Maurice Blanchot, sa vie, son oeuvre

Maurice Blanchot, sa vie, son œuvre

image livres blanchot

Maurice Blanchot, romancier, critique littéraire et philosophe, est né en 1907 à Quain en Saône et Loire, et mort en 2003 au Mesnil-Saint-Denis, dans les Yvelines. Nous lui devons une œuvre littéraire extraordinaire, une oeuvre étonnante, « pure traduction de lui-même », encore méconnue, que je me permets, « en suivant l’équateur », de vous présenter dans son ensemble.

Au début des années 80, Blanchot n’était pas enseigné à l’université. Pour moi qui à l’époque, à 20 ans, avais déjà lu la quasi-totalité de son œuvre, cette lacune choquante, injustifiable, dépassait tout entendement. Comment l’université pouvait-elle ignorer une telle œuvre ? Qui décidait des enseignements de Lettres Modernes ?  Qu’est-ce que la littérature ? de Jean-Paul Sartre, restait le livre de référence, incontournable. Pour ma part, je pensais que pour répondre à cette question : « Qu’est-ce que la littérature ? », il fallait lire non pas Sartre, mais Blanchot , et depuis, je n’ai pas changé d’avis.
Lire Blanchot au hasard, sans repère, n’est peut-être pas chose aisée. Si son œuvre est certes aujourd’hui enseignée en France et à l’étranger, elle suscite souvent, malheureusement, maints commentaires totalement déconnectés du texte même, et Maurice Blanchot, l’homme, semble toujours incompris. A se demander : qui a vraiment lu Blanchot ?

Il y a trois ans, alors que je venais tout juste de m’installer en Norvège, et que je bavardais avec une nouvelle amie norvégienne, celle-ci me surprit en m’annonçant qu’elle adorait la littérature française, et particulièrement Blanchot…. ! Epatée d’apprendre qu’on lisait Blanchot en Norvège, l’idée de relire son œuvre, et d’en proposer la synthèse à laquelle je songeais depuis longtemps, s’imposa à moi, un jour, dans l’avion, quelque part entre Oslo et Stavanger. Quelques jours plus tard, je proposai un plan de conférence au directeur de l’Institut Français de Stavanger qui me fit confiance et accepta immédiatement. Je le remercie une fois de plus aujourd’hui.

Mais comment aborder l’œuvre d’un auteur qualifié par les uns d’obscur, par d’autres de nihiliste, de mystique, ou d’antisémite, au point d’empêcher toute lecture sereine de son texte. Il se trouve que Blanchot n’est en rien mystique, mais radicalement athée, qu’il n’est pas nihiliste, adepte du « rien », mais véritablement, dans sa réalité physique, amputé de lui-même, qu’il n’est pas antisémite malgré son seul tort, qu’on peut difficilement lui reprocher, d’être né et d’avoir grandi dans un milieu à l’époque traditionnellement antisémite. Jeune, en effet, influencé par ce milieu de propriétaires terriens catholiques français dont il était issu, il a indiscutablement tenu des propos politiques peu reluisants de tolérance. On peut lui en vouloir d’avoir attendu d’avoir 30 ans pour réaliser qu’il faisait fausse route. On peut aussi l’admirer d’avoir su s’éloigner à temps et rejeter ce courant idéologique d’extrême droite qui ne correspondait pas à son intelligence et à sa sensibilité. Blanchot n’a jamais été ni hypocrite, ni lâche, mais toujours intransigeant avec lui-même. Il n’a pas attendu les autres pour se reprocher lui-même ses propres égarements.
La part d’obscurité qui reste sur son œuvre est tout autre, et  n’a strictement rien à voir avec la politique. Elle est celle que lui-même n’a jamais pu dissiper, cette part d’incompréhension qui accompagne la création littéraire et qui, chez Blanchot se présente sous la forme d’un personnage étrange nommé Thomas, infiniment proche de lui, indiscutablement absent, et pourtant présent. Absent et présent à la fois, comment expliquer cela ? Comment expliquer aux colleurs d’étiquettes que ce rapprochement de contraires n’est justement pas chez Blanchot l’expression du « rien » ? Et pourquoi Maurice Blanchot a-t-il mené si loin des études de médecine sans les terminer ? Que s’est-il passé le jour de sa naissance? Pourquoi Maurice Blanchot a-t-il trouvé en Kafka son frère ? Vers quelle piste nous oriente cette œuvre pour répondre à ce questionnement : «qu’est-ce qui fait que quelque chose comme la littérature existe ? »

Le 15 mai 2011, j’ai donc donné à l’Institut Français de Stavanger, une conférence intitulée : « Lire Blanchot ». Cette présentation donnera aux lecteurs intéressés quelques repères, quelques clés, permettant d’aborder cette œuvre sans à priori, de revenir aux textes de Blanchot, accompagnés de quelques indications biographiques.
Quelques remarques d’ordre pratique : j’avais, pour présenter l’œuvre et la vie de Maurice Blanchot, très exactement une heure et 15 minutes. Tâche difficile, mais je m’y suis tenue. Le texte qui suit est rédigé pour être dit, je le laisse tel quel. La parole, l’entretien, l’écho, ayant dans l’œuvre narrative de Blanchot une importance certaine, j’avais imaginé, grâce à la participation de deux lecteurs amis, une femme et un homme, que je remercie encore, une petite mise en scène pour diversifier les sources sonores. Chacun des deux lecteurs (N.S : Voix 1 et Wais Wasiri : Voix 2) était placé d’un côté et de l’autre de la salle, à l’arrière des spectateurs. Ils lisaient en alternance, ou parfois ensemble, les extraits des textes de Blanchot auxquels je faisais référence. De cette manière, nos trois voix composaient trois sources sonores distinctes formant un triangle dans la salle. Les deux lecteurs étaient de cette manière les deux voix de Blanchot, et moi devenais alors, en quelque sorte, la troisième personne.

LIRE BLANCHOT
Conférence par Pascale Mathex
Institut Français de Stavanger
15 mars 2011

Remerciements :
Je vous remercie tous et toutes d’être venus écouter cette conférence intitulée LIRE BLANCHOT et je remercie Monsieur Ordaz, Directeur de l’Institut Français de Stavanger, ainsi que toute son équipe, de m’avoir permis de vous présenter ici, ce soir, un auteur encore si peu connu, Maurice Blanchot, dont l’œuvre phénoménale a influencé, et influence encore, tant d’écrivains du XXème siècle, et contemporains.
Présentation :
Permettez-moi de me présenter : je m’appelle Pascale Mathex, je suis française, enseignante spécialisée en Français Langue Etrangère. Ma profession n’a pas grand-chose à voir avec cette conférence, si ce n’est que j’ai fait, en plus d’études consacrées à l’art d’enseigner, des études de Lettres Modernes, où nul d’ailleurs ne m’a jamais parlé de Blanchot.
Aujourd’hui 15 mars 2011, j’aimerais dédier cette conférence à l’Amitié – titre de Blanchot.
J’ai donc beaucoup voyagé, et vécu sur différents continents, déplacements bien sûr géographiques – comme c’est le cas je pense d’un bon nombre d’entre vous ici présents- mais il se trouve que je voyage aussi sans grand déplacement, en lisant, tout simplement, en particulier un auteur que je connais bien pour le lire depuis plus de 30 ans, qui n’est pas du tout ce que les éditeurs appellent un «écrivain-voyageur », mais qui pourtant, entraîne ses lecteurs vers des contrées inconnues au plus profond des mots.
Il s’appelle Maurice Blanchot. Je vais ce soir vous présenter sa vie et son œuvre.
Mon approche sera celle d’une lectrice. Pour cela, et c’est important, je me suis fixé comme contrainte, pour préparer cette conférence, de travailler uniquement à partir des textes de Maurice Blanchot, publiés pour la plupart chez Gallimard. Seuls les détails biographiques sont tirés de l’essai biographique intitulé, Maurice Blanchot, partenaire invisible, de C.Bident, publié en 1997 chez Champ Vallon.
Nous allons donc lire ensemble, sans intermédiaire, cette œuvre étonnante. Il existe en effet aujourd’hui beaucoup de travaux sur l’œuvre de Blanchot, dont certains éloignent littéralement le lecteur du texte même de Blanchot : fascination mystique, détestation personnelle, déformation totale des propos de Blanchot pour alimenter une cause qui n’est en rien la sienne. De plus, pour des raisons purement linguistiques, il est difficile d’écrire sur Blanchot sans tomber dans le piège d’un certain mimétisme stylistique.
Il s’agit aujourd’hui de présenter Blanchot comme ce qu’il fut, un homme, discret, ni fou ni gourou, qui a consacré sa vie à la création d’une œuvre grandiose, unique, malheureusement encore présentée par certains comme l’œuvre hermétique d’un auteur extrémiste, ce qui a eu pour résultat de largement la censurer.

