserter, savez-vous ?…Elles ne disent pas : « Maman va m’acheter un petit frère ». Non, mes amies, on ne s’exprime pas ainsi dans le quartier des Buttes-Chaumont.

On a six ans, des jupons de poupée, des mollets minces à pleurer, un tablier à manches courtes laissant voir la chair trop frêle des poignets, une figure de soubrette ratée, sérieuse et chiffonnée, avec un nez drôle retroussé ; on jabote en se promenant dans la cour de l’école.

Un camarade demande :

– Pourquoi ta mère ne vient plus te chercher à la sortie ?

On ne dit même pas : « Maman est enceinte ». On se penche, on pointe le menton, et l’on jette d’un ton péremptoire et résigné, applicable aux faits périodiques, inévitables et ennuyeux :

– Maman ! …Elle a sa butte. » p.64

Une fillette pleure en se tenant le derrière à deux mains.

« Un garçon, blasé sur le pleurnichage féminin a haussé les épaules et m’a renseignée :

– C’est Machin qui lui a flanqué un coup de pied dans l’livarot. » p.62

Les portraits d’enfants sont nombreux. Adam, une forte tête, se fait souvent réprimander :

« – Vraiment, c’est intolérable ! Adam ! je ne veux plus de vous ; sortez cinq minutes à la porte, dans le préau, avec Rose.

Depuis le premier jour je connaissais le mauvais sujet de la grande classe ; sept ans bientôt, assez grand, trapu, blond, le teint coloré, la face tauresque ; l’apparence d’un hercule pas méchant, un peu narquois, doué de cette intelligence ronde qu’on appelle un gros bon sens ; le regard gai, hardi, coutumier d’une fixité limpide à déconcerter même les grandes personnes. Il représente la vie puissante décidée à s’élargir sans précaution ; au déjeuner, il finit les gamelles restées en souffrance, il mange le gras ; à la récréation, il règne, il conduit toujours une bande, il est particulièrement autoritaire avec les filles.

Il vient à moi, son tablier retroussé, les deux mains dans les poches de pantalon et tranquillement, avec philosophie, le regard voyageur, il me dit :

– Elle m’a f… à la porte. » p.72

Rose a des conversations sérieuses avec les grands qui viennent l’aider à s’occuper des petits :

« Irma, les mains dans les poches de tablier, riante, rengorgée, pérore à mon gré :

– Une fois que maman s’avait disputée avec sa patronne, j’ai été au poste avec mon petit frère Mimile dans les bras : il braillait tellement pour téter, que le brigadier a renvoyé maman tout de suite. » p.166

Sa proximité avec les enfants lui permet d’entretenir une relation forte de compréhension mutuelle, qui nous entraine avec subtilité et empathie au plus secret de l’intelligence enfantine. Chaque enfant pense, juge et agit avec une sensibilité jamais dévaluée.

Rose, épuisée par la tâche, finira malgré elle par malmener Tricot, un petit infiniment vulnérable, qui ne manquera pas de réfléchir à son attitude.

«…il a compris que je n’étais pas foncièrement mauvaise, que j’avais plutôt besoin d’être traitée par la douceur et il ne me tient pas rancune : quand je passe, mon torchon à la main, tirant mes épaules de manœuvre, il me considère avec sollicitude et il réfléchit avec la même gravité que devant l’état de purée de ses chaussures. (…) Tout en acceptant l’importance des grandes personnes, l’enfant veut qu’on ait égard à sa personnalité ; il faut s’occuper de ses affaires, le prendre au sérieux, montrer qu’on le connait. » p.165

A quoi ressemblent-ils, ces petits parisiens ?

« …ils portent l’odeur de leur famille, ils sentent le fer, l’huile, le charbon, des machines et des outils, le vernis d’ébéniste, les pommes de terre frites, la sueur, le vin, le musc ; ils répètent aussi les manières de leur entourage : les uns font la chaloupe en marchant, les autres accusent l’allure lente d’ouvriers fatigués, l’air de trainer une voiture à bras derrière eux, l’air de tirer, du dos, l’immémoriale misère. » p.89

Malades, souffreteux pour la plupart, leur souffrance physique accable Rose, qui ne modère pas ses propos :

«  La pluie  a apporté le bruit nouveau de la toux ; les enfants toussent comme ils rient, par contagion ; mais certains rauquements véritables me cognent dans l’estomac ; les rangées grises de marmots figurent des ballots de marchandises avariées ; çà et là, quelques enfants de commerçants assez bien habillés, joufflus, roses, font ressortir davantage la moisissure du stock. » p.61

En hiver, le froid les transforme en pantins gelés et désarticulés.

« Par ce froid terrible, les enfants apportent des têtes violacées et pochées d’ivrognes pleurards. Des petites filles clopinent raidies, cassées en deux comme des vielles, les mains ramenées au creux de l’estomac, un panier au coude, au lieu de cabas. » p.116

La plupart des enfants ne mangent pas à leur faim. Leurs parents, pourtant, ne les laissent pas profiter du repas chaud de la cantine.

« On ne saurait imaginer la bizarrerie des parents à Ménilmontant. Ainsi, l’on croit peut-être que la majeure partie des enfants mangent à la cantine : il est tellement avantageux pour eux de recevoir, moyennant deux sous, une nourriture saine, abondante, bien chaude l’hiver ! La corrosive charcuterie revient excessivement cher. Eh bien ! il n’y a pas la moitié des élèves qui déjeunent à l’école. Soupçonne-t-on pourquoi ? Parce que c’est trop d’aria d’aménager le panier, c’est-à-dire d’y mettre un chiffon de serviette, un morceau de pain et une bouteille bouchée. Même les indigents qui ont la cantine gratuite n’en font pas profiter leurs enfants ! c’est trop d’aria. » p.171

Chacun cherche à sa manière à vivre ou à survivre aux épreuves. L’arrivée du printemps donne du courage aux petits Pantois.

Manquant de tout, les enfants ne connaissent pas les gestes d’affections.

