Beirut Nightmares de Ghada Samman

Photo pour Beirut's nightmares

Beirut Nightmares (Kawabis Beirut) de Ghada Samman
Le texte original en arabe de Kawabis Beirut, ( Beirut Nightmares en traduction anglaise) de Ghada Samman, est paru en 1976 à Beyrouth aux éditions Dar al-Adab. L’auteur, Ghada Samman, est née en 1942 à Damas, en Syrie.

Nightmares : « Cauchemars ». En temps de guerre, l’être humain, privé de tout repère, se refuse à qualifier de réalité les atrocités qui se sont emparées de son quotidien. Ce mot « cauchemar », résonne alors dans toutes les bouches, hurlant l’incrédulité et l’espoir d’un hypothétique réveil. « Cauchemar » permet de justifier l’incompréhensible, l’absurdité et la cruauté inouïes d’évènements qui défient l’intelligence et le bon sens. En temps de guerre, aujourd’hui comme hier, cauchemar et réalité ne sont plus, hélas, qu’une seule, même et misérable entité.

Quand finira ce cauchemar ?

Références et remerciements :
Beirut Nightmares de Ghada Samman, éditions Quartet Books, 1997.
Traduction et préface de Nancy Roberts

Kawabis Beirut, a été traduit dans plusieurs langues. La traduction française (Les cauchemars de Beyrouth), pourtant mentionnée dans la préface de Nancy Roberts, reste introuvable. L’article qui suit fera donc référence à la traduction anglaise de Nancy N. Roberts et jonglera, une fois de plus, avec les deux langues, le français et l’anglais. En suivant l’équateur, rappelle à l’occasion que Ghada Samman, syrienne, qui est également francophone, est une figure majeure de la littérature arabe contemporaine, et qu’il est grand temps de traduire en français son œuvre immense.

La situation

Beirut Nightmares relate en 151 chapitres-cauchemars, les deux semaines infernales vécues par la narratrice et auteur Ghada Samman, prise au piège, à l’intérieur de sa maison, dont elle occupe le troisième et dernier étage, d’échanges de tirs et de bombardements, pendant la guerre civile au Liban en 1975. Les tireurs embusqués dans les étages de l’hôtel voisin s’acharnent sur tout ce qui bouge, les obus pleuvent sur la maison et le quartier, l’ensemble motivé par l’indiscutable et incompréhensible logique de la terreur.

Avec Beirut Nightmares, En suivant l’équateur revient à son propos premier : cette littérature qui nous rappelle ce que nous aimons oublier, qui nous met face à notre cruelle réalité, indissociable de « qui nous sommes », abordant cette fois le pire de nos attributs : la guerre, et parmi les guerres, peut-être la pire d’entre toutes, celle dont la blessure ne guérit jamais : la guerre civile. Journalistes et historiens s’efforcent de nous aider à comprendre l’incompréhensible, mais la guerre – sa folie, notre folie humaine – n’est peut-être mesurable que par l’intensité du cri de ceux et celles qui la vivent au quotidien, qui en sont les victimes, les otages, les témoins, les sacrifiés.

“ Those who weave their theories of war rarely compose their works in bomb shelters, on military bases, under gunfire or in the face of actual blood and carnage.” p.190

La littérature a le pouvoir de faire résonner ce cri de rage qui anéantit.
La prose imagée de Ghada Samman s’ est emparée du langage comme d’une arme de combat. Sa langue ne craint pas le censeur. Son récit, publié en 1976 est, hélas, malheureusement, atrocement d’actualité. Combien de milliers de personnes aujourd’hui même dans son pays natal, la Syrie, pourraient prononcer ces mots ?

“ Unfortunately for me, my house was located exactly midway between the two groups of fighters. Right smack in the middle…” p.29

Combien de sacrifiés, coupés de tout secours, prisonniers des bombardements, vivent actuellement cette même situation ?

“ We were like the inhabitants of a leper colony. No one would have dared come near us, not even a thief! Shells and bombs were the only things willing to hazard paying us a visit, to come knocking on our doors and walls..” p.30

Dans quelle situation se trouve la narratrice de Beirut Nightmares ?

“ Armed men had occupied the Holiday Inn, across the road from our tiny old house. The hotel overlooked the top floor of our three-storey building like a mountain of cement and iron towering above some peaceful peasants’ shanty at the bottom of a ravine.” p.4

Sans nouvelles de son frère Shadi sorti pour chercher des provisions, prisonnière, avec les voisins du rez de chaussée, Amm Fu’ad, son fils Amin et leur domestique, à l’intérieur du bâtiment, sans réserves de nourriture ou d’eau potable, la situation devient immédiatement un véritable cauchemar.

“ I’d become the prisoner of a nightmare that was to drag on and on…” p.3

Depuis plusieurs mois la guerre civile fait rage au Liban, Beyrouth est un champ de bataille, un théâtre vivant des pires atrocités que les journaux relatent de long en large. Relire les actualités des mois passés lui permet alors de prendre conscience de la situation dramatique dans laquelle se trouve :

“…I sat reading a pile of old newspaper that I’d found heaped in the corner of the kitchen. They were two and three months old, and all of them spoke about death, murder, cadavers, kidnapings and our bitter, intractable civil war. All of them were nightmares, nightmares, nightmares…” p.36

Qui est Ghada Samman ?

“ I’ve been destined to live my life as an alien, homeless and homesick…” p.95

En 1975, Ghada Samman, âgée de 33 ans, est une femme qui a déjà beaucoup vécu, travaillé, voyagé, et souffert. Orpheline de mère très jeune, élevée par son père à Damas, qui décède alors qu’elle n’a que vingt-quatre ans, elle mènera alors une vie d’exil, libre et professionnelle, au Liban et en Europe, qui lui vaudra les critiques de sa famille et de la société bourgeoise et bien-pensante damascène. Journaliste, traductrice, éditrice, écrivain, son statut de femme indépendante déplaît :

“ Ever since I was a teenager I’d been supporting myself financially, living my life like another guy in the family” p.40

“ I’d always been a loner, a homeless refugee wandering back and forth among continents, cities, streets and friends. In fact, this has caused a near-complete estrangement between me and my maternal uncles in Syria.” p.97

Sa carrure d’éternelle paria, l’aidera, espère-t-elle à trouver la force d’affronter la nouvelle épreuve qui se présente à elle :

“ After all, I’d endured indescribably harsh conditions before. I’d been obliged to sleep in places haunted by cold, homesickness and grey phantoms, and I’d taught myself how to adjust to whatever suffering happened to surround me.” p.17

Le sentiment d’exil lui revient dès qu’elle se trouve obligée de dormir dans l’appartement de ses voisins au rez de chaussée, où tout éveille en elle un sentiment d’étrangeté :

“ Here I was, a vagabond again…” p.38

“ How many times had I dressed in cold, strange rooms in faraway lands, a new room every day and a meal of gloom and loneliness every morning?” p.43

Prisonnière dans son propre appartement, la vue de sa bibliothèque lui remémore son passé :

“ My gaze was fixed on the shelf that held the books I’d written, as well as scores of others that I’d translated over a period of ten years of work in a revolutionary publishing house. “ p.47

Cette nouvelle épreuve fera-t-elle d’elle une femme soumise ?