Qu’advient-il de l’œuvre d’un écrivain une fois celle-ci publiée ?
La part du feu p.298 :
Voix 1 :

« C’est alors que commence une épreuve déconcertante. L’auteur voit les autres s’intéresser à son œuvre, mais l’intérêt qu’ils y portent est un intérêt autre que celui qui avait fait d’elle LA PURE TRADUCTION DE LUI-MÊME, et cet intérêt change l’œuvre, la transforme en quelque chose d’autre où il ne reconnait pas la perfection première. L’œuvre pour lui a disparu, elle devient l’œuvre des autres, où il sont et où il n’est pas…… »

Puis il écrit :

Voix 1 :

« L’œuvre, c’est ce qu’il a fait, ce n’est pas ce livre acheté, lu, trituré, exalté ou écrasé par le cours du monde. Mais alors, où commence, où finit l’œuvre ?…… ».

Blanchot est l’auteur d’une œuvre vaste et cohérente comprenant des romans, des récits, et des essais réunissant des textes de critique littéraire et des réflexion sur la création littéraire.

PLAN DE LA CONFERENCE :

1 – Biographie de Blanchot.

2 – Présentation rapide chronologique de l’ensemble des livres sous forme d’un inventaire et de très courts résumés, en essayant de les regrouper de manière à pouvoir revenir plus tard sur la cohérence de l’ensemble.

3 – Tour des auteurs lus et commentés par Blanchot, car Blanchot a été un formidable lecteur, et présentation de sa pensée sur la création littéraire, en parcourant les pages de ses essais, plus particulièrement l’Espace littéraire.

4 – Thomas, personnage du livre Thomas l’Obscur, que l’on retrouve dans le roman Aminadab, et qui ressemble également beaucoup aux personnages, ou au narrateur des autres textes narratifs.

5 – Blanchot et Kafka, auteur auquel il a consacré un ouvrage intitulé De Kafka à Kafka. Nous nous attarderons à ce sujet sur les titres des livres de Blanchot.

6 – Conclusion sur ces thèmes privilégiés chez Blanchot : le neutre, le désastre, la mort, sans aller au-delà de ce que Blanchot écrit.

7- Lecture d’un extrait du récit L’arrêt de mort traduit en norvégien.

LIRE BLANCHOT

Avant de commencer par la biographie de Blanchot, nous allons commencer par lire quelques passages de l’Espace littéraire dans le chapitre intitulé LIRE sur la lecture et le lecteur.

Voix 2 : L’Espace littéraire p. 255 :

La lecture :

« elle fait que l’œuvre devient œuvre. Le mot faire n’indique pas ici une activité productrice : la lecture ne fait rien, n’ajoute rien ; elle laisse être ce qui est ; elle est liberté, non pas liberté qui donne l’être ou le saisit, mais liberté qui accueille, consent, dit oui, ne peut que dire oui et, dans l’espace ouvert par ce oui, laisse s’affirmer la décision bouleversante de l’œuvre, l’affirmation qu’elle est- et rien de plus »

Voix 1 : L’Espace littéraire p. 263 :

« Ce qui menace le plus la lecture : la réalité du lecteur, sa personnalité, son immodestie, l’acharnement à vouloir demeurer lui-même en face de ce qu’il lit, à vouloir être un homme qui sait lire en général. »

1. Blanchot, l’homme : sa biographie

 

Comme on peut le lire en exergue au début de ses livre, Maurice Blanchot a entièrement voué sa vie à la littérature. Ce n’est pas un mythe, c’est indiscutable par le seul fait qu’il n’a eu d’autre profession que celle d’écrire. Il a écrit sur la littérature et vécu de ses écrits, il est resté célibataire et n’a pas eu d’enfant.
Il est né en septembre 1907 près de Châlon et mort dans les Yvelines le 20 février 2003, à l’âge de 95 ans.
Il a donc vécu tout le XXème siècle.
Blanchot est né dans un village de campagne de la France profonde, dans une famille de propriétaires terriens catholiques qui habitait une grande demeure. Il était le plus jeune de quatre enfants.
Son prénom, Maurice étant le nom du saint célébré le 22 septembre, jour de sa naissance.
Blanchot mentionne cette date du 22 septembre, à plusieurs reprises, dans son œuvre. Blanchot aime les dates, il aime les noms aussi, il aime les mots.
Blanchot a une petite santé, depuis l’enfance. Il subit une opération à l’âge de 16 ans, à l’abdomen, dont il met un an à se remettre, et qui lui laisse des séquelles à vie. On ne sait pas ce qu’était cette opération, mais elle n’est pas sans importance. La maladie, les malades, les médecins, les hôpitaux, le corps, la fatigue, la douleur, la souffrance, et bien sûr la mort, sont omniprésents dans son œuvre. Le mot même « opération » revient de manière récurrente.
On l’a dit, plus haut, Blanchot aime les mots.

La part du feu, p.302
Voix 1 : Les mots :

« L’équivoque les déchire ? Heureuse équivoque sans laquelle il n’y aurait pas de dialogue. Le malentendu les fausse ? Mais ce malentendu est la possibilité de notre entente. Le vide les pénètre ? Ce vide est le sens même.
Naturellement, un écrivain peut toujours se donner pour idéal d’appeler un chat un chat. »

On comprend que Blanchot ne va pas se donner pour idéal d’appeler un chat un chat.
Ses problèmes de santé qui le laisseront sans force, ont sans aucun doute joué un rôle non seulement dans l’orientation de son œuvre narrative, mais dans son goût pour le retrait et la discrétion.
Une fois remis de son opération, Blanchot part faire des études d’allemand et de philosophie à l’université de Strasbourg en 1923 ou 1924. Il y rencontre le philosophe Emmanuel Levinas, qui deviendra son très grand ami, une amitié qui durera toute leur vie.
Dans sa jeunesse, Blanchot, issu donc d’une famille française de propriétaires terriens fervents catholiques, est, sans surprise, politiquement très ancré à droite. Levinas dit qu’il était monarchiste. Il écrira bientôt des articles politiques pour des journaux d’extrême-droite.
Certains ne lui pardonneront pas cet épisode politique à l’extrême droite, qui correspond à la période 1929-1939, qui cesse juste avant la guerre, et qui est certainement la première raison pour laquelle il est encore si peu connu. Lui-même ne se le pardonnera pas non plus. Blanchot n’a jamais eu besoin des autres pour reconnaitre ses propres tords, il n’a jamais fait preuve de lâcheté ni d’hypocrisie.