« J’ai constaté que plusieurs enfants ne savent pas embrasser ; oui, des enfants, la réalisation, le symbole du baiser ! C’est mignon, faible, à peine éclos, ça devrait battre du bec vers vous comme ça ouvre les yeux…Non ! ce geste ne se pratique pas dans leur entourage, on ne leur a pas appris, ils n’ont pas eu l’occasion… » p.225

Qui sont-ils ces pauvres enfants alignés tant bien que mal pour faire bonne impression sur la photo de classe, quel avenir les attend ?

« La photographie « fera de l’effet », prévoit la directrice, au comble de la satisfaction. » p.266

Rose ne voit qu’un groupe d’enfants à l’avenir terrifiant, voués à la misère, aux travaux pénibles, à la maladie, à la souffrance.

« Imaginez le « futur » dévoilé : au premier regard on s’enfuirait éperdu d’horreur ! »p.267

Institution, pédagogie

Ce futur désastreux, l’école n’y remédie pas. Les enfants sont accueillis, nourris si les parents le permettent, éduqués, mais rien dans le système ne semble remettre en question le sort que la société leur réserve. Au contraire, pense Rose, l’école les prépare et les conditionne à un avenir de servitude. La pédagogie mise en place est conçue pour perpétuer ce qui est, et qui choque terriblement. La critique de Rose ne concerne pas le principe de l’école pour tous, ni la bonne volonté des adultes, mais les contenus et les intentions des enseignements moraux, l’aveuglement, le refus de regarder en face le pathétique quotidien des enfants pauvres, le décalage immense entre le discours et la réalité vécue, l’écrasement de l’ambition et du désir de changement. La critique va très loin, les enfants pauvres ainsi stoppés dans leur désir de liberté ou d’ascension sociale peuvent par contre se battre entre eux, s’en prendre aux plus faibles encore.

« Deux élèves ont cané l’école (traduction : ils ont fait l’école buissonnière), le frère et la sœur – six ans et quatre ans- se tenant par la main, avec leur panier du déjeuner, sont allés aux Buttes Chaumont – les pattes flâneuses, le nez en avant, renifleur, attirés par l’odeur. Ils ont mangé leur pain, assis par terre dans le jardin. Mais la fillette fatiguée a fini par se mettre à pleurer, le garçon n’a plus reconnu son chemin. Un cantonnier les a ramenés à trois heures, un peu avant la fin de la récréation. Grand scandale ! On les a plantés contre le mur, au pilori ; toute l’école a défilé devant eux. » p.195

Pourquoi les enfants Pantois appréhendent-ils l’arrivée de l’été ?

« Figurez-vous qu’ils sont quatre enfants, il y en a un plus grand et un plus petits que les deux d’ici, avec le père et la mère, ça fait six personnes : ils habitent une chambre au sixième étage, si bien exposée qu’en été il est absolument impossible de dormir dans cette étuve, ah ! mais une fournaise à se sauver… » p.196

Hélas à l’école, leur escapade ne plait pas :

« A la sortie de quatre heures, le châtiment continue : les deux Pantins sont dans le préau, assis à part, tels des pestiférés, contre le mur, entre les deux portes des classes. La punition réussit, car serrés l’un contre l’autre, ils pleurent interminablement, affaissés comme des loques. » p.196

Rose comprend qu’il est impossible d’appréhender objectivement, sans préjugés, le système éducatif, sans le connaître de l’intérieur. Petit à petit son opinion se transforme :

« Mais pourquoi faut-il que ma faculté d’observation ait si profondément changé ? Où sont mes admirations du début ?…

Voilà tous les élèves muets, immobiles, assis en face de la maîtresse, du bureau, des pancartes murales…est-il bon qu’on ait mutilé le mouvement et le bruit en eux ? Les voilà en bois, devant la vie en bois de l’école. »p.179

Frapié, fin connaisseur du système et clairvoyant, dénonce une mentalité qui – il ne le sait pas encore – prépare au massacre des générations nées à la fin du XIXème siècle :

« N’élevez pas vos regards trop haut ; luttez entre vous. – la violence envers les faibles est permise : témoin l’action des parents sur les enfants ; témoin l’éternel refrain de style national : les étrangers nous sont inférieurs, au physique, au moral, ce sont des misérables auprès de nous, Grands Français, il faut les battre. » p.213

Impitoyable, la critique de Rose, son discours est sans concession, ses propos terriblement crus. Frapié n’exerce aucune auto censure :

« Si l’école ne vivifie pas et n’arme pas cette enfance, que retrouvera-t-on dans quinze ou vingt ans ? une génération déjà végétante actuellement ; une humanité à peine profitable aux exploiteurs, lâche à décourager les philanthropes et stupide à justifier l’injustice exterminatrice. » p.87

Que sont donc ces méthodes, plaisantes ou non, pour inculquer aux enfants le savoir, la tenue, l’obéissance ?

Rose est d’abord impressionnée :

« J’étais stupéfaite de la façon commode dont la maîtresse s’était débarrassée des plaintes, des cris, des pleurs : « Chantons ! » Et le comble c’était qu’en un instant le piaulement était devenu chant dans la bouche des enfants. C’est-à-dire que la bouche, ouverte pour exhaler un gémissement avait, par un brusque tour de modulé, une note gaie. » p.24

« Mes « chuut’ » et mes agitations de main ne produisaient aucun effet. Et soudain derrière moi, la directrice proféra je ne sais quel mot, épandit je ne sais quel signe : tout se tut. » p.28

«  Toutes les marches en rang, du préau aux classes, des classes à la cour, se font en chantant ; la tranquillité sur les bancs s’obtient aussi par des chants, ou par des mouvements de bras. » p.44

Mais Rose ajoute :

« Ces innocents qui sont l’instabilité et le bruit perpétuels, on les fait s’immobiliser, se taire pendant des quarts d’heure ! ces bébés qui devraient être l’insouciance, la libre impulsion même, on les fait obéir strictement au sifflet ! » p.44

Ceux qui sortent du rang sont singulièrement punis par Melle Bord, la normalienne :

« – Quel âge as-tu, toi ? demande-t-elle.