“ Would it really be possible to tame me – this wild, headstrong filly, this gypsy woman raised on freedom, remote villages and sunrises breaking over distant mountain peaks? Is it possible that the sniper on top of the Holiday Inn might succeed in breaking my spirit?” p.126

Ou la laissera-t-elle une fois de plus seule, abandonnée à elle-même?

“ Alone…alone, just as I always had been.” p.371

Ghada Samman est une intellectuelle syrienne, romancière, essayiste, journaliste, poète, éditrice, enfant libre d’une région du monde où sévit aujourd’hui, encore et toujours, une guerre d’une violence inouïe, injustifiable, inacceptable. Sa destinée est de prendre la plume pour faire entendre la voix de ceux et celles qui, otages sans défense des conflits d’intérêts de puissances gouvernantes, financières ou idéologiques, n’ont plus que leurs larmes pour pleurer. Son œuvre littéraire, célébrée dans le monde arabe, est inconnue en France.

“ Life had taught me that it was no use running away from where I truly belonged. I was a daughter of this land, a daughter of this Arab region so ridden with unrest and turmoil that it threatened to boil over at any moment. I was also a daughter of this war. This was my destiny.” p.47

Une critique sévère de la société

L’auteur de Beirut Nightmares dénonce avant tout des dirigeants, une société, un système, dont les agissements la révoltent, qui ont fait d’elle une paria, et où nul, à ses yeux n’a le droit de se prétendre innocent.

“ – No one is innocent in a guilty society.” p. 48

“ I was writing with fiery passion about our leaders, who seek to treat a cancer with an aspirin, and about that corrupt class that thinks of homeland as some sort of suitcase in which it can pack up its wealth and flee…” p.56

“ The big time criminals, I said, were those who had been insisting on dancing the dabka on our dead bodies for half a century without so much as a change of leadership. And if such a change did occur, then their descendants simply inherited the kingdom of their fathers, cloaking themselves in the same Ottoman-like mentality and manners which with age had gone musty and putrid.” p.62

Son vieux voisin Amm Fu’ad, comme elle pris au piège à l’intérieur de l’immeuble, fait partie de cette classe dirigeante corrompue, et son fils, Amin, totalement dévoué à son père au point de rester célibataire et de sacrifier sa jeunesse pour le servir, en est l’exacte copie.

“ …in his days, Amm Fu’ad had been a fighter as well as an important government figure. As evidence of his importance, he possessed a huge fortune that had been amassed through means which, by his generation’s standards, weren’t considered terribly immoral.” p.75

La narratrice, par contre, n’appartient pas à cette société qui la rejette et qui ne supporte pas son indépendance forcenée.

“ I, on the other hand, seemed to belong to another species. And like most members of my own family, Amin secretly hated me.” p.75

Elle est outrée par les mensonges de la radio locale qui diffuse des chants vantant la gloire et la beauté du pays et qui annonce que le calme règne dans la ville :

“ What was this nonsense about « glory » when the country was on the verge of collapse ?(…) Who do they think they’re fooling? I thought. The news report must be prepared specially to please some “big daddy” perched on top of the pyramid. But wasn’t this radio station, which we were supporting with our own money, under an obligation to give us the facts?” p.110

“ The gap between what was taking place behind the scene and what was being presented to us on the official “stage” was truly frightening” p.111

Lorsque la situation dans la maison devient totalement désastreuse et qu’Amm Fu’ad meurt, que la faim et la soif se font sentir, et qu’il faut, avec Amin et son domestique, décider de que faire du cadavre du vieil homme, la narratrice réalise que c’est le weekend et qu’ailleurs, les préoccupations de la population sont tout autres. Une fois de plus elle dénonce :

“ In countries whose populations are starving, the weekend – like the rest of the week – is a time for mass annihilation, a time to be spent not planning outings but burying the dead. How is it that people who go cruising on yachts at Hotel St George or ice-skating at the Cedars Hotel could have failed to notice the tents of the hungry scattered along the sides of the roads as they headed for their resorts and places of entertainment? How could they have seen, yet not seen?” p.234

Amère, l’auteur ne pardonne pas. La mort d’Amm Fu’ad entouré de ses biens ne l’émeut pas. La classe sociale à laquelle il appartient porte de lourdes responsabilités. Amin en incarne l’égoïsme et la lâcheté.

“ Those who seek to replace love with the desire to possess are the very people who also make wars.” p.289

A quoi ressemble l’enfer vécu par la population prise en otage à l’intérieur des maisons?

“ Into the room came a foreign body – a being possessed of a hot vitality and terrifying strength. I heard the sound of it striking the wooden door, then the chair, the bed and finally the other door. At first I didn’t understand exactly what had taken place. The room was filled with the peculiar odour of something burning. Either a bullet or a piece of shrapnel had pierced one edge of the door leading to the room. After entering the room, it had blown the chair leg apart, then collided with the bed and ricocheted off it on to the other door, punching a hole through it. I stood there in a daze, staring at the aftermath. Splinters of wood covered the floor, the bed and my hair, as well as the magazines scattered all over the floor, and I stared in horror at the places where the object had been…(…)…There was something that terrified me also…I had always thought that bullets (with which this was my first real-life encounter) took off in a straight line, then kept on going until they hit their target. However, this bullet (or splinter) had moved through the room like a billiard ball or a frightened cat. It shot in all directions, destroying my military theories about the safety of staying at ground level or of lying down flat.” p.18

Telle est la réalité : l’horreur de la guerre ne ressemble à rien de connu par qui ne l’a pas vécue.

“ I now realized I was up against an enemy I knew absolutely nothing about.” p.19

Impossible de circuler dans une ville en état de guerre civile sans passer, à chaque coin de rue, par autant de barrages où chacun risque sa vie. Lorsqu’elle se retrouve prisonnière, dans l’impossibilité de sortir de chez elle sans risquer la mort, l’horreur indescriptible de la guerre a déjà dévasté sa vie. Son ami, son amoureux, l’homme qu’elle aime, est froidement abattu sous ses yeux pour avoir commis la seule faute d’appartenir à l’autre religion….La vie de la narratrice bascule alors. Le cauchemar hélas, n’est pas un rêve et dépasse tout entendement.