Il continue à cette époque ses études à Paris à la Sorbonne, avec un mémoire sur les sceptiques, et, curieusement, parallèlement, il fait des études de médecine qu’il a menées assez loin, se spécialisant en neurologie, et en psychiatrie, apparemment sans les terminer. Ce passage par la médecine est également flagrant dans son œuvre narrative car la maladie y est perçue aussi bien du point de vue du malade que de celui du médecin.
C’est à cette époque également qu’il commence à écrire son roman Thomas l’Obscur.
Pendant la guerre, Blanchot n’écrit plus d’articles politiques mais des chroniques littéraires, et ne cessera alors plus de toute sa vie d’écrire sur les écrivains et la littérature.
Pendant ces années de guerre, Blanchot cache et sauve l’épouse et la fille de son ami Lévinas, qui est prisonnier de guerre, ainsi qu’un autre ami juif, alors que tout le reste de la famille de Lévinas est massacré en Lituanie.
Il rencontre à cette époque Georges Bataille, et René Char, qui était un résistant, rencontres d’une grande importance dans la biographie de Blanchot.
Blanchot publie alors ses premiers livres en 1941 et 1942.
En 1944, pendant la guerre, Blanchot vit un évènement traumatisant qu’il relatera en 1994 dans le court récit autobiographique : L’Instant de ma mort, évènement qui le marquera, dit-il, pour le reste de l’existence – il est mis en joue par des soldats de l’armée allemande, et au dernier moment, ne sera pas fusillé.
A la fin de la guerre, Blanchot a une liaison amoureuse avec une femme, Denise Rollin, relation qui se prolongera dans une longue correspondance à travers les mots et l’écriture.
De 1947 à 1957 Blanchot se retire seul à Eze, un village du sud de la France. Il y vivra dix ans d’écriture solitaire. Mais, dans la solitude, Blanchot n’est pas seul. On y reviendra.
Blanchot est pourtant radicalement athée, il l’exprime à plusieurs reprises dans son œuvre.
En 1958 Blanchot, revient à Paris, et réapparait occasionnellement sur la scène publique pendant une quinzaine d’année. C’est à cette époque qu’il rencontre Robert Antelme (1er mari de Marguerite Duras, et auteur de l’Espèce humaine) et ses amis, rencontre également marquante.
Blanchot prend alors position contre la guerre d’Algérie, puis sera dans la rue aux côtés des étudiants en mai 68, et s’engagera contre la politique de De Gaulle.
Il rencontre Jacques Derrida en 1968, Derrida sera grandement influencé par Blanchot. Derrida est l’auteur de très beaux textes sur Blanchot et fut sans aucun doute un des meilleurs lecteurs de Blanchot.
Blanchot publie encore plusieurs essais, dont les derniers adopteront une forme interrompue : le fragmentaire. Il écrit aussi de courts récits présentés comme autobiographiques.
A partir des années 70, Blanchot disparait de la scène publique. Il refuse toute interview, ne laisse circuler aucune photo de lui, on ne le connaît pas. Il est souvent malade. Il quitte Paris pour la banlieue, et vit chez son frère et sa belle-sœur.
Dans le même temps, les réactions concernant son œuvre prennent des formes variées. On l’a dit, certains sont fascinés, d’autres détestent sa pensée qu’ils qualifient de nihiliste, d’autres décident avec autorité, parce que toute l’œuvre de Blanchot est traversée par la figure d’un autre personnage, et que cet autre lui ressemble toujours étrangement, que Blanchot ne supporte pas la notion de différent, donc d’étranger ! On trouve dans ces commentaires ahurissants la plus totale déformation du propos même de Blanchot, son œuvre n’ayant bien sûr pas été lue, si ce n’est pour chercher de quoi alimenter le désir de la censurer.

Rien de plus facile pour la censurer, en ce siècle qui a connu le malheur et le désastre des camps d’extermination, que de faire de Blanchot ce qu’il n’est pas, un auteur antisémite et xénophobe.
Mais cet « autre » qui est le même que lui, que l’on le retrouvera dans quasiment toute son œuvre narrative, qui apparaît sous le nom de Thomas, ou simplement d’un personnage que le narrateur cherche à rejoindre, ou qui est même celui qu’il appelle « l’écrivain », cet autre n’a rien demandé, certainement pas qu’on l’interprète, il est né de ce que Blanchot appelle en littérature « la nécessité ».

Dans l’espace Littéraire, p18, Blanchot écrit au sujet de

L’écrivain et de la nécessité :
Voix 2 :

« L’obsession qui le lie à un thème privilégié, qui l’oblige à redire ce qu’il a déjà dit, parfois avec la puissance d’un talent enrichi, mais parfois avec la prolixité d’une redite extraordinairement appauvrissante, avec toujours moins de force, avec toujours plus de monotonie, illustre cette nécessité où il est apparemment de revenir au même point, de repasser par les mêmes voies, de préserver en recommençant ce qui pour lui ne commence jamais, d’appartenir à l’ombre des évènements, non à leur réalité, à l’image, non à l’objet, à ce qui fait que les mots eux-mêmes peuvent devenir image, apparences- et non pas signes, valeurs, pouvoir de vérité.»
« …les mots eux-mêmes peuvent devenir image, apparences »

Blanchot, ayant vécu très âgé, voit mourir avant lui tous ses proches. Il meurt en février 2003.
Un mois plus tard, lors d’un premier colloque consacré à Blanchot Jacques Derrida dira, au sujet de la pensée de Blanchot : « une pensée qui dérange ».
Jacques Derrida est lui-même profondément marqué par la mort de Blanchot. Il meurt l’année suivante en 2004.
Nous allons maintenant faire connaissance de cette œuvre qui dérange.

2 – Blanchot, son oeuvre

 

L’ oeuvre de Blanchot se compose d’essais et de textes narratifs écrits et publiés en parallèle, son œuvre narrative commence par trois romans,
Thomas l’Obscur, Aminadab, et Le très-haut,
puis prend la forme de récits plus courts, L’arrêt de mort,
Thomas l’obscur, nouvelle version (une reprise de son premier roman écourté de 200 pages), Le ressassement éternel comprend deux courts récits écrits dans les années 30, en même temps que le 1er Thomas l’Obscur, et sera republié plus tard sous le titre Après-coup.
Puis les récits
Au moment voulu, Celui qui ne m’accompagnait pas, Le dernier homme,
suivis de L’attente l’oubli, dont l’écriture devient fragmentaire,
puis qui seront de plus en plus explicitement autobiographiques : La folie du jour, L’instant de ma mort.
Son œuvre critique, écrite donc en parallèle se compose d’essais regroupant de nombreuses chroniques littéraires, sur des auteurs qui sont particulièrement ses contemporains ou des auteurs du XIXème siècle, mais aussi des classiques, jusqu’aux grands mythes de l’antiquité, qui tous alimentent sa réflexion sur le langage et la littérature. Il lit aussi bien les romanciers, poètes, philosophes, et ne s’accommodant pas de la notion de « genres », les frontières entre narration, critique littéraire, réflexion philosophique, se déplacent, au besoin de sa quête.
Il publie, dans l’ordre chronologique Faux pas, La part du feu, L’espace littéraire, L’entretien infini, Lautréamont et Sade , L’amitié, Le pas au-delà, L’écriture du désastre, puis De Kafka à Kafka, et quelques textes courts comme La communauté inavouable, Les intellectuels en question.
(Il existe aussi quelques petits texte moins connus)
Puis il y a les publications posthumes, tout d’abord Thomas L’obscur première version republié dès la mort de Blanchot, et deux ouvrages qui regroupent des chroniques littéraires et un ouvrage de textes politiques :
Chroniques littéraires Avril 1941 – août 1944
Ecrits politiques (1953-1993)
La condition critique Chroniques littéraires 1945-1998
On a dit que Blanchot, ne s’accommode pas de la notion de genre.
Dans Le livre à venir p.272, il écrit :
Voix 2 :

« Seul importe le livre, tel qu’il est, loin des genres, en dehors des rubriques, prose, poésie, roman, témoignage, sous lesquelles il refuse de se ranger et auxquelles il dénie le pouvoir de lui fixer sa place et de déterminer sa forme. Un livre n’appartient plus à un genre, tout livre relève de la seule littérature, comme si celle-ci détenait par avance, dans leur généralité, les secrets et les formules qui permettent seuls de donner à ce qui s’écrit réalité de livre. »

Il admire pour cela des auteurs comme Broch, Melville, Joyce, Musil.