–  Quatre ans.

– Eh bien, puisque tu as quitté ta place sans permission, tu n’as plus que deux ans ; voilà ta punition. Tu as beau me regarder, je te dis que tu n’as plus que deux ans, mon bonhomme.

Le bonhomme, navré, suffoquant, suit mademoiselle avec des yeux de chien battu. » p.34

Rose, déjà, pose un regard sévère sur l’institution qu’est l’école maternelle et l’éducation qu’elle propose :

« Pensez donc : non seulement on accueille les enfants à deux ans, mais la plupart viennent de la crèche où ils ont été admis dès leur naissance ! Comme cet élevage est prévoyant et généreux de la part de la société ! » p.47

Le programme est indiscutablement chargé :

« Dieu merci, mes pires vicissitudes seront toujours distraites par la merveilleuse œuvre scolaire. L’administration vous empoigne devant « l’emploi du temps »qui comprend, dès la classe moyenne, dans une seule journée, les matières suivantes : exercices de lecture, d’écriture, de langage, anecdotes, récits, interrogations portant sur l’histoire nationale et la géographie, calcul, chant, dessin, morale et travail manuel. » p. 49

Plus Rose compare la pratique à la théorie, plus elle émet des réserves quant aux bienfaits de l’école maternelle.

« Ah çà ! est-ce que les bienfaits de l’école ne seraient que théoriques et apparents ?  est-ce que l’enseignement commettrait cette erreur prodigieuse de ne pas tenir compte de la réalité, de se baser sur le convenu, sans souci du vrai ? » p.103

L’école, constate Rose, utilise les récits pour transmettre son enseignement.

« La méthode actuelle consiste principalement à faire des récits. A travers la cloison vitrée, je vois et j’entends la normalienne, debout à son bureau, qui raconte une leçon. Correctement vêtue de noir, calme, sculpturale, ni gaie, ni triste, elle est à sa juste place et remplit son rôle exact. Elle représente le bien, elle le dégage, elle le projette. » p.46

Le manuel de morale regorge de fictions qui semblent toutes aboutir à la même conclusion :

 « Vous devez obéissance à vos parents – vous devez suivre l’exemple de vos parents ; tout ce que vos parents disent, ordonnent et font est bien dit, bien ordonné, bien fait, car ils incarnent la sagesse éprouvée en dehors de laquelle vous seriez perdus. » p.105

Rose s’insurge contre ces leçons de conformisme :

« Je sentais comme des griffes qui labouraient en moi cette notion : Mais non ! les parents ne sont pas parfaits, bien au contraire ; ce qu’ils font est rarement bien fait ; il ne faut pas que les enfants les imitent…Eh, mais, alors… alors l’enseignement de l’école se trompe ! » p.105

Lorsque les parents sont alcooliques, violents, ne doit-on pas interdire aux enfants de les imiter ?

« …j’entends bien raconter tous les jours l’histoire du petit mouton qui n’a pas voulu passer juste par le chemin où passait sa mère et qui, à cause de cela, a été mangé par le loup. A quoi tend ce dogme à voie unique ? Si ce n’est à rendre la génération qui vient d’éclore pareille à sa devancière ? » p.106

Les cours de morale n’en finissent pas de raconter des histoires totalement décalées du vécu des enfants.

« Je voudrais garder ma confiance entière dans les bienfaits de l’enseignement moral. Vain désir ! La réalité brutale m’étreint à chaque instant. » p.138

Et Rose ne peut s’empêcher de rire en écoutant l’histoire racontée par Mme Galant « La chambre de Louise », vantant les mérites d’une fillette qui garde sa chambre proprette et bien rangée : elle pense à Gabrielle Fumet, dont la mère coud des épaulettes jusqu’à tard dans la nuit pour pouvoir nourrir ses enfants et qui n’a pas suffisamment d’espace chez elle pour que chacun puisse s’allonger sur le lit en même temps.

Les histoires s’enchainent. « L’ambition punie » est l’histoire d’un pigeon qui préfère à son bonheur tranquille la vie aventureuse d’un pigeon voyageur, et qui paiera de sa vie sa ridicule ambition. La morale étant :

« Que d’hommes ressemblent à ce pigeon ! Ils dédaignent le bonheur qu’ils ont sous la main, pour courir après un bonheur qui, toujours, leur échappe ! »

Il faut voir, dis-je, cet enseignement s’appesantir sur la misère des chairs étiolées et des tabliers rapiécés ! » p.150

Il y a aussi l’histoire de Mlle Brouillon, du chat Mistigris et des mésanges, de l’arabe qui trouve un sac d’argent dans le désert…

Un jour Rose emprunte un ouvrage de « Morale pratique » sur le bureau de la normalienne pour le lire chez elle et s’insurge. L’ouvrage n’enseigne pas le bien mais les signes extérieurs et les apparences.

« La vertu sur commande, au moment favorable : faire le bien pour la galerie ! » p.204

L’immense décalage entre le discours moral de la normalienne et la réalité du vécu des enfants révolte Rose de plus en plus.

« Ah ! Mademoiselle, pendant l’année écoulée, vous avez beaucoup parlé entre ces murs, mais vous n’avez rien modifié de ce qui règne au dehors. Ah ! l’immense ironie : Soyez sobres, ayez le respect de vous-même et des autres, soyez justes, soyez bons, etc. » – et dehors : les cabarets, les taudis, la bestialité, l’exploitation ! …Croyez-vous que votre enseignement changera la production du quartier ? » p.262

Rose remet en cause la formation des normaliennes :

« Ce sont des personnes de serre chaude ; leur savoir professionnel même est purement théorique : elles connaissent les enfants d’après leurs livres, elles apprennent à faire classe « par principe ». » p.186

Et plus important encore, elle ajoute :

« Ainsi, avec quelle magistrale inconscience, avec quel superbe dévouement propagent-elles l’erreur et le préjugé ! » p.186

(Un siècle après Léon Frapié, le philosophe Edgar Morin fera, dans un texte intitulé Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, *(2) plusieurs propositions pour éviter la propagation de ce qu’il appelle : l’erreur et l’illusion.)