“ It was a nightmare beyond belief.” p.34

“Scarcely had my beloved turned his back and stepped on to the pavement than the shot ran out. The night air seemed to make it all the louder, like the sound of hungry birds of prey screeching over a floating corpse. Right before my very eyes, my beloved was torn to shreds. His shoulders, his arms, his back, his chest – every part of his body that I’d kissed was torn asunder. As the bullet penetrated him it thrust him forward. He collapsed on to an airline display window, which shattered and turned into knives of glass that pierced him.” p.34

Comment faire face, rebondir, après une telle épreuve, alors que le cauchemar ne fait que commencer et que l’appartement dans lequel elle se cache est devenu la cible de tous les dangers, où la vie n’ est plus qu’une interminable succession de rêves terrifiants, d’atrocités dont la l’effrayante réalité désarme, à l’instar du terrible récit, désespérant, du bourreau impuissant, qui, incapable d’honorer sa jeune épouse, et pour apaiser sa frustration, trouve satisfaction à torturer à mort cinq jeunes hommes de moins de 15 ans ?

“ Delighted with his new assignment, he took off his shirt, exposing his powerfull muscles. Next off came his belt.
Three hours later, five corpses were found in a Beirut side street. Their head had been severed and what remained of their bodies bore the mark of brutal torture.” p.69

Avec le temps, nous dit la narratrice, on peut s’habituer au son des bombardements, et même s’endormir sous les sifflements incessants des tirs et des balles.

“ However, rather than soaring into clouds of dreams, I made a slippery descent into the abyss of nightmares.” p.98

Plus rien ne distingue les cauchemars qui peuplent son sommeil fiévreux de ceux dont elle est à chaque instant le pitoyable témoin, ni des atrocités que relatent les journaux des mois précédents empilés dans son appartement.

“ I read for a while from the pile of old newspapers, then decided to stop, since they were just stirring up more nightmares in my head. Amassing the horrors of the previous months before my very eyes, the newspapers transformed them into a film strip that went gliding through my head filled with savage brawls and a raucous, nightmarish din.” p. 109

Lorsque les bombardements et les tirs se calment un instant pour laisser place à un silence « de champ de bataille », Ghada Samman risque un regard par la fenêtre et se demande si tout le voisinage a fui ou se terre comme elle à l’intérieur des maisons. Sur une terrasse les vêtements d’un bébé que nul ne s’est encore risqué à décrocher sèchent depuis plusieurs jours.

“ Finally a woman slipped out, her large belly preceding her, and began hurriedly taking them down. She looked frightened. Her hand was trembling, and now and then she would drop the clothes pegs. Nevertheless, she kept gathering the clothes, looking around furtively as if she were stealing them. Then suddenly a shot was fired. Had it landed in her stomach – in the foetus heart, or in her own heart? She fell to the balcony floor and out of sight. This was apparently the snipers way of saying “good morning” to his neighbours.” p. 105

Combien de personnes agonisantes au même instant gisent à terre quelque part dans les rues et les allées de Beyrouth , et que nul n’ose secourir?

“…the countless numbers of people who lay wounded on the pavements of our grief-stricken city, or those among them who’d been fortunate enough to be placed in hospital beds – the thousands who at that very moment lay bleeding in dark alleys, while merciless winds cut though their wounds like knives.” p. 236

Qu’est donc véritablement la guerre? Les récits quotidiens des atrocités commises au nom d’un camp ou de l’ autre, dont les journaux d’actualités débordent à n’en plus finir, permettent-ils seulement de concevoir à la fois l’absurdité, la cruauté, et la stupéfiante réalité de cet attribut apparemment spécifique de l’espèce humaine ?

“ Qui ouvre une école, ferme une prison » p.332

… L’éducation, l’école, pourraient-elles venir à bout de la violence ? Est-ce une piste à suivre pour mettre fin à la criminalité, à la guerre ? L’école n’est-elle pas au contraire le lieu de toutes les distractions, inspiratrice de chants partisans, qui nous empêche de voir et concevoir clairement notre implacable réalité, celle que Mark Twain, homme âgé et revenu de tous les voyages et de toutes les illusions, nous présente, en prenant le temps de faire les détours nécessaires « en suivant l’équateur »? A quelle école apprendre le réel tel qu’il est ? Où apprendre à ouvrir les yeux et voir, véritablement, qui nous sommes, si ce n’est en prison ?
Une nuit, métamorphosée en chouette dans un songe angoissant, la narratrice s’envole jusqu’a à la prison où son frère Shadi est cette fois prisonnier de guerre. Son codétenu palestinien annonce alors :

“ If I do get out of prison, I’ll never forget. I’ve changed completely, once and for all. I used to hear people say : whoever opens a school closes a prison. Well, I regret the fact that I ever attended school. All it did was distract me from seeing the tragedy that Lebanon was living through. As for prison, it’s the only true “school” I’ve ever know!” p.332

En temps de guerre, qui sommes-nous ? Quelle logique nous guide ? Quels instincts se réveillent en nous ?

En temps de guerre, d’intense danger, l’être humain ne perçoit-il plus le monde de la même manière ? Fait-il appel à des aptitudes inconnues, répond-il a des réflexes des survie habituellement endormis, cachés au plus profond de son être ?

“ It was as if the sounds of the explosives had a mysterious drug-like effect.. releasing a hidden strength stored somewhere deep inside us, while at the same time silencing the voice of everyday logic and common sense…”p.2

Le corps réagit-il avant l’esprit?

“ I’d been awakened by a horrendous explosion… I screamed…In fact, I heard myself screaming even before I was completely awake, and the sound of my own voice frightened me more than the explosion itself…Then at once I understood what was going on…” p.39
“ I didn’t know that I had it in me to be brave…but without being aware of what I was doing, I picked up the small fire extinguisher and rushed to her room.” p.53

Quelle force en nous décide?

“ Only then did I notice that my knees were shaking as if they been detached from both my body and my will.” p.53

Quel reflexe primitif décuple-t-il ainsi la vitesse de réaction, et met-il à ce point les sens en éveil ?

