Le ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis

Le ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis

Ciel mauve maison bleue retouchee

Le ciel de Bay City, roman de Catherine Mavrikakis, est paru aux éditions Héliotrope, à Montréal, au Québec, en 2008. Ce texte percutant a répondu de manière incisive, catégorique, dans une langue crue et décomplexée, au questionnement qui, à l’époque, était le mien.

J’aimerais donc sur ce site, En suivant l’Equateur, après la lecture du roman nigérian Le monde s’effondre, de Chinua Achebe, m’éloigner à nouveau de la zone intertropicale – pour y revenir très bientôt avec détermination – et m’envoler aujourd’hui vers Le ciel de Bay City, un texte contemporain canadien qui ne craint, sans équivoque, ni les fantômes, ni les étincelles.

Le ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis

Le visiteur européen, qui, pour la première fois met le pied sur le continent nord-américain, ne se sent-il pas immanquablement assailli par deux questions pressantes qui s’imposent à lui dès les premiers contacts, et qui bouleversent son mode de pensée : la question de l’exil et celle des amérindiens ? Comment peut-il se laisser surprendre à ce point par ce qu’il savait déjà ? Assailli à la fois par le sentiment de rencontrer un peuple multiple et exilé, et de ne pas rencontrer le peuple d’origine, en dehors du jeune employé des télécoms qui, tout en raccordant sa ligne téléphonique lui dit très gentiment, en guise de bienvenue : « This country is my country ». Cette phrase, « Ce pays est mon pays » résonne en contretemps à l’annonce fière et volontaire, mais tout aussi accueillante : « I am Canadian », de tous les autres qui, quelle que soit leur date d’arrivée, celle de leurs parents, leurs grands-parents ou leurs ancêtres sur le continent, se reconnaissent dans cette identité commune et rassurante, les protégeant de ce qu’un jour ils ont quitté pour une vie meilleure. Cet étonnement fut le mien lorsque je suis arrivée à Calgary, en Alberta, au Canada, en 2008. Le ciel de Bay city, roman de Catherine Mavrikakis, qui venait de paraître, aux éditions Héliotrope, à Montréal, au Québec, et qui dévoile effrontément les sous-sols d’un vaste continent à l’histoire troublante si caractéristique de l’histoire de notre espèce, a sans aucun doute répondu à mon questionnement.

Références et remerciements :

Le ciel de Bay city, Catherine Mavrikakis, Editions Héliotrope, Québec, Canada, 2008

Le ciel de Bay city, , Catherine Mavrikakis, Sabine Wespieser Editeur, France, 2009

(NB : Les numéros de pages cités correspondent aux éditions Sabine Wespieser en collection 10/18)

« Catherine Mavrikakis est née à Chicago en 1961, d’un père grec et d’une mère française. Elle enseigne la littérature à l’université de Montréal. »

Amy, la narratrice, est née à Detroit en 1961, d’un père italo-grec et d’une mère française. Elle passe les premiers mois de sa vie à l’hôpital de Chicago. Elle est pilote d’avion.

Le ciel, l’avion

Le ciel de Bay City est l’histoire d’Amy, et bien plus encore. Sans prendre de gants, sans fioritures, Amy, qui au moment de la narration approche la cinquantaine, s’exprime à la première personne et nous raconte sa vie. Elle passe son enfance et son adolescence sous le ciel désespérément mauve et saturé de pollution de Bay City, dans le Michigan, un état industriel de la région des grands lacs, à la frontière des Etats-Unis et du Canada. Sur le parking du supermarché où elle travaille le week-end, elle décide un jour de devenir pilote d’avion.

« C’est là dans le parking que je passe de longs moment toujours interrompus, à regarder au-dessus de ma tête des avions géants qui dessinent dans les cieux avec de longues trainées blanches, hiéroglyphiques, des mots pleins d’espoir. » p.110

« J’aimerais être pilote de ligne, plonger dans le mauve du ciel et en percer le secret triste. » p.111

Le secret de la couleur du ciel de Bay City reste insaisissable pour Amy. Presque trente ans plus tard, elle ne l’a pas toujours pas trouvé.

« Il me semble que jamais je n’arriverai à percer le secret de la couleur de l’air et bien que j’aie fait pendant des années le trajet aller-retour entre Albuquerque International Sunport et le Detroit Metropolitan Wayne Country Airport dans la même journée, le ciel mauve du Michigan ne m’a jamais donné à comprendre l’énigme de son vide violet. » p.42

Quelles sensations recherche-t-elle à chaque vol, à chaque décollage ? Est-ce cette « mise entre parenthèse» de la vie que représente, le temps d’un vol, la traversée de l’espace « entre » ici et là, ce moment « hors de » tout lieu, la sensation de devenir esprit, de laisser ses pensées s’affranchir de tout ancrage, de voir à la fois le passé et l’avenir ?

« …cette sensation métaphysique d’être quelque part entre le ciel et la terre quand l’avion semble porté par l’air et n’offrir plus aucune résistance à l’atmosphère. » p.139

Est-ce cette sensation qu’Amy recherche aux commandes de ses gros avions blancs dans le ciel où elle ne trouve que vide et béance ?

« Très haut, il faut toujours immensément beau. Il n’y a plus d’horizon et mon regard étreint des milles et des milles de vide. » p.43

« Je voudrais voir autre chose que l’air, que l’épaisseur volatile des nuages blancs, gris, noirs, violets. Je voudrais que les cieux s’ouvrent et me montrent l’au-delà, là où nous irons tous, là où les âmes de ceux qui furent les miens continuent à voltiger. » p.43

Quelle rage étouffe Amy qui tremble de colère au point de vouloir anéantir un ciel qui ne répond pas à ses attentes ?

« Chaque fois que je décolle, je pense à ceux qui partirent en fumée dans le ciel, à ceux qui ont défié malgré eux la gravité, et je tremble de colère. Je décolle en voulant tuer, en voulant anéantir le ciel dans lequel je projette mon Boeing à toute allure. » p.44

Amy est une femme enragée.