Que conclut Rose à l’issue de l’année scolaire ?

« …tout le monde a perdu de son essence propre, tout le monde subit l’influence occulte de « l’administratif ».

 (…) Combien de force, de beauté, de possibilité heureuse apportée là, et détruite ! Car, il faut le dire : c’est le meilleur de l’individu qui se dissout à l’école. » p.256

« Un vrai dressage de chiens savants, ces pauvres petits, comiques et piteux, qui s’oublient à chaque instant et doivent ravaler leur langue, rentrer leurs gestes. Et ne sommes-nous pas à plaindre de fermer ainsi l’âme même de l’enfant, au lieu de l’explorer au plus large, selon l’idéal ! » p.180

Des personnages, une narration, un roman

Précieux document illustrant les principes et méthodes pédagogiques d’une époque et d’une institution, témoignage inestimable et cru sur la vie des enfants et des adultes dans une école maternelle d’un quartier pauvre, l’école maternelle de Léon Frapié est aussi un roman, qui de plus a obtenu le prix Goncourt, et qui a pour cela les caractéristiques requises – fiction, narration, personnages – pour qu’une autre institution, l’institution littéraire, lui reconnaisse ce titre si souvent contesté de roman.

Si les personnages les plus typiques et captivants restent les enfants, les collègues de Rose –  la normalienne Mlle Bord, l’adjointe Mme Galant, la femme de service Mme Paulin, ou la directrice, mais aussi la concierge et les remplaçantes – sont toutes aussi singulières, représentantes de leur fonctions au sein de l’administration, à la fois parties prenantes du décor et prétextes à éveiller chez Rose commentaires et réflexions. Bien que très sévère avec la normalienne à l’apparence maladive, froide et rigide, déconnectée du vécu des enfants, et fort critique envers les autres, Rose n’accable pas véritablement ses collègues, ni ne les tient pour personnellement responsables des souffrances des enfants.

« La normalienne se croit d’une autre essence que sa collègue ; elle juge inférieure et « popotte » toute institutrice qui ne sort pas de la fabrique spéciale. » p.184  

Les punitions injustes, les leçons de morale aux effets dévastateurs, sont l’œuvre du système plus que des individus. Mme Paulin, la femme de service

« particulièrement chargée de la cantine et du bureau de la directrice, mais tenue aussi de me seconder (…), une femme d’aspect torchon et bienveillant, de type méridional,  brune, solide, vive et d’âge indéterminé : j’aurais hésité entre trente et cinquante ans. » p.19

est particulièrement protectrice et attentionnée envers Rose. La directrice, (Madame) pourtant représentante de l’institution, semble jouir d’une estime particulière auprès de Rose, de qualités humaines exceptionnelles et discrètes, d’intelligence et de professionalisme.

« Certes, on ne doute pas que ces dames n’aiment leur troupeau : la directrice, notamment, se désole de son union stérile et elle adopte, du cœur, tous les bambins gentillets. » p.38

« Si un élève habitué à manger à la cantine n’apporte pas ses deux sous, par hasard, on ne lui refuse pas la gamelle, bien entendu. On fait crédit très facilement ; la directrice sait même, en bonne charité, oublier les dettes, le cas échéant ; mais elle doit prendre garde qu’on n’abuse. » p.173

Les collègues de Rose font, en quelque sorte, partie du mobilier, du décor et du système. Chacune fait de son mieux, à sa manière, en fonction tantôt des instructions qu’elle a reçues, tantôt de son propre bon sens, de son intelligence. Une collègue détonne : la remplaçante, dont la simple présence illumine les enfants instantanément charmés par son savoir-faire et sa sincère bienveillance.

Mais le destin de Rose croise celui d’un personnage, Libois, seul homme dans un univers exclusivement féminin – comme le sont encore aujourd’hui la plupart des écoles maternelles. On comprend rapidement que Libois, délégué cantonal, fonctionnaire chargé « d’examiner la tenue de l’école » tiendra le rôle du très classique « élément perturbateur ». Pourtant, ce personnage entraîne la narration bien au-delà de la simple romance, de l’incontournable histoire d’amour, sujet de prédilection du genre romanesque comme il se doit, et de l’espèce humaine depuis la nuit des temps. Bien plus qu’un prétexte pour faire de cet incroyable document un roman en bonne et due forme, Libois et Rose permettent à l’auteur de tout dire, ce que plus d’un siècle plus tard on n’aborde encore guère, concernant la réalité de notre enfance humaine, de ce stade étonnant de notre développement, ainsi que du rôle et de l’incroyable pouvoir de l’institution.

Rose n’a pas obtenu son poste sans piston. Sa première rencontre avec le délégué cantonal en atteste :

« C’est le délégué cantonal ! Vous avez été nommée à la place de sa protégée ; il vient voir comment c’est arrivé. Il est furieux ; gare à vous ! »p.29

Rose se prépare donc, non sans satisfaction, à une certaine hostilité de la part de ce supérieur élégant qui, apprend-elle, s’intéresse aux enfants, aime bavarder avec la directrice, et vient souvent à l’école. Endurcie par la trahison de son fiancé, Rose se sent prête à se défendre :

« Fait curieux : l’idée de lutter me remonta le moral. Comme j’ai des choses amères en moi ! Comme cela me soulagerait de pouvoir haïr quelqu’un ! » p.36

Mais l’homme, dès sa deuxième visite, ne lui est non seulement pas hostile, mais il affiche de la bienveillance vis-à-vis des enfants, peut-être, pense Rose, qui doute de sa sincérité désintéressée, dans le but de recherches personnelles.