“ Once again a vague sense of danger came over me, a sense that some hot presence had penetrated the room. I felt something hot touch my right ear, then collide with the wall behind me just as some glass was shattering.(…) Soon afterwards I realized that a bullet had grazed me, wounding the tip of my ear…(…)All I felt was a very hot sensation all over my body, a wakeful vigilance en every cell and every limb, a sort of sinfully delicious exhilaration.” p.59
“…Something else that perplexed me about the bullet was the way in which it moved and the fantastic speed with which everything had taken place. I could feel the fire ablaze in my ear even before the bullet had stolen in the house.” p.59

Eveillé au plus point, les capacités sensorielles démultipliées, l’être humain redevient-il ce qu’il a toujours été, un animal à l’affût, tantôt chasseur, tantôt chassé, prêt à attaquer, à fuir ou à se défendre ?

“…I could hear someone breathing. It was pitch dark. Listening closely, I was transformed suddenly into a single, huge ear. I detected a distinctive scent in the air – the scent of fear.” p93
“…it was as if my body had been transformed into a sophisticated, high precision instrument capable of identifying and classifying even the most elusive sounds…..” p.162

Que se passe-t-il lorsque le danger de mort est imminent ?

“ At such moments the body is possessed not so much by fear as by an intense, almost passionate sense of anticipation and readiness” p. 279

Quelle force permet-elle à l’être humain en état de choc de continuer lorsque tout semble perdu et désespéré?

“ Why couldn’t I just admit that I felt lonely and fearful in the face of the infernal night that surrounded me on every side? And why didn’t I own up to the fact that I was inconsolably miserable about Youssif’s absence, a loss that no one could possibly make up to me? Besides that I was anxious and upset about my brother’s imprisonment.(…) Also why couldn’t I admit that I was in a state of grief and shock? After all, right before my very eyes the civil war had exposed the falsehood of my society’s pretensions of stability – a lie that I’d nearly fallen for.” p.96

La guerre, l’errance, sont-elles indissociables de la condition humaine? Notre espèce migrante peut-elle se permettre d’espérer mieux ?

“ Did fate want to remind me of a lesson that I’d nearly forgotten – namely, that the basic human condition is one of homelessness, alienation and non-belonging ?” p.97

La narratrice compare alors le pouvoir d’adaptation aux situations les plus traumatiques en temps de guerre à celle du malade en guerre contre le cancer.

“ I discovered that this body of mine, which I imagined to be so fragile, possessed an astounding capacity for adaptation.” p.98

La folie, pourtant, rôde en tout lieu, à tout instant, omniprésente, incontournable. Les pouvoirs d’adaptation, de résilience, ne sont pas à toute épreuve. Un coup de téléphone réveille la narratrice d’un cauchemar : Salwa, la sœur de sa collègue Maryam qui a rejoint la lutte armée, l’appelle pour savoir si son professeur de danse l’autorise à se joindre à son cours…..

“ She said she’d been so worried about it, she hadn’t slept the night before. And her sister Maryam? Oh, Salwa had forgotten to inform me that she’d been killed…” p. 108

En temps de guerre, l’être humain est-il semblable à lui-même, révélant sa face cachée, son intrinsèque réalité, sa nature profonde, ou bien a-t-il franchi la ligne, sombré dans la folie ? Où se trouve la limite entre folie et normalité ?

“ After all, hadn’t Beirut itself turned into one big madhouse ?” p.109

“ What sort of madness had swept over this city? It had become difficult to carry on a logical, coherent conversation with anyone at all.” p.112

Quelle logique peut-on croire? Et peut-on guérir de la guerre ?

“ After eight months of civil war, you become conscious of how the frightful chaos around you has taken possession of your inner being, and you feel the need to reorder the world inside you, including your values and your ways of understandings things.” p. 167

“…was it really possible (as some people were hoping) for the wounds of this city’s people – their inner unseen wounds – to heal over without even so much as a scar and for everything to go back to the way it had been? (What a tragedy it would be if everything really did go back to the way it had been!)” p. 173

“ Civil war loosens false attachments and in so doing it exposes the heart all the more to estrangement and loneliness.” p.185

“ The war had burned away all our masks. It had laid bare the savagery that had once remained hidden behind the city’s veneer of civilized urbanity” p.319

La guerre est une tragédie sans fin, un gouffre sans fond dans lequel disparaissent tous repères, toute logique, toute cohérence.

“ The tragedy of war lies not only in the heinousness of the crimes to which it always leads, but in its utter stupidity.” p.216

En temps de guerre, les préoccupations quotidiennes ont viré de bord et appartiennent désormais aux domaines de la folie et de la survie, les weekends ne sont plus consacrés aux sorties et mondanités, mais à résoudre des problèmes d’un autre genre :

“…what to do about the dead body that lay collapsed in a heap before me, and how to deal with thirst when the water had run out and with hunger when there was no more food. » p. 234

La narratrice en appelle à la clémence envers ceux qui ont faim :

“ Forgiven are the sins of the hungry. And blessings be upon everything that they burn or destroy. For now I too know what hungry truly means!” p. 303

Quelle est donc cette violence qui trouve en temps de guerre sa justification?

“ I realized, after all, that violence isn’t something that can be justified through rational argument. Rather, it’s simply engaged in.” p. 304

“ And even though at times I’m convinced that violence really is the only choice we have left, at the same time I refuse to try to justify it to anyone on philosophical grounds.” p.216

Les hommes qui, comme Shadi, frère de la narratrice, refusent la violence, passent pour des déments.

“ And of course, judged by the standards of a city that had gone out of its senses, the rejection of violence was really a “defect”! ” p.254

Engagée dans la spirale de la violence, la narratrice, réveillée par un bruit suspect en provenance de la fenêtre, s’empare d’un pistolet récupéré dans un sac abandonné, et tire sans prendre le temps de réfléchir à son acte. Elle entend un gémissement et un corps s’effondrer. Bien qu’elle découvre alors qu’elle a n’a pas tué un homme, mais un chien, elle ne se remet pas du fait qu’elle ait été capable de tirer.

“ What was really worrying me was a disturbing fact that had just struck me – namely, I was capable of murder !” p.354

Quelle est cette violence prête à surgir à tout instant?

“…it was also true that I’d pulled the trigger without knowing whether I was shooting at a human being or a beast – and without knowing whether I myself was a human being or a beast.” p. 368

L’homme, l’animal

Une fois la frontière cauchemar-réalité gommée, une fois la limite raison-folie évaporée, l’être humain pris dans la tourmente de la guerre perd tous ses repères et doute : est-il un homme ou un animal ? Son comportement, ses réactions, ses réflexes, sont-ils humains ? N’est-il pas au plus près que jamais de son animalité ? La guerre, pourtant n’est-elle pas un attribut spécifiquement humain ? La seule distinction homme-animal a elle un sens ? Qui sommes-nous véritablement ?