Il écrit au sujet d’Hermann Broch, dans Le livre à venir p.152 :
Voix 1 :

« Il ne fut pas un romancier d’une part, un poète d’autre part, et, à d’autres instants, un écrivain de pensée. Il fut cela tout à la fois et souvent dans le même livre. Il a donc subi, comme bien d’autres écrivains de notre temps, cette tension impétueuse de la littérature qui ne souffre plus la distinction des genres et veut briser les limites.»

Dans l’Espace Littéraire p.292, et au sujet de Joyce, il mentionne :
Voix 1 :

« ce travail profond de la littérature qui cherche à s’affirmer dans son essence en ruinant les distinctions et les limites ».

Ce travail profond de la littérature, c’est bien celui de Blanchot.
Nous allons maintenant brièvement présenter chaque livre :
Thomas l’Obscur, première version de 1941
Ce premier roman de Blanchot entraine le lecteur dans tourbillon déconcertant à la suite d’un étrange personnage central, Thomas, capable de se métamorphoser comme dans un rêve, venu de la nuit des temps, à la fois vivant et mort, habité par un double, parfois monstrueux, ainsi que de plusieurs autres personnages féminins tout aussi insaisissables. Ce roman véritablement époustouflant, très touffu, érudit, est différent des autres textes de Blanchot.
Blanchot en publiera une deuxième version 10 ans plus tard, en lui retirant ni plus ni moins 200 pages. C’est donc un texte qui dès 1950 disparait de la circulation suite à la volonté de Blanchot. On y reviendra. Il a été republié par Gallimard immédiatement après la mort de Blanchot, bien sûr.
Aminadab,
Deuxième roman de Blanchot dans lequel un Thomas beaucoup plus palpable, moins inquiétant, mais toujours très étrange –sans identité bien définie- entre dans une maison (immeuble, hotel, maison de santé) habitée de divers personnages, gardien, employés, malades, jeune fille, où il se retrouve menotté à un prisonnier qui lui ressemble nommé Dom, dans une série de situations et conversations qui entretiennent l’étrangeté de l’histoire, où l’on retrouve d’étonnantes transformations, comme celle-ci, transformation de l’homme en plante, annoncée par Dom à Thomas qui va descendre dans sous-sols de l’immeuble.
Aminadab p. 274 :
Voix 1 :

« Pendant ce temps, vos yeux ont subi eux aussi une transformation et, loin d’être gênés par le regard touffu, à triple branche, qui croit lentement à travers la terre, ils deviennent plus grands, plus profonds, et leurs racines s’étendent sur la nuque jusqu’à la naissance des épaules. Vous commencez par être un peu effrayé en constatant ce développement inattendu, puis vous sentez que vos forces se sont décuplées et que bientôt le trou où vous croyiez être installé à jamais ne pourra plus vous contenir. Car, maintenant, vos ongles se sont ouverts ; au bout des doigts, vous voyez des fleurs presque imperceptibles et cependant déjà formées qui ressemblent au bouton de l’héliotrope. »

Le très-haut est le dernier roman de Blanchot. Et on l’a vu, les romans de Blanchot n’ont rien du roman classique.
Un narrateur, qui s’exprime à la première personne, est fonctionnaire à l’hôtel de ville, dans une ville qui ressemble à Paris. Il est question d’état civil, de maladie, d’épidémie, de l’enfance et la famille, de la loi, de photographies, de pièces d’identités. Les situations restent étranges par absence de repères clairs, et l’atmosphère est inquiétante. Le titre Le très-haut, est à rapporter au petit texte en épigraphe :
Voix 2 :

« Je suis un piège pour vous. J’aurai beau tout vous dire ; plus je serai loyal, plus je vous tromperai : c’est ma franchise qui vous attrapera. »

Le récit L’arrêt de mort, annonce dès le début raconter des évènements véridiques, en les datant, et il ajoute,

Voix 1 :
« si j’ai écrit des romans, les romans sont nés au moment où les mots ont commencé de reculer devant la vérité. »

Le récit L’arrêt de mort est une fiction qui prend la forme d’un témoignage, et raconte la maladie, la mort et l’étonnant retour à la vie d’une jeune femme appelée J.
Thomas l’obscur, nouvelle version est Thomas l’obscur première version moins 200 pages.
Blanchot disant, c’est très important, ne vouloir en garder que le «noyau».
Le texte est très épuré, tout l’aspect baroque, érudit de la première version a disparu.
Celui qui ne m’accompagnait pas, Le dernier homme, et Au moment voulu sont trois courts récits écrits dans la solitude de la maison du sud à Eze, dans lesquels réapparait cette figure étrange et transparente, qui n’a pas d’identité, avec laquelle le narrateur s’enferme, à laquelle il est lié, avec qui il s’entretient, qui l’accompagne dans sa solitude, et dont la présence est toujours remise en question. Apparaissent aussi des figures féminines.
Dans Celui qui ne m’accompagnait pas, les paroles des personnages se font écho à l’intérieur de l’espace clos de la maison, comme si les murs, les vitres, réfléchissaient cette parole incessante des deux personnages « liés par l’écrit ». L’entretient emplit véritablement l’espace.
L’attente l’oubli
Récit de 150 pages environ, mais dont la forme est devenue fragmentaire. Un homme, une femme, s’entretiennent. Très beau texte donc nous aimerions en guise de résumé vous lire la fin :
Voix 1 et Voix 2 – p.161-162

« Lorsque je me tiens devant toi et que je voudrais te regarder, te parler… » – « Il la saisit et l’attire, l’attirant hors de sa présence. » – « Lorsque je m’approche, immobile, mon pas lié à ton pas, calme, précipité… » – « Elle se renverse contre lui, se retenant se laissant aller. » – « Lorsque tu vas en avant, me frayant un chemin vers toi… » – « Elle glisse, se soulevant en celle qu’il touche. » – « Lorsque nous allons et venons par la chambre et que nous regardons un instant… » – « Elle se retient en elle, retirée hors d’elle, attendant que ce qui est arrivé arrive. » – « Lorsque nous nous éloignons l’un de l’autre, et aussi de nous-mêmes, et ainsi nous rapprochons, mais loin de nous… » – « C’est le va-et-vient de l’attente : son arrêt. » – « Lorsque nous nous souvenons et que nous oublions, réunis : séparés… » – « C’est l’immobilité de l’attente, plus mouvante que tout mouvant. » – « Mais lorsque tu dis « Viens » et que je viens dans ce lieu de l’attrait… » – « Elle tombe, donnée au dehors, les yeux tranquillement ouverts. » – « Lorsque tu te retournes et me fais signe… » – « Elle se détourne de tout visible et de tout invisible. » – « Se renversant et se montrant. » – « Face à face dans ce calme détour. » – « Non pas ici ou elle est et ici ou il est, mais entre eux. » – « Entre eux, comme ce lieu avec son grand air fixe, la retenue des choses en leur état latent. »

Après coup reprend deux très courts récits intitulés l’Idylle et le dernier mot, écrits en même temps que le premier Thomas l’obscur, préalablement publiés sous le titre Le ressassement éternel et suivis d’une postface de Blanchot les présentant comme annonciateurs du désastre que furent Auschwitz et les camps d’extermination. Ce sont deux histoires très courtes faciles à lire, qui permettent d’appréhender l’atmosphère et le style des 1ers romans de Blanchot.

La folie du jour,
L’instant de ma mort,
Deux très courts textes présentés comme autobiographiques.