« Déception ! Malgré les dires de Mme Paulin, mon impression est qu’il ne m’honorera d’aucune persécution. »

Très rapidement, Libois, fonctionnaire, mais aussi apparemment homme de lettres, est mis à défi par Rose :

« Je l’ai frôlé une fois par la nécessité du service, une autre fois, exprès ; je voulais m’assurer de son indifférence » p.43

Rose est obligée de subir son statut de femme de femme de service :

« Bien entendu, M. le délégué cantonal a daigné me regarder la première fois avec quelque insistance, à un moment où je nettoyais le plancher.

Il a dû le faire exprès ! Toute ma dignité de créature humaine a réagi en une sueur subite. »p.48

Mais elle ne tardera pas à trouver le moyen d’attirer son attention, le faisant douter de la réalité de sa condition de femme de classe inférieure.

La curiosité de Libois est éveillée pour de bon. Rose, étonnée de ses visites régulières, apprend de Mme Paulin une information confidentielle :

« Il est médecin, il n’exerce pas, mais souvent, il remplace le médecin de l’école qui est son ami. »p.58

Rose aimerait le haïr et lui attribuer tous les défauts, mais le dimanche, la personne de Libois lui revient à l’esprit.

« L’obsédante physionomie de M. Libois s’est imposée à ma méditation. » p. 67

A chaque visite à l’école, le délégué cantonal, ne réussit plus à cacher l’intérêt qu’il porte à Rose.

« Pourquoi ce regard pâle « qui n’en finit plus », et que l’on sent peser sur soi, lorsque même on a le dos tourné ? » p.84

Rose ne manque plus une occasion de provoquer sa curiosité, en faisant usage d’un langage et de manières trop sophistiqués pour une simple femme du peuple.  Elle apprend, toujours par Mme Paulin, qui habite rue des maronites, que Libois habite le quartier :

« Il habite dans mes parages, la grande belle maison neuve en face du métro ». p134.

L’intérêt réciproque devient rapidement difficile à dissimuler.

« M.Libois s’est fendu d’un petit discours sur les mérites de chacune : très dévouée Mme la directrice, très dévouées, Mlle Bord, Mme Galant, Mme Paulin.

Pourquoi ai-je rougi comme une imbécile quand mon tour est venu ? Et pourquoi l’autre – imbécile aussi –  qui était souriant sans solennité, pour dire les mérites de ces dames, – a-t-il semblé plus sérieux…pourquoi s’est-il dispensé de me regarder ? p.148

Mme Paulin, attentive, attentionnée envers Rose, a remarqué l’attrait que Libois semblent éprouver pour elle.

« Dès le premier jour, elle m’a voué une sincère affection ; maintenant ses égards s’accentuent, elle me soigne, elle me couve, dirais-je, comme une mère ayant un fils à marier. » p.198

Elle ne manque pas, devant Rose, de faire l’éloge des qualités du délégué cantonal.

« le délégué cantonal n’est pas le monsieur qu’on pourrait croire : très simple et très délicat, il n’est pas riche ; il se spécialise dans les études sur la protection de l’enfance, car il a beaucoup de cœur et – le plus étonnant – il est extrêmement timide ». p.215

Petit à petit, les apparitions régulières et attendues de Libois à l’école accaparent les pensées de Rose qui se fait pourtant un devoir de résister et de chasser ses rêveries en frottant le sol avec plus d’énergie. Jeune femme diplômée, déclassée, puis abandonnée, ce nouvel état de dépendance émotionnelle la frustre encore plus. « Nommer » Libois devient une épreuve.

« Quelqu’un est venu aujourd’hui à l’école, après une longue absence inaccoutumée.

Toute l’école avait remarqué cet espacement de visites. » p.228

Rose se sent de plus en plus mal.

« Quelqu’un est venu…Les circonstances m’ont heureusement permis de rester cachée dans la cantine, affalée sur une chaise, le cerveau paralysé. » p.229

Mais elle finira, en larmes, par se confier à Mme Paulin :

« -Eh bien, oui, si vous voulez le savoir, j’ai dû me marier avec un galant homme élégant, instruit – qui m’a lâchée parce que je n’avais plus de dot. Oui ! je suis couverte de diplômes ! Oui j’étais une demoiselle du monde…je ne veux plus recommencer l’expérience. Est-ce que je sais si l’on ne se moque pas de moi ?… » p.233

Suite à ces révélations, qui semblent satisfaire la curiosité bienveillante de Mme Paulin, les visites de Libois cessent et Rose feint alors le calme et l’indifférence, et tente de se vouer entièrement à son vœu d’abnégation et de dévouement au service des enfants pauvres. Pourtant ses pensées s’égarent encore :

« C’est désolant, je rêvasse, oubliant même les enfants autour de moi, je songe dans le lointain…je songe que je suis bien malheureuse… » p.250

L’année scolaire se termine bientôt, Rose se bat avec mille contradictions intérieures.

« Où vais-je ? Un courant plus fort que ma volonté m’entraîne : j’envisage maintenant hardiment une certaine éventualité ; je discute le pour et le contre. » p.252

Seule dans sa chambre, écrivant toujours, elle essaie de faire la part des choses, de son éducation, de son expérience professionnelle au plus bas de l’échelle sociale, de ses choix :

« Allons, je ne resterai plus un seul jour sans écrire ; cet exercice intellectuel entretient ma clairvoyance et conserve ma dignité. Le travail manuel profite à ma santé ; il me donne en outre la satisfaction d’un office utile par quoi je suis en règle avec la société. » p.254

Ses réflexions la rassurent :

« de quoi me plaindrais-je ? ma solitude et ma condition m’ont instruites profondément : je suis débarrassée d’un maquillage produit par les livres, par l’éducation première ; je juge, j’analyse, je réprouve et je nie, seule contre l’opinion admise, j’attends, je souffre, j’ai des consolations, je vis, quoi ! » p.254

Rose acquiert alors la certitude que ses choix sont les bons, que renoncer à sa classe sociale lui a dévoilé la réalité masquée par l’éducation. Elle prend alors une décision irrévocable :

« ..j’ai déchiré mes diplômes cachés au fond d’une malle, comme une personne guérie d’une vilaine maladie déchire les ordonnances médicales… » p.254

L’école maternelle de Léon Frapié serait alors l’histoire d’un changement de classe sociale, Rose aurait réussi, en déchirant ses diplômes, en frottant les sols avec rage, et refusant les avances d’un prétendant éduqué, à être acceptée dans un bas monde misérable auquel elle aspire. C’est du moins ce qu’elle pense.