Dans Beirut Nightmares , les animaux sont pris dans la même tourmente infernale, prisonniers de la folie des hommes. La guerre ne les épargne pas. Réveillée par une explosion, la narratrice entend des gémissements provenant de la maison voisine et se souvient alors que celle-ci abrite une animalerie. Le sort des animaux délaissés par leur propriétaire, et prisonniers de leurs cages comme les hommes de leurs appartements, et la volonté de trouver un moyen de leur venir en aide, deviennent pour elle une véritable obsession.

“ Perhaps its owner, working as a sniper, had been distracted from taking care of the animals and feeding them by his new job of manufacturing destruction. Or was he just not able to get to them?” p.10
“I pictured the animals inside their cages, smelling the odour of gunpowder and fire and picking up the danger-charged electrons that filled the air.” p.11

Lui revient alors le souvenir d’une visite à l’animalerie, durant laquelle elle avait réussi à se faufiler dans l’arrière-boutique, dont l’insalubrité et l’absence de lumière contrastaient avec la propreté impeccable du magasin.

“ There were cages of various sizes and shapes arranged in such tight rows that there was virtually no space between them, like the graves in some paupers’ cemetery. Neither sun nor wind nor dew nor blue sky could reach them. Inside the cages was a motley group of living creatures that resembled human beings in their diversity…” p. 12

L’auteur ne cessera plus de comparer les animaux prisonniers et maltraités aux hommes otages et victimes de la guerre. A maintes reprises elle questionnera la distinction homme-animal, comparant les souffrances des animaux à celles des hommes, les réactions des hommes à celles des animaux, les barreaux des cages aux murs des maisons, les cris des uns aux pleurs des autres.

“ It was autumn and I was a prisoner just like the creatures held captive in the pet shop.” p.21
“….I heard nothing but the moans and wails of the creatures in the pet shop. Their voices seemed laden with fear, anxiety, anger and confusion. Or was I just hearing my own inner voice?” p.24
“ I heard some of them beating their heads against the sides of their cages in protest, while others sat quietly, awaiting the unfolding event to come. Some were praying, while others were dreaming or blaspheming or trying to escape or delivering speeches and sermons…just like people…exactly like us, the residents of this tame domesticated neighbourhood…” p.42
“ I heard their voices joining in unison with the murmurs and growls of the domesticated families imprisoned in the neighbourhood until at last it became a single chorus, like the chorus in a Greek play telling the story of a city stricken by the plague of madness.” p.61

Le sort des bêtes captives et affamées finira par hanter la narratrice qui risquera sa vie pour tenter de les libérer.

“ What was it that drew me to them ? Why did their voices haunt me so? What was the common something between us?(…)Might it have been the tie that develops between being that share a common fate? Might I have been one of them without realizing it?” p.77

A son plus grand étonnement, une fois les portes des cages ouvertes, aucun des animaux ne s’échappe, et ceux qu’elle aide à sortir retournent instantanément se blottir à l’intérieur de leur cage, auprès de leurs congénères. Une fois de plus, désespérée, elle compare les animaux aux résidents de la ville assiégée eux-mêmes étrangers à toute notion de liberté.

“ They reminded me of the neighbourhood’s residents, who found themselves in a similar state. Around the beginning of every month the fighting would die down a bit, so everyone would go running to collect his salary – or half or a quarter of it, depending on what kind of mood his boss was in. Then they’d all go scurrying back to their houses, or rather their cages, loaded down with as much food as they thought they could reasonably hoard.” p.92

Désemparée par le refus de liberté des animaux, la narratrice craint de sombrer dans la folie et quitte les lieux au plus vite.

“ I ran across the garden hunched over like an ape (which, I’d concluded, must be the normal human gait during times of civil war.)” p.93

Son propre comportement lui rappelle à chaque instant celui d’un animal traqué.

“ I paced around the house like an animal that’s fallen into a deadly trap.” p.119

Combien de temps, se demande-t-elle, avant qu’elle ne devienne elle-même une créature apeurée, soumise, fuyant sa liberté ?

“ When will it happen that the door to freedom stands open before me, yet I fail to go through it ? When will cowardice and submission become second nature to me?”
“When will this civil war succeed in domesticating me?” p.125

Elle assistera plus tard, par la fenêtre de l’animalerie, à une scène terrifiante. Le propriétaire du magasin reviendra et sera tué puis dévoré par ses chiens affamés.

“ The fool ! He appeared to have been totally unaware of the fact that even peaceable domestic creatures can become hungry enough and enraged enough to bare their fangs.” p.302

Un autre animal est victime de la folie des hommes. Amin, le voisin de la narratrice, possède un petit singe enfermé dans une cage au fond du jardin.
Impossible de traverser le jardin pour le nourrir sans être soi-même la cible de tirs. Cela n’empêche pas Amin de demander à son domestique, qui refuse, de prendre ce risque. Le domestique pourtant, n’y tenant plus, finira, un jour, une banane à la main, par tenter une sortie. Abattu par un sniper, y perdra la vie. Amin, le voyant baignant dans son sang au fond du jardin, pense que l’homme s’est enfui après lui avoir dérobé des biens. Pas un seul instant il n’imagine que son employé ait pu ressentir de l’empathie pour l’animal affamé.

“ After all, the kindness and compassion that had led to the servant’s demise were sentiments that someone like Amin would never understand…” p.286

Les animaux envahissent les cauchemars. Plus rien ne distingue alors leurs cris, hululements, bêlements, de ceux des humains et des hurlements de la narratrice terrorisée…

“ I let out a long bloodcurdling scream, like a jackal on a yellow-mooned night..” p.239

..ni de la voix bêlante du journaliste, qui, bien que terrifié par ce qu’il vit et dont il est chaque jour témoin, annonce imperturbablement à la radio que tout est calme.

“ On his way he’d had pass as usual through the Sanaai district, where he’d been shot by a sniper who missed his head but managed to shatter the front wind screen of his car. Add to this the bomb that had gone off just half a minute’s distance behind him on Shaykh Bishara Khouri Street and the heavy shelling that had gone on all night around his house, which was located midway between the Shiyah and Ayn Al-Rummaneh districts.” p.257

“ As happened every morning, he was taken aback by the report he’d been given to read. According to the report, “calm” had prevailed throughout the capital city the night before and all streets were described as “safe and passable”” p.257

Le journaliste, conscient que tout refus ou protestation sonnerait son arrêt de mort, lit le bulletin du jour à contre cœur. Une étrange métamorphose se produit alors et le son de sa voix ressemble de plus en plus au bêlement d’un mouton. Deux protubérances apparaissent sur son front et seule la peur des représailles l’encourage à lire encore.