Les essais :
Faux pas (1943) ensemble de chroniques littéraires réunies par l’éditeur Dyonis Mascolo (2ème mari de Duras).
La part du feu, 1949 sur Kafka, Baudelaire, Sartre, Char, Rimbaud, Gide, Valéry….
Lautréamont et Sade, 1949 : 30 pages sur Sade et 130 pages sur Lautréamont
L’espace littéraire, 1955 est un essai présenté comme un « livre d’éclaircissements » sur la création littéraire où sont abordés des thèmes tels que l’art et la solitude, la mort et la parole, l’inspiration, l’œuvre littéraire, l’écrivain face à son œuvre, le besoin d’écrire. Il s’appuie sur des auteurs qu’il aime particulièrement. On y reviendra.
Le livre à venir, 1959 est un recueil de réflexions sur le roman/le récit, la lecture symbolique, l’image, le journal intime, la disparition de l’auteur/l’artiste, la distinction des genres, la publication des œuvres posthumes, la communication de l’œuvre. Le titre renvoie à Mallarmé. Blanchot y lit de nombreux auteurs.
L’entretien infini, 1969 livre d’une importance majeure qui approfondit les réflexions de L’espace littéraire et Le livre à venir. Il s’intéresse à la parole et la vue, l’écriture fragmentaire, le neutre. Les textes prennent la forme de l’entretien, du fragment. Et toujours des commentaires sur de nombreux auteurs.
L’amitié, 1971
Outre des réflexions sur l’Art, le recueil est dédié à ses amis : Bataille, Duras, des Forêts, Laporte, René Char, Mascolo, Paulhan, ainsi que des textes sur Marx, le communisme, Lévi Strauss, encore Kafka, Mallarmé.
Le pas au-delà, 1973
L’écriture du désastre, 1980
Ces deux livres ont adopté une forme qui apparait déjà dans l’attente l’oubli, et occasionnellement dans L’entretien infini : le fragmentaire. La linéarité du discours fait place à une parole interrompue, à un écartement de l’espace, pour une lecture qui permet des parcours multiples, qui donne parole au silence.
L’œuvre de Blanchot s’oriente vers une parole de plus en plus épurée, neutre, qui répond à l’exigence de l’effacement.
De Kafka à Kafka, 1981
Regroupe tous les textes déjà publiés sur Kafka.
La communauté inavouable, 1983
Les intellectuels en question, 1996
Deux petits essais, l’un évoquant une communauté de pensée, où l’on retrouve Duras, Bataille que Blanchot cite : « Ce que je pense, je ne l’ai pas pensé seul. », l’autre les intellectuels et la politique.
Auxquels on peut ajouter de très courts textes, et les publications posthumes.

3. Les auteurs lus par Blanchot et son approche de la création littéraire

Blanchot questionne :

« Qu’est-ce qui fait que quelque chose comme la littérature existe ? »

Pour répondre à cette question, il interroge les œuvres d’un nombre phénoménal d’auteurs, que ceux-ci soient romanciers, poètes ou philosophes, on peut citer, pour les plus connus :
Voix 1 et Voix 2 :
Kafka, Mallarmé, Rilke, Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, Sade, Breton, Valéry, Sartre, Beauvoir, Duras, Woolf, Melville, Kiekergaard, Blake, Nerval, Stendhal, Proust, Camus, Giraudoux, Bergson, Eluard, Lamartine, Balzac, Lalou, Bosco, Queneau, Audiberti, Michaux, Gide, Jünger, Stendhal, Claudel, Alain, Péguy, Monterlant, Paulhan, René Char, Hölderlin, Miller, Malraux, Leiris, Pascal, Nietzche, Hegel, Heidegger, Rousseau, Artaud, Goethe, Joubert, Claudel, Borges, Broch, James, Musil, Grenier, Malraux, Robbe Grillet, Hesse, Bataille, Barthes, Genet, Lévinas, Antelme, Dostoievsky, Nerval, Simone Weil,
mais aussi un grand nombre d’auteurs aujourd’hui inconnus, ainsi que d’artistes tels que Cézanne, Léonard de Vinci, Goya…..et particulièrement Van Gogh que l’on retrouve même dans les narrations (Comme Kafka).
On comprend Blanchot quand il nous dit :

« Quand je suis seul, je ne suis pas seul. »

C’est là toute la thématique de son œuvre, qu’il s’agisse d’un personnage accompagnant le narrateur de ses récits ou des auteurs qu’il lit, dans lesquels il se reconnait et qui l’accompagnent dans sa solitude.
Dans l’ Espace Littéraire p. 27, Voix 2 :

« Quand je suis seul, je ne suis pas seul, mais, dans ce présent, je reviens déjà à moi sous la forme de quelqu’un. Quelqu’un est là, où je suis seul. Le fait d’être seul, c’est que j’appartiens à ce temps mort qui n’est pas mon temps, ni le tien, ni le temps commun, mais le temps de quelqu’un. Quelqu’un est ce qui est encore présent, quand il n’y a personne. »

L’Espace Littéraire commence par un chapitre intitulé La solitude essentielle. p.13-14

Voix 1 :
« la solitude de l’œuvre – l’œuvre d’art, l’œuvre littéraire- nous découvre une solitude plus essentielle »…… « Celui qui écrit l’œuvre est mis à part, celui qui l’a écrite est congédié. Celui qui est congédié, en outre, ne le sait pas. Cette ignorance le préserve, le divertit en l’autorisant à persévérer. L’écrivain ne sait jamais si l’œuvre est faite. Ce qu’il a terminé en un livre, il le recommence ou le détruit en un autre. »
Voix 1 :
« Ecrire c’est se faire l’écho de ce qui ne peut cesser de parler – et, à cause de cela, pour en devenir l’écho, je dois d’une certaine manière lui imposer silence. »
Voix 2 :
« Ecrire c’est se faire l’écho de ce qui ne peut cesser de parler- et, à cause de cela, pour en devenir l’écho, je dois d’une certaine manière lui imposer silence. »

L’écho, le silence, et cette petite phrase en exergue à ses livres : « Sa vie….est vouée à la littérature…et au silence qui lui est propre. »
Blanchot en arrive alors à Mallarmé, et il emploie, au sujet de l’écriture, les mots « radical », « extrême », qui sont tellement incompris, mal interprétés, par les ses détracteurs.
Il cite Mallarmé qui écrit, p.37 :

« J’ai senti des symptômes très inquiétants causés par le seul acte d’écrire »

Et commente :

« Ecrire apparaît comme une situation extrême qui suppose un renversement radical ».

Blanchot commente alors ce que Mallarmé appelle le « double état de la parole, brut ou immédiat ici, là essentiel » ;
Ce que Mallarmé appelle parole essentielle, c’est la parole poétique, celle qui ne « représente » pas, mais fait disparaître les choses, donnant l’initiative aux mots, Blanchot l’appelle aussi, parole errante.
Voix 1+ Voix 2 ensemble en décalage :
l’Espace littéraire p.56 Sur la parole errante :

« Cette parole est essentiellement errante, étant toujours hors d’elle-même ; elle désigne le dehors infiniment distendu qui tient lieu de l’intimité de la parole. Elle ressemble à l’écho, quand l’écho ne dit pas seulement tout haut ce qui est d’abord murmuré, mais se confond avec l’immensité chuchotante, est le silence devenu l’espace retentissant, le dehors de toute parole. »

En introduction à l’Espace littéraire Blanchot écrit :

« un livre, même fragmentaire, a un centre qui l’attire : centre non pas fixe, mais qui se déplace.. »

Dans le cas de l’Espace littéraire, ce centre correspond aux pages, « Le regard d’Orphée » (p. 225). Je ne peux que vous conseiller de lire ces très belles pages. On sait qu’ Orphée descend aux enfers pour faire revenir sa femme Eurydice, et que par son chant il charme le cerbère, et le dieu des enfer, qui permet à Euridyce de le suivre vers le monde des vivants, à condition qu’Orphée ne se retourne pas et ne la regarde pas avant qu’ils soient arrivés. Or, inquiet par son silence, Orphée se retourne, et perd Eurydice à jamais.
Blanchot écrit p. 232 : « Ecrire commence avec le regard d’Orphée », ce « centre qui se déplace », dont il nous parle, est ce ou celui que l’écrivain ne peut atteindre. C’est en ce sens qu’écrire c’est se vouer à l’ « incessant ».
Blanchot, on l’a dit, écrit sur les écrivains dont il se sent proche, chaque écrivain le ramène à un autre, et cela indéfiniment,
de Melville, au sujet de Moby Dick, il écrit, dans Faux Pas p. 273
Voix 1 :