« Le monde est un désastre. A la catastrophe, je veux participer en transperçant l’azur. » p.178

Qui est cette femme pilote d’avion, Amy Duchesnay, la narratrice du Ciel de Bay City, bien plus que désespérée, sans espoir aucun ?

La naissance – l’anniversaire

Triste arrivée au monde que celle d’Amy qui passe les quatre premiers mois de sa vie à l’hôpital !

« Un problème respiratoire à la naissance m’a fait m’éloigner de Bay City et de Detroit ou je suis née. Je dois me faire soigner dans un hôpital spécialisé de Chicago. J’y passe les premiers mois de ma vie. Ma mère ne va pas me voir et ne tiens pas à venir me chercher. Mon oncle est chargé de venir chercher le bébé que je suis. » p.12

Triste départ dans la vie pour cette enfant maladive, rejetée et même haïe par sa mère.

« Personne n’a vraiment le temps de veiller sur une enfant qui, de toute façon, depuis sa venue au monde, n’est qu’une source d’ennuis. J’ai peu de chances de survie. (…) Ma mère me répète toute mon enfance que je suis demeurée, que, de ma naissance, je ne me suis jamais remise : il suffit de me voir. » p.13

Amy est née perdante, une sœur, Angie, née avant elle est morte à la naissance. Sa mère ne cessera de lui reprocher de vivre à sa place.

« …elle aurait préféré avoir une fille morte, enterrée, comme sa première fille Angèle, décédée à sa naissance, engloutie, dès sa sortie, dans le néant, plutôt qu’une mioche aussi idiote que moi. » p.13

Amy est une enfant, puis une jeune femme accablée de culpabilité qui ne désire rien d’autre que de rejoindre sa sœur sous terre.

« Angie ne veut pas de moi. Je lui ai piqué sa vie. Je suis une terrible erreur. Une aberration. Je devrais ne jamais être née mais je suis là et il n’est pas aisé d’effacer toute trace de soi. J’aurai été. C’est bien là mon malheur. De moi il ne restera aucun vestige. Assez pour gâcher la vie de ma mère. Elle ne pourra oublier la honte que je lui ai causée. Elle ne pourra oublier ma naissance et puis l’obstination dérisoire de mon corps à vivre. Je suis celle qui l’aura humiliée. » p.31

L’accablement d’Amy, enfant bronchitique, s’imprègne de la couleur du ciel de Bay City.

« On dit de moi que je suis bleue, que parfois je vire au mauve, au violet. Je suis de la couleur du ciel du Michigan. Je suis une pervenche, une fleur des fumées d’usine. » p.13

Amy désire régulièrement quitter la vie qui pourtant ne l’abandonnera pas.

« J’espère que de moi ce monde ne gardera rien, si ce n’est ce cri d’épouvante que je porte en moi depuis ma naissance. » p.223

« A Bay City, dès ma plus tendre enfance, je regrette tous les jours d’être née. » p.30

Le jour de la naissance d’Amy n’est pourtant pas un jour ordinaire, au contraire, c’est jour de fête et de feux d’artifice ! Amy est en effet née le 4 juillet, le jour de l’Indépendance de l’Amérique.

« Je suis née ce jour-là. Le jour de l’Indépendance, de la liberté, de la coupure avec l’ancien monde. Moi, la mauvaise graine du nouveau continent, moi l’esclave de cette terre si souvent morne et de ce ciel si triste, je suis venue au monde le jour même de la fête de tous les américains et mon anniversaire est accompagné d’un magnifique feu d’artifice qui colore de façon kaléidoscopique le ciel estival de Bay City. » p.112

L’Amérique, l’exil

Le ciel de Bay City est celui de l’Amérique.

« C’est le ciel de l’Amérique qui va jusqu’à la lune. Là, est figé le drapeau américain. » p.30

Quelle féerie pourtant sous ce ciel triste que ce 4 juillet, aux couleurs de l’Amérique, que la tante d’Amy veut célébrer en bleu blanc rouge pour fêter ses 18 ans !

La fête, qui caricaturera l’histoire d’Amy et de sa famille commence alors.

« Ce soir, ma tante sera déguisée en statue de la liberté pour accueillir ses hôtes. Les décorations que mon oncle doit poser partout dans le jardin et devant le garage seront bleues, blanches ou rouges, aux couleurs de l’Amérique. Un grand drapeau américain sera accroché par mon cousin Victor sur la porte du garage et les serviettes en papier, elles aussi arboreront l’étendard du pays. Ma tante et sa sœur sont malgré tout patriotes. Elles croient dans cette nation qui leur a permis d’oublier le passé, de refaire leur vie » p.193

« Mon cousin, voyant mon air sérieux me dit en américain : « Tu crois qu’on est le 4 ou le 14 juillet ? Regarde, Amy, tout est bleu, blanc, rouge ! » Nous éclatons de rire. Malgré tout, mon cousin a parfois l’insouciance contagieuse. L’empressement de ma mère et ma tante à fêter l’Amérique est grotesque. En fait, secrètement peut-être même inconsciemment, elles célèbrent avec quelques jours d’avance leur France chérie pour laquelle elles n’ont qu’un amour chimérique. Depuis leur arrivée en Amérique, Babette et Denise ne sont pas retournées en France. » p.199

Quand la mère et la tante d’Amy, Denise et Babette, sont-elles donc arrivées en Amérique ?

« Ma tante vint avec ma mère aux Etats Unis en 1957. Un cousin à elles, qui habitait en Angleterre pendant la guerre, les avait convaincues toutes les deux de venir s’installer à Chicago. Ma mère préféra s’arrêter à New York. (…) C’est là qu’elle rencontra mon père, alors qu’elle s’était trouvé un travail de serveuse au noir. » p.59

Denise tombera alors enceinte de cet homme, un immigrant italo-grec qui refuse de vivre avec elle.