“ He felt as if he were some bloodthirsty murderer setting death traps in the streets for innocent victims.” p.259

Le troupeau des auditeurs s’éveille enfin, lorsque le présentateur radio, pour décrire la situation de la circulation en ville, ne réussit plus qu’à émettre un long et plaintif bêlement désespéré.

Cauchemars ou réalité ?

Hurlement de la femme-bête terrorisée, pathétique bêlement suppliant du présentateur-radio soumis, vol de la narratrice devenue chouette, le basculement d’un monde à l’autre, du réel au cauchemar, du cauchemar à la réalité, n’a plus l’aspect d’un passage dans un sens ou dans l’autre, d’une chute d’un état conscient à un sommeil perturbé, ou d’un retour soudain dans un monde concret, mais ressemble à une nage désespérée entre la vie et la mort sans possibilité ni d’atteindre le rivage ni de se noyer dans une mer déchainée. Un état de souffrance continu qui prend la forme d’un témoignage composé de cent-cinquante-et-un cauchemars insoutenables. Peut-on seulement témoigner d’un cauchemar ? En temps de guerre, hélas, oui, le cauchemar a pris possession du réel, du vécu. Au réveil la réalité s’avère pire encore. Nul refuge, nul espoir, tous les repères ont disparu. Youssif, l’amant abattu sous ses yeux par ses propres étudiants, ayant commis la seule faute d’appartenir à la religion de l’autre camp, hante chaque jour le sommeil de la narratrice, couvert de sang, le corps déchiqueté par des éclats d’obus, insupportables et désespérantes apparitions.

“ The door opened, and in came my boyfriend with his taut physique, looking like an arrow straight out of Africa. (…)His body was covered with blood and on his bare chest there were pieces of broken glass. My body had also begun to bleed from all its pores.” p.9
“Then there was an explosion and the nightmare was shredded into pieces. The explosion threw me to the floor, and I was afraid and alone, but bleeding only on the inside!” p.10

Au réveil, la réalité cauchemardesque est funeste.

“ When the shooting had quietened down and the rain had ceased its coughing, a tense, frightening silence prevailed. It was an unbelievably nightmarish silence, like the stillness that must reign inside coffins that have been shut up for hundreds of years.” p.22

Aucune distraction possible, la lecture de vieux journaux n’est que cauchemars.

“ A world of horror opened up before me, as if I’d stepped inside the dark cellars of the past and suddenly found myself reliving the horrors of the previous months…
As I kept on reading, nightmares of horror sprouted inside my head, then began growing and spreading, putting out new shoots with the untamed savagery of some abominable, carnivorous plant…” p.36

Plus tard blessée à l’oreille par une balle, soignant sa blessure, la souffrance l’entraîne dans un nouveau défilé de visions terrifiantes.

“ I saw severed legs running away without their bodies and disconnected forearms waving along the roads, bearing white flags or stretching out their hands in search of someone to come to their rescue.” p.64

Les cauchemars finalement prennent le dessus et s’emparent à chaque instant des pensées de la narratrice.

“ Ah, nightmares, nightmares…
They were sprouting inside my head and climbing the walls of my brain like some sort of wicked, mythical plant…
Ah, nightmares, nightmares…
They were erupting from inside my head (or might they have been outside as well ?).(…)..now I was seeing them constantly, even when I had my eyes wide open.” p.65

S’endormant au son des mitraillettes, elle sombre une fois de plus dans un abysse de cauchemars.

“ Despite the machine-gun battle that was raging on Hourani Street – so close as to be virtually next to my pillow – I found myself dozing off. However, rather than soaring into clouds of dreams, I made a slippery descent into the abyss of nightmares.” (…)
“It was a night of nightmares…I couldn’t feel a bed under me. Instead, it was as if I were supended in midair, surrounded on all sides by the winds of the night and the unknown. They picked me up and carried me across forests and jungle whose ‘trees’ were human bodies – mangles, bloodied, screaming…” p.98

La narratrice ne sais plus dans quelle état de conscience elle se trouve vraiment : éveil, sommeil, cauchemar, raison ou folie.

“ After all, aren’t bad dreams just an expression of an elevated level of perception ? Don’t nightmares take place in a state of heightened alertness? And isn’t what we call madness in actual fact a kind of ‘unfiltered’ awareness?” p.155

Un défilé de personnages habitent ses cauchemars, tantôt sous forme de corps disloqués, tantôt de personnages terrifiants, d’un enfant qui rencontre la mort en personne, d’une voyante qui voit dans sa boule de cristal le Liban se consumer, d’un tireur embusqué affublé d’un œil de cyclope, d’un vieil homme nommé Holiday en conversation avec une Dame nommée Beyrouth, d’un humble commerçant, père de sept enfants affamés, qui une fois ruiné puis rançonné chaque jour décide à son tour de rançonner les plus faibles, de deux mannequins dans un magasin de la rue Hamra, d’un gardien de morgue, d’un misérable employé de banque souffrant d’être chaque jour témoin des richesses amassées par les classes exploitantes, d’un bourreau impuissant, de son frère Shadi tantôt maffieux, tantôt lui envoyant un courrier qui se transforme en bombe.
Difficile alors de distinguer parmi ces cauchemars ceux qui ne sont pas des rêves mais bien un état des choses, pures réalités de la guerre civile, de la souffrance de ses victimes, de l’absurdité des situations, et de l’ambition de ses instigateurs.

Cette pure réalité est devenue le cauchemar par excellence :

“ It was just like a nightmare….Winds laden with poisoned rain were whistling through shuttered windows whose glass portions had been left open, the result being that the light remained outside while the biting, wintry cold came streaming in. Just the way it happens in nightmares…” p.233

La frontière délimitant les espaces distinct rêve-réalité s’efface encore lorsqu’enfin proche d’une libération imminente, la narratrice, n’en croyant pas ses yeux, aperçoit le char qui vient la délivrer.

“ At moments such as these, there’s a blurring of the boundaries between the misty, grey land of dream and the sharp, black land of reality. Things that are visible seem to be wandering about lost inside one’s head and it is hard to know exactly how to classify them, since they’re neither grey nor black.” p.358

Plus étrange, plus étonnante, la troublante intrusion dans un rêve de l’indication exacte du lieu où la narratrice a bel et bien caché les lettres et photos de son amant Youssif, cachette oubliée qu’elle recherchait désespérément.