« Il semble en effet que ce qui fait de Moby Dick un des grands livres de la littérature universelle, c’est qu’il cherche à être un livre total, exprimant non seulement une expérience humaine complète, mais se donnant comme l’équivalent écrit de l’univers . C’est d’une certaine manière, un de ces livres qui aident à comprendre l’ambition suprême de Mallarmé lorsqu’il voulait « élever une page à la puissance du ciel étoilé. »

De Mallarmé, il dit :

« Mallarmé, et tous ceux qui lui ressemblent depuis Héraclite »

Héraclite, philosophe grec, dit « l’Obscur », car son œuvre était incomprise, écrivait dans un langage poétique, élaboré, et associait ce qui s’oppose, il pense que les choses sont toujours en mouvement et s’accomplissent dans leur contraire. Apparemment athée, comme Blanchot et il avait renoncé à ses privilèges en faveur son frère.
René Char, ami de Blanchot, lui aussi proche d’Héraclite : Blanchot le cite dans l’ Espace Littéraire p300 :

«Cette exaltante alliance des contraires…. Le poète est la genèse d’un être qui projette et d’un être qui retient. »

Blanchot, lui, considère l’œuvre comme (p.301)

« l’évènement unique d’une discorde essentielle au cœur de laquelle seul ce qui est en lutte peut se saisir et se qualifier. »

Blanchot écrit longuement sur Héraclite dans l’Entretien Infini.

On doit revenir au rapprochement des contraires, qui caractérise toute l’œuvre de Blanchot, et tout Maurice Blanchot, car la «présence de l’absence » qui apparait sous toutes les formes, dans les récits, les romans, les réflexions sur le langage et la littérature, est une construction omniprésente qui attire vers ce « centre qui se déplace », vers lequel tend cette œuvre, qui est en même temps son origine, et qui nous ramène à Thomas.

4- Thomas

Nous allons maintenant nous attarder sur Thomas, ce personnage du livre Thomas l’Obscur, que l’on retrouve dans le roman Aminadab, et cité dans Le dernier mot (récit écrit en 1935).
Il ressemble également beaucoup aux personnages, ou au narrateur des récits.
Thomas l’Obscur commence ainsi :
Voix 2 :

« Thomas s’assit et regarda la mer. Pendant quelque temps, il resta immobile, comme s’il était venu là pour suivre les mouvements des autres nageurs et, bien que la brume l’empêchât de voir très loin, il demeura, avec obstination, les yeux fixés sur ces corps qui flottaient difficilement. Puis, une vague plus forte l’ayant touché, il descendit à son tour sur la pente de sable et glissa au milieu des remous qui le submergèrent aussitôt. »

Qui est Thomas ?
Thomas s’appelle donc « l’obscur », comme Héraclite l’obscur. Le prénom Thomas signifie « jumeau » en araméen.
Saint Thomas était un apôtre qu’on appelait aussi l’incrédule, car il ne voulait pas croire en la résurrection du Christ.

Thomas l’Obscur, n’est pas le premier Thomas en littérature. Un livre est paru en 1923, quand Blanchot avait 16 ans, juste à l’époque de son opération : Thomas l’imposteur de Cocteau, livre auquel, à ma connaissance, Blanchot ne fait jamais allusion, et très rarement il mentionne Cocteau, si ce n’est de manière indirecte.
Thomas l’imposteur est donc un jeune homme de 16 ans qui s’invente une identité fictive, et qui se trouve pris à son propre jeu. Il a deux identités, et « deux lignes de vie ». Lorsqu’il meurt il se dit encore « je suis perdu, si je ne fais pas semblant d’être mort ».

Peut-être Blanchot n’a-t-il pas lu ce livre, peut-être même que ce livre, Thomas l’imposteur n’est pas lui-même inspiré de Thomas Chatterton, dit « le poète imposteur », qui a inspiré tout le mouvement romantique. Thomas Chatterton était un jeune poète anglais du XVIIIème âgé de 16 ans qui écrivait des poèmes qu’il faisait passer pour les oeuvres d’un moine du XVème siècle nommé Thomas Rowley. Blanchot était lui-même très proche du romantisme.

Thomas l’Obscur est incontestablement dans la même lignée que ces deux Thomas qui se ressemblent et qui meurent à 17 ans.
Le personnage Thomas n’apparaît pas pour la première fois dans Thomas l’Obscur, dont on vient de lire le début, mais dans un court texte écrit en 1935 intitulé : Le dernier mot (p69).
Thomas y est alors cité comme

« un individu en surnombre, qui avait été oublié lors du recensement des habitants. »

Thomas serait donc un individu non recensé, sans identité.
Ce thème de l’identité et de l’état civil revient constamment dans les romans de Blanchot. Dans le roman Le très-haut il est question d’un fonctionnaire à l’Etat civil et d’une photographe qui fait des photos d’identité et à qui on demande de fausses cartes d’identité.
Thomas l’obscur nage dans la mer et il aperçoit un autre nageur qui comme lui se débat avec les éléments liquides, car la « mer », un doute subsiste, on lit p.10

« était-ce réellement de l’eau ? »

On n’oublie pas ce que Blanchot se tue à nous dire au sujet des mots : il aime leur image, leur sonorité : la mer.

Très vite Thomas se dédouble p. 29 :
Voix 1 :

« sa solitude était complète, et cependant, autant il était sûr qu’il n’y avait personne dans la chambre et même dans le monde, autant il était sûr que quelqu’un était là, qui habitait son sommeil, l’approchait intimement, qui était autour de lui et en lui. »

Voix 2 :

« une lueur qui a l’air de sortir de mon corps, alors qu’il est terne et humide, fait autour de moi un cercle qui est comme un autre corps dont je ne puis sortir. » p.36

Dans Thomas l’obscur l’atmosphère devient très vite inquiétante, le rêve tourne au cauchemar. L’autre Thomas devient un mort, un cadavre, un « sosie » p.39 :

« il y avait un autre mort qui l’avait devancé et qui, identique à lui, poussait jusqu’à l’extrême l’ambiguïté de la mort et de la vie de Thomas. »

p.56 Thomas est « anonyme et privé d’histoire. »

Puis apparaît Anne, personnage qui

« se heurte à l’extraordinaire sonorité du néant qui est faite de l’envers du son ».

« L’envers du son » : Blanchot nous parle souvent de l’écho.
Thomas dit encore: p.116, puis p.122 :
Voix 1 :

« Mon existence devint toute entière celle d’un absent qui, à chaque acte que j’accomplis, produisait le même acte en ne l’accomplissant pas. »

Voix 2 :

« Je me sens mort – non ; je me sens, vivant, infiniment plus mort que mort. »

Un sentiment que Blanchot rappelle dans le petit récit autobiographique L’instant de ma mort.
Enfin, p.112, au sujet de Thomas :

« comment l’atteindre ? », « la nullité indiscernable que j’accolais cependant au nom de Thomas….un mot si malignement formé pour détruire tous les mots. »

Thomas, devient moins effrayant dans Aminadab, et curieusement attaché par des menottes à un autre nommé Dom.
Alors, qui est ce Thomas, si proche de Blanchot ?
Le jour de la saint Thomas, coïncidence comme il y en a tant chez Blanchot, nait un auteur que Blanchot affectionne particulièrement, il s’appelle Franz Kafka.