« Ma mère décida de ne pas retourner en France, mais d’aller chez Babette qui à l’époque venait de s’installer à Bay City, avec son mari Gustavo. » p.59

Au décès de son premier bébé, Denise retourne en vain tenter sa chance à New York, auprès de celui qui deviendra alors le père d’Amy.

« C’est là qu’elle tomba enceinte de moi et qu’elle dut accepter de retourner dans le Michigan pour de bon chez sa sœur. » p.60

Amy, la narratrice du Ciel de Bay City, grandit donc au numéro 4122 de Veronica Lane, dans une maison préfabriquée de tôle bleue assemblée dans les usines de Flint et déposée par un énorme camion, en compagnie de sa mère, sa tante, son oncle, son cousin né quelques semaines après elle, et plus tard son petit frère. Amy l’américaine, née le jour de l’indépendance de l’Amérique, a pour décor quotidien de ses journées désabusées le basement ou la TV room de la maison de tôle bleue, la cabane dans le sapin, et plus tard la high school, le supermarché K-Mart si typiquement américain, les chansons d’Alice Cooper aux yeux fardés de noir comme elle, et les banquettes des voitures qui seront le théâtre de ses ébats amoureux où la sexualité débridée et crûment racontée vient tromper l’ennui de l’adolescente, tandis que ses nuits sont peuplées de cauchemars. Amy, fille de Denise et nièce de Babette, n’a décidément rien en commun avec sa mère et sa tante venues d’ailleurs, d’un autre monde.

« Je n’ai jamais eu l’élégance de Babette et Denise. La lumière européenne n’a pas bercé mon enfance. Je suis née sous le ciel mauve du Michigan. Les vents des grands lacs ont soufflé sur mes cheveux dès ma naissance et les ont emmêlés à jamais. Les nuages pollués ont pénétré dans mes poumons et fait virer ma peau au vert. Je donne le change. Je sens le parfum vaporisateur à l’odeur de poudre pour bébés, le Tampax déodorant, le rince bouche à la menthe verte. J’exhale par tous mes pores l’odeur de produits chimiques. Je suis une américaine. Une poupée gonflable dont l’intérieur est toxique. Tout en moi est nocif. » p.119

Le discours d’Amy, véritable rengaine, est décidément totalement obsessionnel. Le style incisif aux images crues de l’auteure nous entraine dans les profondeurs de la frénésie désabusée d’Amy. La frustration de Denise, rejetée par le père de ses enfants, incapable d’aimer sa fille Amy, a-t-elle causé un tel autodénigrement ? L’Amérique d’Amy au ciel si vide n’est-il que le décor creux du quotidien d’une enfant malaimée ? On le saura très rapidement, car dès les premières pages du récit, l’auteure nous résume tout simplement l’histoire d’Amy, de sa mère et de sa tante.

« Ma mère et ma tante chuchotent. L’une dit à l’autre de se taire, de ne rien craindre. Ces deux-là tentent d’oublier ce à quoi elles ont échappé, leur conversion au catholicisme, les multiples cachettes pendant la guerre, les secrets bien gardés dans une bigoterie minutieusement et authentiquement chrétienne ou dans la fierté républicaine. Loin des furies de l’Europe, des années après la terreur, l’horreur, le ciel de Bay City charrie encore quelques cadavres. Pour ces deux femmes, il reste gros d’un passé terrifiant, archaïque, cruel. » p.32

Les cauchemars

Amy, fille de Denise, n’est pas juste une enfant mal aimée. Son oncle et sa tante lui offrent généreusement l’amour que sa mère ne sait lui donner. Amy est une enfant aux nuits peuplées de cauchemars, des images d’un passé terrifiant qu’on lui cache consciencieusement.

« Depuis ma plus grande enfance, j’ai des rêves violents : je finis toujours par être assassinée sous les yeux impuissants de toute ma famille terrorisée. » p.97

« J’ai des rêves qui font froid dans le dos. Toutes les nuits je retourne à la guerre et je vois la face de Dieu se cacher derrière des nuages sombres. » p.98

« Toute petite, je me réveillais en nage et je voulais raconter à ma mère ce que j’avais vu dans la nuit sanglante, cinabre, de Bay City. Ma mère coupait court à mes histoires. Bien vite elle me défendit de faire le récit de mes rêves. Denise y pressentait sans doute quelque chose qui lui appartenait, qu’elle ou quelqu’un de sa famille avait peut-être déjà vécu. Elle préférait que je me taise. Que je me rendorme vite, emportant avec moi une partie d’elle, ces morceaux de vie qu’elle avait décidé d’enterrer dans le ciel de l’Europe. Ma tante, elle, quand ma mère était absente, accourait à mes cris animaux qui résonnaient dans la maison de tôle. » p.99

« Souvent je l’entendais parler à ma mère des images que j’avais eues en rêve. « Elle sait tout, lançait-elle à ma mère.» » p.99

« Lorsque je fus en quatrième année du high school, le professeur d’anglais, Mr. Ford, dont le nom nous faisait rire parce qu’il était à la fois celui de l’ancien président des Etats-Unis et d’une marque de voitures, demanda aux élèves de proposer un projet de fin d’année. Je décidai de tenir un journal de mes rêves pendant deux mois. » p.100

Le journal et les dessins d’Amy inquiètent immédiatement ses professeurs.

« …Ford donna sans plus attendre et sans ma permission mon journal à la psychologue du high school. Margaret Stephens jugea l’affaire sérieuse. Mes dessins la terrifièrent tout particulièrement. » p.101

« Margaret Stephens me fit parler un peu de moi. Je lui dis que j’étais juive, qu’on me le cachait mais que je le savais. Elle ne me crut pas. Ma tante qu’elle connaissait était une catholique fervente. Je ne pouvais être juive. Margaret me força à consulter à Detroit un psychiatre. » p.102

Amy rend alors des visites hebdomadaires au psychiatre dans la ville de sa naissance, très heureuse de quitter pour quelques heures l’air pollué de Bay City.