“ I remembered the dream I’d had the night before, and Youssif’s things, and I marvelled at the world of mystery to which we’re transported when we shut our eyes and sail away to the land of Nod. But is it really another world?” p.176
“…I remembered the path I’d taken in the dream, including the old chest of drawers and the cradle I’d slept in as a baby.(…)Then I removed the ancient-looking blanket that I’d seen in the dream, only to discover to my amazement that Youssif’s things were resting underneath!” p.177

Auprès des lettres de Youssif, la narratrice retrouve ses propres notes et documents, écrits au cours des sept années précédentes, ainsi que le précieux manuscrit de Beirut Nightmares, roman-témoignage époustouflant, rédigé en plein théâtre des destructions, dans le désespoir et l’incertitude quant à la possibilité d’un avenir, jour après jour, alors qu’elle-même chancelle à tout instant sur la ligne fragile qui sépare la vie de la mort.

L’écriture, les livres

Ghada Samman, journaliste, romancière, essayiste, poète, éditrice, est une grande femme de lettres du monde arabe contemporain. La plume est son arme, l’écriture sa destinée. Privée de mère dès l’enfance, élevée par un père lettré, tous les ingrédients sont réunis pour faire d’elle l’artiste authentique et la femme engagée qu’elle est devenue.

“ Oh, writing – that peculiar strain of madness that pulsates in one’s finger, one’s cell , one’s very nerves. This was the ‘malady’ to which I’d succumbed from the time I was a child (Though it didn’t appear to have been catching). Through it I’d sought to escape from my tears and to compensate for the absence of the mother I’d never known, of tenderness and affection, and at times even love itself.” p.284

Son écriture imagée, allégorique, reflète une vaste culture littéraire à la fois arabe et occidentale. Le contenu de sa chère bibliothèque transparait dans son texte, ses lectures sont partie prenante de sa biographie, l’écriture de sa vie. Dans Beirut Nightmares, la ligne de séparation auteur-narratrice n’a plus lieu d’être. Ghada Samman n’invente pas, elle n’invente rien. Les rugissements de la narratrice terrorisée, son esprit hanté de visions apocalyptiques sanglantes, sont bien les siens. Son monde est littéraire, son texte est son expérience, les vers des poètes arabes l’aident à traverser les épreuves.

“ I laughed at myself. Here I was living on a battlefield and seeking to protect my body by reciting verses from Al-Mutanabbi as if they were some kind of incantation that should shield me from harm!” p.6

Sa bibliothèque, héritée de son père, est son bien le plus précieux, d’une valeur à ses yeux inestimable.

“ My library contained the only things in our whole house that I considered to be real treasures. My father had been a man of learning and piety. I’d inherited the first of these two qualities, if not the second, along with a library brimming with rare Arabic manuscripts to which I’d added a number of modern works in other languages. The library had also come to house my personal papers and archives, as well as everything I’d written over a period of ten years. Included among these were the ‘radical’ books whose translations I’d overseen during my five years at a publishing house held in such disfavor by officialdom” p.175

Pour la sauvegarde de ses livres, elle finira par adopter une vie sédentaire.

“ What did matter was my library, which alone had succeeded in convincing me to give up my life of ceaseless wandering. After all, libraries can’t survive on the wings of aeroplanes or in transit lounges any more than grass can grow on a perpetually rolling stone.”p.229

Son voisin Amin, si préoccupé par ses objets de valeur lui assène pourtant que sa manière de vénérer les livres n’est qu’un autre genre d’idolâtrie.

“ But you’re just like us, he said. You may happen to worship a different idol, but it’s an idol just the same.” p.291

Mais l’auteur ne se contente pas de lire et vénérer des livres. Chaque livre est pour elle une conversation, un dialogue, un échange d’idées qui l’entraîne bien au-delà du contenu du texte.

“…my library wasn’t a mere collection of books, at least as far as I was concerned. It was a dialogue. Every book it contained represented a human being with whom I’d engaged in a conversation, an exchange of ideas that had now been recorded in its margins. It was there that I’d scribbled cries of approval or rage, queries or comments. I seemed unable to read a book without doing so as if I were in some way rewriting it.” p.292

En ce sens, les livres de sa bibliothèque sont irremplaçables, et sa plus grande frayeur, obsessionnelle, est de les voir partir en fumée, embrasés par la guerre qui menace à chaque instant. Sa bibliothèque contient également ses propres ouvrages et, dans la détresse et la solitude, ses pensées se portent vers ses lecteurs à travers le monde arabe, qui lui ont manifesté leur soutien et leur sympathie.

“ Feeling hungry and lonely, I thought of the hundreds of nameless individuals in various Arabs cities and countries who for so long had sympathized with things I’d written and who had made their way to my heart over the bridges laid through my words.” p.288

Et sous l’enfer des tirs continus, allongée à plat ventre pour ne pas être vue par la fenêtre, elle continue, à la lumière d’une bougie, l’écriture du manuscrit qui deviendra « Beirut Nightmares ». Armée de sa plume imagée, intransigeante, elle combat, se révolte, souffre et doute souvent.

“ I was living on a battlefield without a single weapon to my name. Nor had I mastered the use of anything other than this skinny little object that went scurrying over the paper between my fingers, leaving quivering lines behind it like the trail of blood left by a wounded man crawling over a field of white cotton.” p.4

Sa colère, depuis toujours consignée dans ses ouvrages sous forme de mots appelant au changement, bien que purement intellectuelle, a joué son rôle dans cette guerre dont elle se sent elle-même responsable, les mots ayant quitté les pages pour se transformer en combattant armés en chair et en os.

“ …the lines I’d penned had always conveyed a call for change, a call to cleanse the face of this homeland of ours of all ugliness, washing it with justice, joy, freedom and equality.” p.47
“ Every word had become a fighter, every comma a bullet, and together they’d gone racing through the city to fulfil the ideals I held so dear.” p.175

Ecrire cachée sous la table au son des combats qui font rage lui donne une force étonnante.

“ Still, I began to write and write. And as I did so, it felt as if the act of writing were enclosing me on all sides like a coat of mail, garbing me with plate armour, and making me strong, like an ancient boulder in front of a storm.” p.55

Mais lorsque le projectile qui lui entaille l’oreille se loge dans son diplôme universitaire, elle réalise l’insignifiance de ses écrits face au pouvoir destructeur des armes à feu. Nombreuses dans Beirut Nightmares sont les comparaisons du stylo et de la balle de tout calibre, les propos sur l’écriture comme arme de combat, et les questionnements sur son efficacité.