5- Kafka et les titres

Kafka est l’auteur sur lequel Blanchot a le plus écrit, on trouve des références à Kafka dans quasiment tous ses essais, mais aussi dans ses narrations. Kafka meurt en 1924 quand Blanchot commence ses études d’allemand à Strasbourg.

Le livre De Kafka à Kafka paru en 1981 regroupe les textes de Blanchot sur Kafka et déjà publiés séparément dans ses autres essais.
Les critiques n’ont n’a pas manqué de comparer les romans de Blanchot à ceux de Kafka, en particulier Sartre, au sujet d’Aminadab, qu’il a qualifié de « fantastique à la Kafka ». Sartre et Blanchot n’ont pas toujours été gentils l’un avec l’autre, leurs personnalités étaient si différentes, mais il y a aucun doute qu’ils s’admiraient et se respectaient mutuellement. Blanchot a aussi beaucoup écrit sur Sartre.
Lorsque Blanchot écrit sur Kafka, comme lorsqu’il écrit sur « l’écrivain » il semble écrire sur lui-même :
De Kafka à Kafka p.68
Voix 1 :

« Les principaux récits de Kafka sont des fragments, l’ensemble de l’œuvre est un fragment. (…)Mais ce manque n’est pas accidentel. Il est incorporé au sens même qu’il mutile, il coïncide avec la représentation d’une absence qui n’est ni tolérée, ni rejetée. »

Voix 2 p.69 :

« Toute l’œuvre de Kafka est à la recherche d’une affirmation qu’elle voudrait gagner par la négation. »

Puis, citant Kafka :

« Ma vie est hésitation devant la naissance »

Voix 1 p.72 :

« Le thème de la métamorphose est une illustration de ce tourment de la littérature qui a son manque comme objet. »

Ce mot « métamorphose » revient si souvent chez Blanchot, comme à la fois un état et un évènement qui s’empare de l’écrivain, lorsqu’ il écrit, et qui fait penser à ce renversement radical dont parle Mallarmé, qui apparait aussi sous le nom d’ « opération ».
On l’a dit plus haut, Blanchot fait à plusieurs reprise allusion à la date du 22 septembre, qui est sa propre date de naissance, en faisant référence à la nuit où Kafka a écrit Le verdict d’un seul trait, sans interruption.
Dans son journal, Kafka considère l’écriture de ce texte comme une véritable « délivrance », un véritable accouchement.
Il se trouve que cette date du 22 septembre est également la date de naissance de la première sœur de Franz Kafka (Franz était l’ainé). Son anniversaire donc. Elle était la première d’ailleurs à survivre après la mort successive des deux petits frères de Franz Kafka, le premier à 18 mois, l’autre vers 6 mois. A ce sujet, Kafka écrit dans « la lettre au père »

« j’ai dû soutenir seul un premier choc pour lequel j’étais beaucoup trop faible ».

Après ces deux épreuves, Kafka enfant n’a sûrement pas vécu la naissance de ses sœurs sans appréhension. Son premier frère s’appelait d’ailleurs Georg, comme le personnage du verdict, qui se suicide en se jetant à l’eau, condamné par son père « à mourir noyé ». (Et Gregor dans la métamorphose.)

Cette histoire de mort par noyade, vécue par Kafka comme une délivrance, écrite le 22 septembre, jour de la naissance de Maurice Blanchot, nous rappelle Thomas, qui semble se « noyer amèrement en soi » au premier chapître de Thomas l’obscur.
Blanchot cite Kafka dont il se sent si proche p.75:

« Je ne suis que littérature et je ne peux ni ne veux être rien d’autre »

Dans l’Espace Littéraire p. 69 il le cite disant :

« Mon unique aspiration et mon unique vocation…est la littérature.»

qui nous rappelle tant la phrase en exergue aux livres de Blanchot.
Au sujet de Kafka qui n’arrive pas à terminer ses textes Blanchot écrit dans l’Espace Littéraire p. 98 :

« Kafka, peut-être à son insu, a profondément éprouvé qu’écrire, c’est se livrer à l’incessant… »

On peut effectivement se demander pourquoi Kafka reste toujours sur sa fin…
Pour Blanchot, la fin est plutôt le début, comme on peut peut-être l’entendre dans ce titre choisi par lui :

De Kafka à Kafka

On sait à quel point Blanchot est attaché au mot, à son image, à son reflet, à son écho.

Maurice Blanchot
De Kafka à Kafka

Lit-on : « Maurice Blanchot commence et finit avec Kafka » ?
Ou bien : « Dans Kafka, Maurice Blanchot de A à Z ? Un véritable Abc ? »

Maurice Blanchot, on le sait, doit son prénom au jour de sa naissance, qui est la Saint Maurice.
C’est donc une constatation et une coïncidence sûrement bien agréables pour lui, que Kafka, soit né le jour de la Saint Thomas.
Dans Kafka, tout Blanchot ?
Certainement pas, on l’a vu, Blanchot écrit sur des centaines d’auteurs, mais,
Maurice Blanchot,
ne peut rester sans voir et ni entendre lui-même,
ce qui saute aux yeux de tout le monde au sujet de son nom, et qui une fois de plus, est de l’ordre de la constatation :

Maurice, dont la signification est « noir comme un maure », et Blanchot, bien sûr, le contraire.

Dans son nom le noir et le blanc juxtaposé, comme le jour et la nuit chez Héraclite, l’ombre et la lumière, comme ces termes opposés toujours rapprochés dans toute l’œuvre de Blanchot. Dans Aminadab, p. 265 où l’on peut lire cette petite phrase inscrite sur une lampe en forme de globe : « le jour chante au jour la louange et la nuit enseigne la science à la nuit. », clin d’œil à Mallarmé bien sûr.
Justement, Blanchot constate encore, le jour et la nuit, le 22 septembre ont exactement la même longueur, Blanchot est un enfant de l’équinoxe.

Mais revenons aux titres, de Kafka à Kafka, nous indique au moins sans aucun doute l’importance que Blanchot accorde à Kafka.
Nous avons aussi parlé de Thomas, qui veut dire « jumeau », et qui fait référence à « l’incrédule », comme Blanchot qui était radicalement athée, et « l’obscur » comme Héraclite,
A quel point peut-on plonger dans les titres de Blanchot ou quelles lectures peut-on se permettre, si l’on suit un peu ses recommendations ?
Blanchot, nous parle incessamment de « l’écho », alors comment lire ou entendre
Par exemple son premier essai ?
Faux pas ? ? ? ?
Faux pas n’est-il qu’un faux pas, comme l’a écrit Blanchot plus tard ? Ou également une réclamation, un écho : « pas faux ».

Alors, qu’est-ce qui ne serait pas faux ?

Et Le très-haut, qu’on s’obstine à écrire avec une majuscule en disant que Blanchot se prend pour Dieu, alors que moi je le vois écrit sans majuscule,

Et qu’en écho j’entends l’au-tre, cet autre, qu’il cherche et qu’il appelle en résonnance à travers son œuvre, et qui, quand il est là, n’est pas là, « celui qui ne m’accompagnait pas » dit-il encore.
On pourrait faire dire beaucoup de chose aux titres de Blanchot, et ce n’est peut-être pas une bonne idée, mais nul doute que leur lecture rend leur traduction difficile. Difficile aussi de lire le « pas » de Blanchot autrement que comme une affirmation : « le pas au-delà », est-ce un pas ou bien une annonce :« pas au-delà » ? « L’écriture du désastre », l’étymologie du mot désastre, c’est aussi le fait de naître sous la mauvaise étoile, Blanchot serait-il né sous une mauvaise étoile ?

Ou bien le désastre a-t-il eu lieu à la naissance ?

Bien sûr on ne veut pas aller trop loin en lisant les titres, mais il faut quand même écouter Blanchot : pas faux, pas au-delà,

Aminadab, pourquoi ce titre ? En lisant ce roman, on se demande pourquoi ce nom inhabituel, qui n’est cité qu’une seule fois, comme s’il avait été ajouté au dernier moment pour justifier le titre. Il se trouve qu’Aminadab est le prénom du jeune frère de son meilleur ami Lévinas, frère qui vient d’être assassiné par les allemands.