« Une fois par semaine, je me retrouvais donc dans des groupes de thérapie, en compagnie d’hommes de trente à cinquante ans, de vétérans de guerre de Corée ou du Vietnam sur lesquels on faisait des tests de toutes sortes. Ce que je racontais alors de mes rêves ressemblait assez à ce que tous ces hommes avaient vécu au combat. Nous partagions des nuits semblables, peuplées de morts et d’horreurs, de démembrements et de peurs. Mais moi, contrairement à tous ces anciens soldats, je n’étais pas allée faire la guerre au Vietnam ou en Corée. J’étais une jeune fille de dix-sept ans, sans aucun souvenir personnel, vierge de tout évènement traumatisant. » p.103

Un grand spécialiste émet alors l’hypothèse qu’Amy souffre d’un traumatisme transgénérationnel qui vient de sa mère et de sa tante. Malheureusement, Denise et Babette ne veulent participer à aucune thérapie et Amy est alors renvoyée chez elle.

« Je ne racontai plus mes rêves à personne. Je ne parlai plus de mon judaïsme. Je continuai pourtant à être hantée, sachant que jamais je ne pourrai me départir de mes vies nocturnes. » p.104

A l’âge de 18 ans, le fardeau est trop lourd, Amy n’en peut plus.

« Les cauchemars m’oppressent. Ma douleur est inextinguible. Elle ne peut que brûler davantage. » p.204

La mémoire, la folie

Non, décidément, Amy Duchesnay ne souffre pas uniquement d’être une enfant mal-aimée, rejetée par sa mère. Amy porte en elle la mémoire du passé de sa famille entière, secrètement dissimulé, le spectacle des atrocités qui ont précédé l’exil, le grand départ vers l’oubli, de l’autre côté de l’Atlantique, le rejet d’un passé traumatisant. Amy ne connait pas les détails, mais elle a compris.

« Elle sait ce que des membres de la famille ont vécu. Des épisodes entiers de la vie de Rozenweig et des Rosenberg et de milliers d’autres aussi….Je te le dis. Notre Amy vit la nuit. C’est écrit dans des lettres que des cousins, des tantes ont envoyées. Tu te rends compte, Denise ? Ta fille, la petite élue, porte tout cela en elle. On ne lui a rien dit, mais elle sait. » p.9

Amy l’Américaine se souvient la nuit de ce qu’elle n’a pas vécu. L’Amérique la sauve autant que possible de l’histoire de sa famille juive exilée et des générations précédentes.

« J’aime profondément ce pays illusoire ou il est possible de croire en demain malgré l’ignominie des temps. Je suis américaine. J’ai voulu l’être. J’abhorre depuis toujours l’Europe qui hurle en moi. J’aimerais désespérément ne pas penser à hier et n’avoir foi qu’en demain. Mais ma vie a été décidée bien avant ma propre naissance. Sur mon berceau planait l’ombre du nazisme et je n’ai pu malgré la télé, le K-Mart, les voitures, le sexe, la musique et Alice Cooper déposer ce fardeau pesant de mes origines. La seconde génération d’immigrants est maudite. Il faut des siècles pour se remettre de l’histoire de sa famille. » p.208

Dès le premier chapitre, le lecteur connait l’histoire de la famille d’Amy, résumée en 23 pages.

« Dans le ciel mauve de Bay City, il arrive que retombent les fumées grises d’Auschwitz, des camps désaffectés bien loin là-bas, de l’autre côté de l’océan, des camps dont ma mère et sa sœur ne cessent de parler dans une langue apeurée que je ne réussis pas toujours à comprendre mais dont je sais la couleur cendrée. » p.32

« Ces deux-là tentent d’oublier ce à quoi elles ont échappé, leur conversion au catholicisme, les multiples cachettes pendant la guerre, les secrets bien gardés dans une bigoterie minutieusement et authentiquement chrétienne ou dans la fierté républicaine. » p.32

« Dans les mots des deux sœurs, mille secrets sont celés et la mort de leurs parents, partis en fumée, est inscrite. » p.32

La voilà cette histoire qui hante les rêves d’Amy, ce passé qu’elle a deviné sans le connaître, cette mémoire qui ne la quitte pas un instant malgré son appartenance au nouveau continent, cette tragédie léguée aux générations à venir comme un fardeau dont on ne peut se défaire.

« Et c’est bien là toute la tragédie des vivants, ne pas pouvoir vivre dans l’ignorance de ceux qui sont venus avant eux. C’est bien là mon terrible fardeau que d’être née de ceux qui ne sont plus et de ne rien pouvoir faire pour eux. » p.45

« Comment faire en sorte que les générations qui viennent puissent ne pas succomber sous le poids des horreurs commises? » p.45

Le poids, pour Amy, est trop lourd à porter. Ce n’est qu’à l’approche de ses 18 ans, après une longue enfance aux nuits peuplées de cauchemars, qu’elle apprend qui furent ses grands-parents. Ce passé familial, que depuis la naissance elle rêve, comprend, devine derrière les non-dits, les chuchotements, cette histoire sous le poids de laquelle elle vacille, elle en recueille des brides auprès de sa tante qui lui révèle, à chaque séance trimestrielle de grand ménage, de nouveaux détails. Babette est une vraie maniaque du ménage. Nettoyer frénétiquement lui permet de libérer toutes ses frustrations. Dans sa folie ménagère, sa parole se délivre enfin, et Amy en profite pour glaner les informations qu’on lui refuse.