Mais rien n’est si simple. Juillet arrive, et son oncle la convoque :

« Il sera heureux de tenir le rôle qui eût appartenu à mon père dans la circonstance présente. »

Rose a compris le message et s’effondre, écartelée entre le vrai désir, pour oublier l’humiliation passée, de se dissoudre dans un bain de misère au service des enfants pauvres, et son attirance tout aussi réelle pour ce nouveau prétendant qui, il n’y a aucun doute, la demande en mariage.

« Ai-je donc rêvé ma résistance ? Il y a donc en moi deux personnes : l’une qui refusait, l’autre qui acquiesçait ? » p.257

Le dénouement sera intraitable. Rose, dans un dernier appel au secours, tend la main vers la mère Gras, rencontrée dans la rue, avec l’espoir d’être enfin acceptée parmi les femmes du peuple. Celle-ci lui apprend la tentative de suicide de la mère Cloutet qui s’est jetée dans le canal avec ses deux enfants qui n’ont pas survécu, et la rejette avec violence.

« Non, elle n’ira plus à vot’ école ma fille…c’est pas la peine, pour apprendre qu’il faut rester dans la débine comme père et mère et rester bien tranquille, en crevant la faim tout comme eusses et surtout pas oublier de dire merci…Mais c’est pas vrai, vos histoires ! » p.278

Rose n’a plus d’autre choix que d’obéir à son destin.

Littérature et biographie

Lorsqu’il publie La maternelle, Léon Frapié habite, avec son épouse alors directrice d’école et leurs deux fils, l’appartement de fonction d’une école du quartier des Batignolles*(3).

Des recherches plus approfondies*(4) nous apprennent que son épouse Rosalie Mouillefert, à qui il dédie son roman, a exercé pendant un an (1900-1901) dans une école maternelle au « 42 rue des Maronites », dans le XXème arrondissement de Paris, avant d’être nommée dans le XVIIème. A cette adresse, rue des maronites, parallèle à la rue des cendriers, juste quatre rues plus loin, et tout près du métro Ménilmontant, on reconnaît encore aujourd’hui un bâtiment qui n’abrite plus une école maternelle, mais des locaux administratifs, et dont les  inscriptions « Liberté, Egalité, Fraternité », « Affiches Administratives » et « Ecole Maternelle » gravées sur la façade et le fronton ne laissent aucun doute :

« Eh bien ! oui, c’est l’école et son drapeau national, et ses affiches officielles, et son inscription imperturbable : Liberté-Egalité-Fraternité. C’est le puissant et austère monument, cubique et massif, qui se carre dans le quartier… » p.274.

Le nom de la « rue de maronites » apparaît également dans le roman, c’est l’adresse de Mme Paulin, qui invite Rose à boire un café chez elle.

Léon Frapié, lui-même fonctionnaire, partage son temps entre ses heures de bureau, son activité littéraire et sa famille. La teneur hautement autobiographique de son roman en fait un document d’exception. Un intervenant extérieur ne pourrait approcher l’essence même de l’enfance comme le fait l’auteur. Sa narratrice, Rose, intelligente et sensible, Libois, affublé de deux, voire trois professions, les qualités humaines attribuées à la directrice, constituent le reflet littéraire de l’histoire de Leon Frapié et de Rosalie Mouillefert. Le délégué cantonal, représentant de l’institution, est un médecin qui n’exerce pas, mais aussi homme de lettres qui ne s’en cache pas.

« Ce monsieur tenait à la main des revues et un livre ; sans doute il fait de la littérature. Parbleu ! son affection pour les enfants consiste en la recherche de documentation. Ce monsieur met les pauvres en chefs-d’œuvre… » p.43

Frapié, tout en peignant son autoportrait, règle par la même occasion quelques comptes avec les personnes qui lui déplaisent. Le délégué cantonal lit La revue des deux mondes dont le Directeur, Ferdinand Brunetière, est à l’époque un éminent détracteur du roman naturaliste en général, et de Zola en particulier, roman réaliste dont se réclame Léon Frapié, encouragé par Emile Zola lui-même lors de ses débuts en littérature. Par la voix de Rose, la modeste femme de service, Frapié a vite fait de congédier Brunetière :

« Qui est-ce qui nous amène Brunetière ici ? » p.52

Les écrits de Brunetière à l’égard du naturalisme sont particulièrement sans concession.

«…un art qui sacrifie la forme à la matière, le dessin à la couleur , le sentiment à la sensation, l’idéal au réel ; qui ne recule ni devant l’indécence, ni devant la trivialité ; la brutalité même ; qui parle enfin son langage à la foule, trouvant sans doute plus  facile de donner l’art en pâture aux instincts les plus grossiers des masses que d’élever leur intelligence jusqu’à la hauteur de l’art. » *(5)

Un personnage à la fois fonctionnaire et homme de lettres, exerçant deux professions comme l’auteur – et comme son cadet Franz Kafka – réapparait dans le roman suivant de Léon Frapié, les obsédés, qui met en scène un fonctionnaire-écrivain parisien, époux et père de deux garçons

« …Ferdinand, répréhensiblement livré à deux métiers incompatibles, courait grand risque d’être médiocre en tout. Et n’avoir même pas l’approbation de sa propre conscience ! Car enfin, le travail qu’il préférait ne rapportait rien, et l’on se doit à sa famille autant qu’à son administration » *(6)