L’entretien infini, titre qui nous fait penser à un autre : Le ressassement éternel, au va et vient de cette parole incessante entre ces deux personnages-narrateurs qui « s’entretiennent », qui disent : « nous nous entretenons », qui « se tiennent réciproquement », comme Thomas et Dom menottés dans Aminadab.

Les mots, chez Blanchot toujours désarticulés : Dans celui qui ne m’accompagnait pas p.72 on peut lire:
Voix 2 :

« Oui, nous nous entretenons », et le silence qui en résulta sortit de ce mot désarticulé, en révéla le défaut, l’interstice, ce qui me troubla péniblement. »

Revenons à Thomas, mot « si malignement formé » dit Blanchot dans Thomas l’Obscur, Thomas dont l’écho est « atome » (qui veut dire in-divisible), livre dont Blanchot voulait « garder le noyau », quel noyau ? de quel atome ?
Quelle est cette « nullité » qu’il assigne à ce mot « Thomas », nullité dont il parle toujours dans Thomas l’Obscur, donc ce zéro, ce O que l’on retrouve partout dans son Œuvre ?
Blanchot nous parle du « mot-trou », en faisant référence à Duras.
Thomas/l’atome peut être lu de tant de façon…

Mais nous sommes obligés d’arrêter là car ce seul mot, Thomas peut nous entrainer encore très loin dans ce voyage au plus profond des mots…ce n’est pas le propos de cette conférence.

6- Conclusion sur ces thèmes privilégiés chez Blanchot : le neutre, le désastre, la mort

 

Le neutre : Comment expliquer que le neutre, ce n’est pas « rien ». Mais plutôt un équilibre, une zone calme, claire, mais toujours remise en question, en mouvement – pas d’équilibre sans mouvement – où la somme des forces est égale à zéro.
On retrouve donc ce zéro, qui n’est pas rien, qui n’est pas non plus ne croire en rien. Qui n’est pas non plus nier ce qui est.
Nous allons pour conclure citer Blanchot dans l’Entretien Infini, dans un chapitre qui s’appelle « parler, ce n’est pas voir »
Uniquement cette phrase :

« Dans chaque mot, tous les mots. »

qui rappelle un passage de Thomas l’Obscur p. 126 :

« Je sens qu’en chaque partie de moi, invisible, et inexistant, je suis suprêmement visible tout entier. »

Quand on sait que Blanchot a mené très loin des études de médecine, que toute son œuvre y fait allusion, on ne peut pas négliger le fait qu’il s’agit là du fonctionnement de la cellule chez l’être vivant. Dans chaque cellule de notre corps il y a la totalité des informations nous concernant…c’est ainsi que fonctionne Blanchot, son œuvre qui fait une place magistrale à l’organisme vivant,  qui est incontestablement obsédée par la mort comme expérience, et qui est « la pure traduction de lui-même »,

il n’y a rien au-delà, et ce n’est pas faux.

Un deuil de lui-même a eu lieu, qui n’a pas pu se faire, et qui le ramène à sa naissance.

On ne sait pas ce qui s’est passé à la naissance de Blanchot, ni quelle opération il subit à l’âge de 16 ans, mais Blanchot se tue à nous dire qu’il n’a pas inventé Thomas qui veut dire « jumeau ».

Un autre, identique à lui-même en chacune des cellules de son corps, est mort à un moment donné, de manière radicale, extrême, provoquant un sentiment d’intense souffrance, de manque absolu, et d’incompréhension totale, un autre qu’il n’a cessé de chercher à rejoindre dans l’écriture.

L’œuvre de Blanchot est l’œuvre de l’expérience la plus radicale.

Lorsqu’il écrit « moi sans moi », cette formulation « X sans X »,ce vide, qui résonne en tout point de son œuvre, ce désastre absolu, n’est rien d’autre que ce qu’il est vraiment, un amputé de lui-même, évènement réel, certainement aggravé de manière dramatique par un changement d’identité, le thème de l’identité et de l’état civil étant tellement omniprésent…comme si Maurice, ce n’était pas lui, mais l’autre, ce frère jumeau, ce vrai jumeau qui, à l’origine n’était autre que lui-même, qu’il appelle incessamment, encore et encore.

Maurice Blanchot est-il non pas né, mais mort le 22 septembre 1907 à 2 heures du matin ? L’enfant survivant qu’il était ne se serait-il pas plutôt appelé, par exemple Mathieu, comme le patron des fonctionnaires, né deux heures plus tôt, le 21 septembre 1907, avant de recevoir le nom de l’autre, et de se trouver véritablement, du point de vue de l’état civil, sans identité aucune ? Cette question n’attend pas de réponse, mais il n’y a pas trente-six façons d’être absent et présent à la fois, d’être l’autre et le même. Les personnes ayant perdu un vrai jumeau/une vraie jumelle, sauront vous en parler. Il s’agit chez Blanchot d’un cas extrême dont on ne sait pas les détails qui importent peu. Autour de cette absence, dont nous ne connaîtrons donc pas les circonstances particulièrement traumatisantes, s’est construite cette œuvre étonnante.

De cette pensée qui dérange tant, dont parle Derrida, les détracteurs de Blanchot ont décidé de faire la pensée nihiliste de quelqu’un qui ne croit en rien, la pensée politique d’un homme qui n’aime pas l’étranger, et pourtant, au contraire, nul n’a mené plus loin que Blanchot la pensée de l’empathie, pensée d’ailleurs aussi très dévalorisée car l’empathie n’a jamais été considérée comme une pensée très « virile ».

L’empathie est l’ « accès à l’autre ».

Blanchot l’a menée jusqu’au bout.

Il est mort le 20 février 2003 à l’âge de 95 ans, au Mesnil-Saint- Denis, dans les Yvelines.

7- Avant de terminer par un extrait de L’arrêt de mort, en norvégien, et de vous passer la parole, je voudrais remercier chaleureusement nos deux lecteurs N.S et Wais Wasiri qui ont accepté, pour nous, ce soir, de lire Blanchot.

DØDSDOMMEN, traduction norvégienne de Thomas Lundbo, éditions Bok Vennen, 2001, p.7 Voix 1 :

« Dette hendte meg i 1938. Det er svært ubehagelig for meg å snakke om det. Jeg har allerede flere ganger forsøkt å gi det en skriftlig form. Når jeg har skrevet bøker, er det fordi jeg håper å bli ferdig med alt sammen. Når har jeg skrevet romaner, har romanene oppstått i samme øyeblikk som ordene begynte å vike tilbake for sannheten. Jeg frykter ikke sannheten. Jeg er ikke redd for å avsløre enn hemmelighet. Men hittil har ordene vært svakere og sluere enn jeg skulle ønske. Denne sluheten er, det vet jeg, en advarsel. Det ville vært langt edlere å la sannheten i fred. For sannhetens del ville det vært best om jeg ikke åpnet meg. Men akkurat nå vil jeg gjøre meg ferdig med alt sammen. Også dét er viktig og edelt.»

NDP : En préparant cette conférence j’ai ressenti à quel point l’œuvre de Blanchot, à la fois se déploie et s’absorbe, Blanchot construit et constate en même temps. Je veux dire par là, que tout ce qu’il réalise, en écrivant, il l’observe comme étant déjà là. Comme s’il ne pouvait que constater que l’œuvre se préexiste.
Pascale Mathex
Stavanger
15 mars 2011

Nous n’irons pas plus loin, pas aujourd’hui, mais plus tard, sur ce site même. Le thème du double n’est pas spécifique à Blanchot, c’est un thème récurrent en littérature sur lequel nous reviendrons en temps voulu. Peu d’écrivains peuvent se vanter de n’avoir jamais vu double!

P.Mathex 07/10/13