«  Le nettoyage trimestriel était aussi le moment des confidences de ma tante. C’est au rythme de l’aspirateur ou de la Magic Mop que j’appris, au long des ans, tous les détails de sa vie et de celle de ma mère depuis leur arrivée à toutes les deux, aux Etats-Unis. » p.61

Amy apprendra ainsi les circonstances de sa conception, elle apprendra également que l’amour de sa mère pour sa sœur Angie n’était qu’un amour feint pour susciter la compassion dans le malheur. Mais Amy veut depuis plusieurs années savoir ce qui s’est passé avant, là-bas, en Europe, avant l’exil, et pendant la guerre.

« Depuis quelques années, j’essayais souvent, à chaque grand nettoyage d’apprendre quelque chose sur les années de guerre et d’avant-guerre. Je voulais obtenir autre chose que le discours sirupeux sur de Gaule. Mais ma tante restait intraitable. Jusqu’en 1979, il n’y eut pas moyen d’apprendre qui furent ses parents, les circonstances de leur vie et les détails de la vie quand les deux sœurs étaient enfants. Tout ce que je savais c’est que mes grands-parents étaient morts pendant la guerre et que les petites avaient été cachées en Normandie chez un fermier qui les avait adoptées et qu’elles avaient quitté rapidement à la fin des années quarante pour monter travailler à Paris. » p.62

C’est en juillet 1979, alors qu’Amy termine le lycée et se prépare à partir à l’Université, que le fil qui tient l’ensemble se rompt, et qu’Amy, au cours d’une séance de ménage forcenée, rejoint sa tante Babette dans sa folie délirante.

« Le 1er juillet 1979, après avoir nettoyé avec ma tante la moquette verte de la TV room, je crois que comme à chaque ménage, une journée de cache-cache psychologique vient de commencer. » p.62

Amy s’attend à de banales révélations. Le choc en sera d’autant plus époustouflant. La révélation sera une rencontre totalement inattendue.

« Je commence à arracher les moustiquaires de leurs fenêtres, et ma tante s’acharne à nettoyer toutes les plinthes électriques, quand nous entendons un vacarme terrible venant du basement, un bruit de sécheuse détraquée, qui se soulève et retombe lourdement sur le plancher en ciment du sous-sol. » p.68

La sécheuse électrique, en train de se détacher du mur en arrachant tuyaux et câbles électriques, s’enflamme. Amy se précipite alors pour attraper un extincteur.

« Alors que je tente de mettre la main sur un extincteur de la collection, ma tante en me voyant me précipiter vers le cagibi qui se trouve au bout de la grande pièce se met à hurler et me demande de revenir immédiatement auprès d’elle. » p.69

La rencontre que fera Amy dans le cagibi est à la fois stupéfiante et terrifiante.

« Malgré les cris terrifiés de ma tante, en défonçant la porte qui me résiste d’un grand coup de pied, je pénètre dans cette minuscule pièce sombre. C’est alors que j’aperçois sur une paillasse sale une femme très, très âgée, assise a côté d’un vieillard grabataire. » p.70

Le passé familial rattrape alors Amy et prend la forme de ces deux fantômes cachés dans le cagibi. Rêve-t-elle encore ? A-t-elle rejoint sa tante dans sa folie ? Les deux vieillards semblent bien présents, et Babette, paniquée, est bien sûr au courant de leur présence.

« Babette m’ordonne de laisser ces pauvres vieux tranquilles. Avant même de réfléchir sur l’incongruité de la situation, avant même de me questionner sur les raisons de cacher ces gens dans le sous-sol, je suis éberluée par l’état de saleté dans lequel se trouve le cagibi et la fragilité physique de ces deux vieilles personnes. » p.70

Amy, rattrapée par le passé, fait alors un voyage retour instantané vers le vieux continent.

« Je ne connais pas une telle saleté et cela me rappelle instinctivement quelque chose de l’Europe, des poussières et débris accumulés par l’histoire. » p.71

Les rêves d’Amy, porteurs de vérité depuis tant d’années, ont pris pieds dans la réalité, ils se sont matérialisés.

« Il y a quelque chose qui m’échappe vraiment dans toute cette immondice, quelque chose comme la folie de ma tante, dont je n’ai jamais pu voir la vraie nature, la profonde fange. » p.71

Les deux vieillards dans le cagibi sont bien deux morts, deux fantômes revenus d’Auschwitz, ce sont les grands-parents d’Amy, les parents de Babette et Denise, Elsa Rozenweig et George Rosenberg. Babette, en transe, raconte tout à Amy, comment elle a secrètement fait des recherches, récupérés des boîtes de documents auprès de cousins, découvert que ses parents avaient été gazés, et que son père était préposé à la disparition des corps et comment sa sœur Denise avait tout fait pour l’empêcher de savoir la vérité. La souffrance de Babette s’est métamorphosée en un délire qui contamine Amy.

« Je suis comme toi. Quelqu’un qui veut savoir…Eh bien, voilà nous savons. Ta mère me disait d’arrêter de fouiller le passé, de ne rien déterrer du temps. Mais on ne peut déterrer les cendres qui voltigent encore dans le ciel polonais. On ne peut déterrer la poussière humaine qui s’est mêlée à l’air et qui a empoisonné le siècle. Du corps de mes parents, de mes oncles, de mes tantes, nous continuons à respirer les restes, poussés par les grands vents. » p.73

« Des années de travail en cachette ont rendu possible pour Babette la reconquête de son histoire, détruite, partie en fumée. Quarante-huit membres de nos deux familles sont morts, assassinés dans les camps de concentration. » p.124

Voilà pourquoi Babette lave et nettoie avec frénésie, pour survivre, pour ne pas mourir asphyxiée par les fumées toxiques. Elle explique à Amy que les deux vieillards sont arrivés il y a quelque mois, et que depuis elle les cache dans le cagibi.

« Ils vivent ici dans ce cagibi, ne me parlent pas et ne semblent pas souffrir de leur condition, au contraire. Ce sont des morts. Après Auschwitz, ils n’ont plus besoin de rien. Je viens souvent passer du temps avec eux en silence. » p.74

Cette rencontre incongrue, folle, absurde, va faire basculer la vie d’Amy et de sa famille.