Par ailleurs, féministe dès son premier roman L’institutrice de province, Léon Frapié a publié des articles sous le pseudonyme de Frapié-Mouillefert. Que signifie ce nom de plume ? Rosalie Léonie Mouillefert a-t-elle ainsi pû, grâce à son époux, publier son propre travail ? Leon Frapié a-t-il uniquement voulu rendre justice à leur collaboration ? Rose-Rosalie, Léon-Léonie…quelle distance réelle entre la Rose fictive qui chaque soir met au propre ses notes, et Rosalie Mouillefert ? Qui écrit vraiment ? Si Rosalie Mouillefert est l’auteur d’articles signés Frapié-Mouillefert, ne peut-on pas émettre l’hypothèse qu’elle n’est pas seulement l’inspiratrice, mais véritablement l’auteur de La maternelle ? Léon ment-il exactement comme Rose ment en cachant sa condition sociale à ses collègues, exactement comme Libois ment, cachant qu’il est médecin ? N’est-il pas uniquement question dans ce roman de Rosalie-Léonie, pédagogue spécialiste de la petite enfance, passionnée de littérature ? Il n’est bien sûr pas possible de confirmer une telle hypothèse, mais on ne peut s’empêcher de penser à Mark Twain et son art de courber réel et fiction et de confondre le lecteur.

« …pour trouver créance, il ne faut pas être trop vrai. » p.210 écrit Rose.

La maternelle ne manque pas de relever la condition féminine de l’époque.

« …la présence d’un personnage mâle détenteur d’une parcelle de la puissance publique, dans une école tenue par des femmes, propage un indiscutable émoi. » p. 48

Rose reproche à la femme leur manque d’ambition et leur soumission :

« Nous recélons plus de lâcheté, nous, les femmes : si nous ne pouvons pas gravir les marches, nous acceptons de les laver. » p.67

Cette soumission est déjà en place parmi les enfants témoins de la violence conjugale. La petite Irma cède en riant son dessert à Adam :

« Il y a la soumission d’un sexe à l’autre ; on devine des générations de femmes battues par les mâles et gourmandes de la force. » p.97

Libois est un lecteur de la Revue féministe, mais l’équipe toute féminine de l’école n’y est pas sensible :

« Et cette constatation stupéfiante s’impose que la carrière d’institutrice est étrangère au progrès des idées, étrangère même aux intérêts féminins.

 J’ai entendu la directrice, au visage fin et bienveillant, dire carrément :

- Je parcours la Revue féministe, parce que M. Libois me la prête, mais vous pensez bien que je n’acheterais pas cette publication de déséquilibrées. » p.183

Auteur engagé, auteur oublié

Les prises de positions tranchées de l’auteur, révélant l’univers inconnu de la petite enfance dans les quartiers pauvres, expliquent, sans aucun doute, les raisons de l’impossibilité, dans un système de pensée comme le nôtre, de faire « durer » un tel texte dont le propos oblige à une réflexion sur l’enfance de l’homme, une prise de conscience qui dérange l’ordre établi, perturbe la perpétuation d’une norme définissant ce qui est sérieux, digne d’intérêt, de reconnaissance intellectuelle.

Rose dit ceci :

« L’éclair de ma pensée pénétra l’immensité inconnue : ce petit être ne sait rien, vous y touchez, il en sort les plus notables réflexions. La clarté de son visage est faite de myriades de molécules et cette transparence enfantine, pareille à celle de la mer, du ciel, est riche de tous les reflets créés depuis l’origine du monde et perdus par nous, grandes personnes : ce qui naît étant supérieur en passé et en avenir à ce qui a déjà vécu. » p.22

En d’autres termes, la maternelle de Léon Frapié est un texte révolutionnaire. Certains l’ont reconnu à sa parution, mais le système en place – ce qu’on publie, ce dont on parle, ce qui vaut la peine – s’est bien appliqué à le laisser disparaître de la circulation.

L’enfance, dans l’esprit de l’adulte, est un monde à part, autre, qui ne le concerne plus. La pensée de l’enfance est dévalorisée. Les professionnels – majoritairement des femmes – ayant pour mission et responsabilité l’épanouissement et l’éducation de l’enfance humaine, sont méprisés par la société, au mieux infantilisés. Leur science n’en est pas une, leur jargon n’a pas l’autorisation d’utiliser des termes spécialisés malgré l’immensité des études et de la recherche sur les fascinantes facultés de l’enfance humaine. Une œuvre littéraire consacrée au monde de l’enfance a toute les chances d’être reléguée aux oubliettes. La critique littéraire fera d’ailleurs des commentaires peu surprenants, considérant la maternelle comme un livre de femme, tandis que La conquête de Jerusalem, de Myriam Harry, auteur orientaliste voyageuse, serait un livre d’homme…aux femmes les enfants, aux hommes les voyages ! Un homme aurait écrit un livre de femme, une femme un livre d’homme…le monde à l’envers !

Le livre de Frapié permet d’aborder ce dont un siècle plus tard on ne parle encore guère : la réalité stupéfiante de notre enfance humaine, ce stade étonnant, crucial, de notre développement, au cours duquel notre cerveau se développe à une vitesse fulgurante, prêt à toutes les éventualités, avant de se spécialiser pour privilégier nos connaissances adultes. Les enfants de l’école maternelle sont les seuls humains à avoir, avant l’âge incontournable de l’écrit, un accès direct au monde. Pour comprendre, expliquer, l’enfant ne lit pas, n’écrit pas, il interagit. Les enfants de 3 à 6 ans peuvent tout. Les brider limite puis sclérose ces immenses possibilités. Leur monde n’est pas un autre monde, il est le nôtre. Rose en fait l’expérience de manière fulgurante :

« Ah ! cette assurance ! cette puissance riante et indulgente ! Avait-il trois ans ? Je n’attendais de ce tout petit qu’un gazouillis dénué de sens… alors brusquement, ce fut l’entrée de l’enfance dans mon cerveau ; ce fut net, entier, définitif comme une révélation. » p.22

Un ouvrage dédié à l’enfance pauvre, expliquant à quel point le système peut anesthésier autant d’intelligences potentielles, ne va pas dans le sens du politiquement correct.