“ I took the bullet in my hand and placed it beside the pen. Put a bullet beside a pen and you’ll find that the pen is larger. But this bullet in particular looked to me at first as if it were the same length as my pen. Then it grew larger and larger until it became a pillar of fire. Meanwhile, my pen quaked before it, growing thinner and thinner until it had no more substance than a feather of a wounded bird, helpless in the face of a storm of fire.” p.60

La plume est-elle une arme efficace? « The pen is powerless to confront a situation like this. Why don’t you join us?” p.63
lui avait demandé sa collègue Maryam après avoir rejoint la lutte armée.

Les projectiles semblent viser plus particulièrement sa bibliothèque. What “ was the secret behind this mysterious enmity between the book and the bullet?” p.106

Peut-être est-ce là le sort de l’auteur engagée,

“…I’m a writer, which means that the pen – rather than the gun – is the only tool I really know how to use in trying to bring about change.” p.215

Cette bibliothèque au contenu si précieux, seul bien chéri parmi toutes ses possessions, temple de la connaissance et riche d’appels au changement, de mots porteurs d’espoir, après avoir été mainte fois la cible de balles perdues, finira immanquablement dévorée par les flammes sous les yeux de sa propriétaire.

“ I ventured outside, only to find that my worst fears had been realized. Copious flames were surging out of the windows and, in a moment of untold misery, I found myself face to face with what I had dreaded the more than anything else on earth : my library was on fire!” p.308

De sa bibliothèque dont elle se remémore chaque ouvrage, chaque auteur, qui ont fait partie de sa vie, il ne restera que des cendres. Elle ne sauvera que le manuscrit de Beirut Nightmares, les lettres de Youssif, et quelques documents emportés dans un sac orange aux initiales d’une compagnie aérienne. Ce sac orange sera sa dernière possession. Elle l’oubliera finalement dans le char qui viendra la chercher, mais retournera le chercher au risque sa vie, semant l’incrédulité parmi les soldats.

“ The small orange bag contained a large yellow envelope on which I had scrawled in large letters ‘Manuscript for Beirut Nightmares’. Beneath it I’d placed my memoirs and other personal documents, along with various things which had been Youssif’s : papers, photos, matches, memorabilia and a few of his other possessions. These were the only things I intended to take with me from this infernal place – that is, if I were destined to get out alive.” p.284

Enfin sauvée de justesse avec son manuscrit, échappée de l’enfer grâce à l’intervention d’un responsable militaire qui la déposera à sa demande face à la mer, devant l’hôtel Carlton, reconnaissante a jamais, la narratrice se retrouve seule dans la rue. Elle se dirige alors vers la mer, dépose ses affaires sur un rocher et se débarrasse de ses derniers souvenirs de Youssif.

“ I stood alone on the street with an orange bag over my shoulder.
Alone…alone, just as I always had been. Planet Earth was like one immense ‘zero’, and I myself was standing at ‘point zero’ once again.” p.371
“Time had taught me that ‘zero was actually the largest number in my life. It didn’t represent loss for me. It had always been a point of departure…” p.372

Le manuscrit n’est pas perdu.

Beirut Nightmares,

“…the cries of distress that I’d uttered as I lived through my nightmares, as fragile and isolated as a lone tear on an orphan cheek.” p.136

sera publié et traduit en plusieurs langues.

De nombreux lecteurs entendront les pleurs désespérés d’une femme hurlant l’effarante absurdité de la guerre. On attend aujourd’hui une traduction française de ce texte, Les cauchemars de Beyrouth, nous exposant à quel point et avec quelle perversité la guerre, et parmi les guerres la plus pathétique, la plus abominable – la guerre civile – réussit à gommer de notre carte mentale les lignes saines et naturelles, côtes, fleuves et chaînes montagneuses, sur lesquelles l’être humain pose les fondations puis les murs de sa raison, de son épanouissement.

Conclusion : penser la guerre, repartir à zéro.

Nous apprenons peu des erreurs des générations passées. La guerre recommence, encore et toujours, redoublant de technicité et de cruauté, les belligérants ne manquent jamais d’arguments pour justifier leur folie meurtrière, et toujours, les populations sont humiliées, anéanties.

Le cauchemar, hélas, continue aujourd’hui dans le pays natal de l’auteur, un pays sublime, dont les écoliers étaient hier encore si curieux, si gais, dont l’odeur enivrante des jasmins et des citrons cueillis dans le jardin, le taboulé servi aux tables amies, les nuits de pleine lune dans le désert de roches noires, les mosaïques de la grande mosquée, et la route de Palmyre, ont illuminé mon quotidien pendant de nombreuses années. Ce pays s’appelle la Syrie. La guerre y fait rage, chaque individu y vit un cauchemar indescriptible, des familles entières sont sacrifiées. L’avenir y est inexistant. Cette guerre était redoutée, elle a eu lieu, pourquoi ne pas l’avoir évitée ?

N’est-il pas temps et possible de réfléchir – à l’échelle mondiale – à un programme général d’éducation à long terme nous confrontant à la réalité de la guerre et son absurdité, de se donner les moyens d’enrayer les mécanismes répétitifs motivés par les mêmes instances: argent, pouvoir, communautarismes, fanatismes religieux, qui font que la guerre ne cesse jamais, et reste, désespérément, une spécificité affligeante de l’espèce humaine ?
La haine farouche entre les belligérants, véritable carburant de cette machine infernale, héritée des générations passées, de l’histoire, entretenue par les intérêts financiers de chacun et d’un système déconnecté du réel et du vécu des populations, ne doit-elle pas être pensée, désarticulée, déconstruite, pour tenter de la désamorcer ?
Penser la guerre, penser la haine, désamorcer un à un les conflits incessants, qui depuis la nuit des temps, comme un feu de broussaille qui, à peine éteint, reprend un peu plus loin attisé par le vent, recommencent, se répètent identiques aux précédents, démonter les mécanisme qui les sous-tendent, plutôt qu’enseigner à nos enfants des chants patriotiques mensongers. Cette même haine ne doit-elle pas être pensée pour elle-même, en plus que de tenter de résoudre les frustrations qui la motivent : faim, misère, frustrations, inégalités, ignorance de la réalité d’autrui ? Ne peut-on pas, comme l’auteur libérée de toute ses possessions, considérer la planète comme un immense zéro, un point de départ constructif. Coloniser la planète et éliminer tout ce qui se trouve sur notre passage nous définit-il à ce point ?

En suivant l’équateur suggère de considérer la latitude zéro comme un point d’équilibre, un point de départ à partir duquel tout est possible. La guerre existe, c’est une réalité et une calamité. Il est de notre devoir d’y réfléchir, la littérature a le pouvoir de nous enseigner et de questionner cette aberration.

P.Mathex,  septembre 2014