« Apres ce 1er juillet 1979, il ne m’arrivera plus de pleurer. Tout en moi aura été tari. » p.77

Le fil a rompu, l’abcès est crevé, Amy a franchi la ligne. Les deux grands-parents vont participer aux évènements qui s’enchaîneront du 1er au 4 juillet jusqu’à l’incendie qui réduira la famille en cendres, a l’exception de la narratrice, actrice et témoin, réfugiée dans son sapin-cabane.

Babette raconte tout à Amy, photos et documents à l’appui, le passé, l’enfance à Paris, la guerre, la famille exterminée à grande échelle, les générations sacrifiées. Babette a véritablement plongé dans la folie. Amy la rejoint alors.

« Depuis longtemps Babette a perdu toute commune mesure, tout repère. La guerre l’a dévorée. La guerre nous a gobés entiers. Comment pourrai-je ne pas le savoir, moi qui pour ma tante accepte de voir ses fantômes dans le sous-sol et de les garder enfermés là ? Comment pourrais-je ignorer tout cela, moi la complice, l’alliée de sa folie ? » p.129

Voila bien la question de l’exil des parents qui hante les jeunes générations américaines.

« Il faudra encore une génération ou deux pour que quelque chose soit possible sur cette terre qui nous fait la promesse impossible, démente d’êtres neuve. » p.129

Amy ne distingue plus le pressent du passé, ses cauchemars de la réalité. Dans quelques jours on va fêter ses 18 ans, et l’indépendance de l’Amérique. Elle voudrait se libérer, ainsi que sa famille, du poids des souffrances des générations précédentes, et elle décide de faire sortir ses deux grands-parents et de les emmener visiter Bay City.

« Je vais enfin voir le passé et le présent réunis. Il n’y aura plus de hiatus. Le monde aura repris la forme qu’il avait déjà perdue longtemps avant ma naissance. Et si je dois me faire bourreau teuton pour cela, je ne faillirai pas à mon devoir. » p.158

Elle a besoin pour cela de l’aide de son petit ami David et de son auto. Sans trop s’étonner, celui-ci l’accompagnera dans une folle course en auto sur la highway, avec les grands-parents sur la banquette arrière, en filant vers l’ouest à toute allure.

« Il faut délivrer mes grands-parents du poids du temps. Il faut effacer la souffrance, l’horreur et les conduire au seuil du futur. Je veux que la voiture accélère tambour battant vers l’avenir, que la route de Chicago soit celle de la délivrance. Il reste à conquérir l’Amérique. L’oubli sera notre devise. » p.161

Le rêve américain vient balayer les cauchemars d’Amy. L’Europe vestige du passé s’éloigne à grande vitesse, Amy aimerait libérer ses grands-parents de leur histoire, mais en vain.

« Du passé, d’Auschwitz, on ne peut guérir. La plaie suppure éternellement. » p.162

La fuite vers l’ouest ne délivre pas Amy de son angoisse, sa frustration et sa souffrance l’étouffent, comment guérir les plaies du passé ?

« La Mustang se range tranquillement au bout de l’allée et j’ouvre vite la portière, descends précipitamment de la voiture et vais m’accroupir contre un arbre pour y vomir mon petit déjeuner. Quelque chose a basculé. Mon désarroi est immense. Je me mets à crier longtemps en montrant mes poings au ciel, en tentant de frapper l’infini. » p.163

Sur le parking de la highway, Amy sombre dans le désespoir. Ses cauchemars ont pris la forme humaine de ses grands-parents qui essaient de la consoler. Son grand-père prononce alors les paroles fatidiques, venues de l’au-delà, qui la décideront dans son délire à passer à l’acte.

« Il faut incendier le ciel. Mets donc le feu à tout cela. » p.164

« En grillant ma cigarette, j’interprète les paroles de mon grand-père. Oui, il a raison, il me faut incendier le ciel violet et foutre le feu à ce qu’il reste d’Auschwitz. Le langage n’est pas fait de métaphores. Les mots disent ce qu’ils ont à dire. Mon plan s’élabore dans le rest Area 70a, au milieu de l’Amérique. Je mettrai fin à ma souffrance et à celle de toute ma famille. Le monde s’embrasera une dernière fois. » p.166

Amy élabore alors le plan qui mettra « fin à tout cela ». La fête du 4 juillet, l’anniversaire d’Amy l’Américaine, dans une débauche de bleu, blanc, rouge, de lumières et de feux d’artifice, sera le théâtre de sa colère.

« C’est ma colère à moi qui s’enflammera. C’est elle qui brûlera les enfers que nous habitons depuis déjà trop longtemps. J’incendierai le ciel. Je mettrai le feu aux dieux. » p.201

L’obsession d’Amy, véritable litanie répétitive, devenue folie incontrôlée, viendra à bout de la famille entière. Que se passe-t-il vraiment ? Le saura-t-on ? Une fois les invités partis, une fois la famille couchée, Amy se lève pour asperger d’essence les meubles du salon. Ses grands-parents, les fantômes du cagibi la rejoignent.

« George me fait signe. C’est lui qui allumera le brasier. Il prend une torche, alors que ses muscles sont inexistants, la lance violement dans la pièce. » p.212

La maison s’embrase, toute la famille est anéantie, à l’exception d’Amy retrouvée vivante par les pompiers dans la cabane dans le sapin. L’histoire pourtant, n’est pas terminée pour Amy qui s’accuse d’avoir mis le feu, mais que personne ne croit, et qui doit continuer à vivre sous le ciel de l’Amérique, terre de l’exil de tant de populations, terre de l’extermination de tant d’autres.