« Berthe a un très grand défaut : elle est d’une curiosité incroyable, elle veut tout entendre, tout savoir, toucher à tout… » p.150

Pourquoi s’inspirer d’un tel auteur ? Ne vaut-il pas mieux encenser ceux pour qui l’enfance est une expérience personnelle narcissique mythifiée, plutôt que de voir les enfants d’aujourd’hui, à qui nous léguons le monde, comme une multitude de « nous-mêmes » dont l’intelligence est supérieure à la nôtre car potentiellement grandiose. L’enfant avant l’âge de la lecture est l’homme de tous les possibles, sa préhistoire. Cette enfance très malléable, qui distingue encore mal le réel du fictif, une fois bridée par le mensonge, terrorisée par les fictions, est sacrifiée. Ainsi nous parle Léon Frapié. Ses critiques de l’institution sont-elles les seules raisons qui ont plongé son œuvre dans l’oubli ? Frapié n’était-il pas trop moderne ?

Avait-il raison, avait-il tort, de reprocher à l’école pour tous, qui a sorti les enfants pauvres des rues, des ateliers, des usines, de leur donner une instruction trop restrictive au service de la société, de remplacer la famille absente ?

Un style trop simple lui a été reproché par la critique. Les écrivains dont l’œuvre est entrée dans la Littérature ont-ils en commun un style plus raffiné ? Ne sont-ils pas des auteurs qui resservent à un lectorat ciblé ce qui est attendu de la littérature : des hôtels fréquentés par les mêmes auteurs qui, avant-eux, ont imposé ce qui est censé être un voyage littéraire érudit, poétique, pittoresque, photographique, distant. La littérature à distance, le monde par noms et citations, Alep à l’hôtel Baron et Palmyre au Zénobie, comme il se doit pour passer à la postérité ?

La maternelle de Léon Frapié est un roman précieux qui nous permet de comprendre le monde sans intermédiaire, et de nous comprendre, nous qui, à un moment donné, au tout début de notre existence,  sommes à la fois déjà nous-mêmes et si vulnérables.

Enfin La maternelle de Léon Frapié rend un hommage vibrant au travail des professionnels de l’école maternelle et prend position à contre-courant de la mentalité de l’époque, qui perdure encore aujourd’hui. Son œuvre ne pouvait s’inscrire dans l’histoire car l’histoire n’est pas écrite par les instituteurs, et encore moins par les femmes de service !

« Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur ». *(7)

L’école maternelle aujourd’hui

Les bâtiments austères des écoles maternelles des années 1900 n’abritent plus des classes de 65 élèves, mais accueillent toujours les êtres étonnants que sont les enfants de 3 à 6 ans, à la fois géniaux et fragiles, prêts à tout apprendre, tout expérimenter, et presque tout croire – ils ne sont pas naïfs, mais infiniment curieux.

L’école maternelle française était, au début des années 1980, un modèle d’excellence partout dans le monde. Le travail réalisé en classe avait pour objectif l’épanouissement physique, intellectuel, psychologique et social de l’enfant, ainsi que de susciter le plaisir d’apprendre, de façonner la confiance en soi et d’encourager l’autonomie. Puis à partir des années 1990, les programmes se sont concentrés sur une approche précoce et obsessionnelle de l’écrit, au détriment des autres activités, dans le but fantasmé de permettre aux enfants d’être plus performants en lecture-écriture, sans tenir compte du fait que l’immense écart d’une année entre deux enfants d’une même classe défavorise, à ce jeune âge, dans ce type d’apprentissage systématique, les plus jeunes d’entre eux, qui développent alors un désastreux sentiment d’inaptitude. Le constat d’échec a fini par tomber, et de nouveaux programmes redonnent, en 2015, sa belle spécificité à l’école maternelle, celle de se vouer au développement et à l’épanouissement de l’enfant, en décloisonnant comme il se doit les domaines de connaissances, en encourageant le mouvement, la manipulation, l’expérience, la découverte, le jeu, en valorisant les arts, la musique, le corps, la poésie, la richesse de la langue et de l’expression, en répondant sans cesse à l’infinie curiosité de l’enfant qui va bien au-delà du seul désir de lire. Toute une génération d’enfants, devenus de jeunes adultes, a subi l’enseignement du code alphabétique à outrance, qui a transformé nos jeunes génies à la créativité inouïe en tagueurs éplorés. J’ai cessé d’enseigner en maternelle juste avant ces années réductrices ! Aujourd’hui je suis de retour, à la case départ. C’est une chance inestimable. Le génie des enfants est intact, éblouissant, leur joie de vivre infiniment contagieuse, et les nouveaux programmes fort satisfaisants.

Un seul changement, flagrant, choquant : habitués depuis la naissance à côtoyer des adultes qui racontent leur vie sans la moindre discrétion à leur téléphone portable, les enfants n’écoutent plus du tout, sans contact visuel préalable, l’adulte qui leur parle. Pas un instant ils ne pensent que la voix qu’ils entendent, pourtant si proche, s’adresse à eux. Ce constat inquiétant doit être pensé de toute urgence afin d’y remédier, et de reconnecter au plus vite l’enfant à l’adulte, l’adulte à l’enfant, l’être humain à son intégrité.

P.Mathex, 22/08/2016

Notes :

(1) A toi, ma grand-mère Suzanne, dont je ne comprenais pas le malheur, parce que j’étais une enfant.

(2) Edgar Morin, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur unesdoc.unesco.org/images/0011/001177/117740fo.pdf

(3) Myriam Harry, Lettres françaises http://www.huysmans.org/profiles/1949lettresfrancaises.htm)

(4) B.O. Ville de Paris 27/01/1900 Gallica

(5) Ferdinand Brunetière, Le roman naturaliste http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k80328t/f4.item

(6) Léon Frapié, Les obsédés  p.167 Calmann-Lévy Editeurs.

(7) Proverbe africain