« J’ai appelé en vain dans les jours qui ont suivi l’incendie du 5 juillet 1979 la justice des hommes. J’ai voulu être jugée, déclarée coupable, puis condamnée à perpétuité ou encore à la peine de mort. » p.38

« Je désirais être désignée coupable et que l’on reconnaisse enfin mon entière responsabilité, ma faute. » p.39

Mais les experts sont formels, Amy a subi un choc post traumatique. Elle est elle-même la victime d’un terrible accident. La vie va donc continuer pour Amy, une fois de plus accablée de culpabilité.

« Mais le pire, c’est chaque jour qui recommence sous de nouveaux cieux, et cela, pour moi, n’est pas terminé. » p.40 nous annonce Amy la narratrice du Ciel de Bay City, pilote d’avion, trente ans plus tard, et si proche par sa date et son lieu de naissance, et par ses origines, de l’auteure québécoise, Catherine Mavrikakis.

« J’attends ma sentence depuis bientôt trente ans. » p.39

Les animaux, les camps

Le sentiment de honte et de culpabilité d’Amy reste donc sans issue, sans retour. Coupable de tout, de vivre à la place de sa sœur Angie, d’impuissance à apaiser les souffrances de ses ancêtres exterminés, de l’incendie qui a coûté la vie à l’ensemble de sa famille, Amy ne trouve aucun refuge, aucun Dieu pour la sauver, aucun au-delà pour la consoler, aucun néant même dans lequel disparaitre.

« On n’en finit jamais de la honte d’exister. » p.34 ne cesse-t-elle de répéter, cherchant vainement Dieu dans le ciel de l’Amérique, ne trouvant sa trace que dans des images de terreur et d’épouvante.

« Parfois, j’ai cru le voir dans le visage terrifié, menaçant d’un animal que ma voiture frappait de plein fouet dans la nuit sur la highway 75. Parfois, je l’ai senti dans la peur qui habitait le camion rempli de porcs qui se dirigeait vers l’abattoir de Lake County Farm en enfilant des miles et des miles d’autoroutes grises. Dieu réside dans cette terreur bestiale devant ce qui va advenir, dans une horreur inarticulable devant l’infiniment banal : la destruction muette, quotidienne, à la chaine. » p. 34

La terreur vécue par ses ancêtres, Amy la reconnaît à chaque fois qu’elle croise les convois d’animaux conduits à l’abattoir. C’est une terreur animale, bestiale, qu’elle assimile à celle des peuples exterminés, une terreur qui lui inspire une honte dévorante.

« Il y aura toujours quelqu’un pour entendre dans la nuit les cris affolés, bestiaux du peuple animal conduit à l’abattoir. Il restera toujours une âme qui entendra, malgré elle, la violence des exterminations qui ont lieu ou qui ont pris place de par le monde. » p.45

Elle retrouve cette terreur bestiale dans le regard hagard de ses grands-parents, un regard dans lequel toute humanité a été reléguée au rang d’animalité.

« Leur visage, leur humanité a été dévorée par l’effroi. Un regard gigantesque, affole, consume tous leurs traits. En eux je distingue une animalité qui n’a pas de quoi nommer l’horreur qu’elle porte. » p.75

Ces similitudes entre la terreur du peuple animal conduit à l’abattoir et celle du peuple juif condamné à l’horreur des camps fait d’Amy une végétarienne incapable de ne pas ressentir la souffrance animale, ni de supporter l’odeur de la chair brûlée.

« Après Auschwitz, il n’est plus possible de manger de la viande. La chair qui cuit ne peut que nous rappeler le brasier de l’Allemagne nazie. L’odeur des corps animaux devrait nous rappeler notre culpabilité. Depuis le 5 juillet 1979, je suis végétarienne… » p.214

Tout, dans son esprit se mêle. Les fumées des usines, l’industrie de masse de la viande animale, et l’extermination planifiée du peuple juif.

« Dans mon enfance, les fumées que rejetaient les usines de Dearborn près de Detroit me rappelaient sans que je sache comment, les liens fous, inextricables entre l’industrialisation, les abattoirs d’animaux destinés à la consommation de masse et le massacre des juifs. » p.215

Comment, après cette prise de conscience de la réalité de la cause animale, et de la cruauté de notre espèce, pouvoir encore manger de la chair animale ?

« Que célébrons-nous dans ce broyage forcené des tissus organiques et musculaires, dans ces déglutitions obligées ? Notre suprématie sur les autres espèces ? Isaac Bashevis Singer est devenu végétarien et a défendu les animaux après la Shoah et l’extermination d’une grande partie de sa famille. Il voyait un lien entre l’abattage des bêtes au vingtième siècle et la mise à mort des juifs. » p.217

N’en finissant pas de souffrir pour les autres, elle porte le poids du monde sur son dos. Elle souffre non seulement des atrocités subies par les générations précédentes, du sort atterrant réservé au peuple animal pour nourrir l’espèce humaine, mais aussi, en tant qu’américaine, enfant d’immigrants, elle souffre du passé violent de l’Amérique dont l’histoire est indissociable de l’extermination des populations amérindiennes.

Les amérindiens

«Je suis hantée par une histoire que je n’ai pas tout à fait vécue. Et les âmes de juifs morts se mêlent dans mon esprit à celles des Indiens d’Amérique exterminés ici et là, sur cette terre. Ils sont tous là présents en moi… »p.46

L’Amérique d’Amy est indissociable de son histoire. Les souffrances du peuple exilé, les souffrances des populations autochtones exterminées sur le continent américain depuis des siècles pour céder la place aux nouveaux arrivants, l’industrialisation à outrance, peu de place sur le continent pour un minimum d’humanité.

« Le ciel de l’Amérique est multicolore, mais il ne porte que les couleurs d’une peine. Il héberge l’extermination des Amérindiens, abrite les désespoirs et les génocides de tous les exilés venus trouver refuge dans le grand cimetière qu’est cette terre. » p.47

La narratrice ne manque pas de rappeler que les indiens ont contribué à la défense du pays pendant la guerre.

« Les Navajos furent durant la seconde guerre mondiale des opérateurs radio dont la langue incompréhensible pour le monde entier et surtout pour les allemands offrait une totale sécurité pour les opérations de communication militaire. » p.93

Les amérindiens sont des peuples de la terre, tandis que les occidentaux comme Amy ne réussissent pas à s’ancrer à cette terre qui les a accueillis.

« Nous sommes, nous Occidentaux, enfants d’Auschwitz, des fils et des filles de l’air, des âmes volatiles, qui ne peuvent trouver la paix dans le sol. Seul le ciel gazeux est notre demeure. La terre et le territoire nous sont étrangers. Les apaches réservaient à côté de leurs champs cultivables une terre dédiée aux morts. Même durant les plus grandes famines, ils n’avaient pas le droit de cultiver cet espace qui devait apaiser la colère des ancêtres. La latérite, la terra rossa, le tchernoziom, l’humus témoignent de peuples anciens que nous avons exterminés avant de finir par nous entretuer ou nous détruire. » p.145

Dans la douceur du ciel du nouveau Mexique, Amy aurait aimé trouver la sérénité, mais une fois de plus, c’est impossible.

Et en elle, j’aurais trouvé le bonheur si le bruit des massacres et des génocides d’Amérique n’était pas venu perforer l’air et se rappeler à ma mémoire. »p.222

Sans espoir aucun, traumatisée par les souffrances subies et par les exactions commises par les générations qui l’ont précédée, rongée de culpabilité depuis sa naissance, accablée face à toutes les incohérences de l’Amérique industrielle à outrance, Amy, après l’incendie qui, le jour de son anniversaire et de l’indépendance de l’Amérique, a coûté la vie à l’ensemble de sa famille, peut-elle vraiment continuer à vivre ?

Comment, trente ans plus tard, a-t-elle réussi ? Quelle est sa bouée de sauvetage, sa lueur d’espoir par-delà l’anéantissement, son paradis jailli du ciel béant de Bay City ?

Etonnamment, c’est dans la génération qu’elle engendre, qui se bat pour des valeurs plus humaines, qu’Amy parvient à trouver sa raison d’être.

Sa fille, s’appelle Heaven, « Paradis ».

Heaven

« Heaven est joie. Et tous les jours, je remercie le ciel, pourtant si ingrat envers moi, d’avoir fait de ma fille une fête. Il m’arrive de penser fièrement que j’ai su porter toute l’horreur du passé et que grâce à moi, Heaven n’a rien hérité de l’histoire. J’ai tout pris sur moi. Il m’arrive de croire que mon sacrifice et celui de toute ma famille en valaient la peine.» p. 183

Le paradis existe donc, et ne réside pas dans le ciel mauve de Bay City. Il est incarné dans la personne de sa fille, dont le père est, bien sûr, un homme ancré à la terre, un amérindien. 

« John Ross est un Cherokee de l’Oklahoma qui a étudié avec moi dans l’aviation au Texas. » (…) « J’ai espéré que ma fille soit plus proches des origines de son père, un indien d’Amérique que j’ai peu connu et surtout vite oublié. » (…)

« Heaven ne s’appelle pas Ross. Tout comme moi, elle porte deux patronymes : Rozenzweig-Rosenberg. J’ai changé de nom en allant au Texas, je ne voulais pas être la descendante de ces paysans catholiques de Villers-Bocage qui ont adopté ma mère et ma tante. Amy Duchesnay est morte dans un incendie qui eut lieu durant la nuit du 4 au 5 juillet 1979. » p.179

Il y a donc un « après ». Après l’incendie, et avant de quitter le Michigan pour le Texas puis de s’installer au Nouveau-Mexique, Amy la survivante fait graver son propre nom « Amy Duchesnay » sur la pierre tombale familiale. Sa nouvelle identité assumée, Amy Rozenzweig-Rosenberg, elle la lèguera à sa fille qui, contrairement à elle, ne grandira pas dans l’ignorance de ses origines.

« De ma vie, Heaven connait les secrets importants : ma famille juive, ma vie au Michigan, le ciel mauve qui tire au violet. Durant son enfance, je lui ai dévoilé mes origines et j’ai répondu à toutes les questions qu’elle a bien voulu me poser. Nous sommes allées à Auschwitz ensemble et je lui ai montré ou sont morts ses arrière-grands-parents. » p.178

Heaven a également un petit ami Amérindien nommé Wayland.

« C’est en faisant du bénévolat pour les services communautaires auprès des Amérindiens que Heaven a connu son amoureux. Il vient d’une tribu hopi d’Arizona et tout comme ma fille, il croit en l’avenir. » p.178

« Je lui répète souvent que Wayland a quelque chose de son père. Que ces hommes sont ses vraies racines et que c’est mieux ainsi. J’ai toujours eu peur que ma fille n’hérite de la violence du passé de l’Europe. J’ai toujours craint qu’elle n’aime que l’Amérique blanche que j’ai connue enfant. Mais avec Ross et Wayland, elle s’est donné une vraie tribu. » p.180

La fille d’Amy n’a pas hérite du poids des souffrances passées. Remplie d’espoir, elle construit son avenir, solidement ancrée à la terre américaine. Heaven est le paradis qu’Amy ne perçoit nulle part ailleurs, elle est l’espoir qui transcende.

« Je ne crois pas en l’amour. C’est bon pour les vivants, je ne suis pas de cette race-là. Je n’ai jamais eu de sentiments, sauf pour Heaven… » p.41

Le destin d’Amy s’accomplit véritablement dans l’existence au monde de sa fille Heaven. Elevée au Nouveau Mexique, Heaven a grandi protégée des cauchemars nocturnes de sa mère, et travaille à réparer les blessures de l’Amérique.

« Autour d’elle se sont regroupés les bons et les justes de ce monde. Il faut croire que Heaven est née sous une bonne étoile. » p.245

Le bonheur ?

Heaven, la bouée de sauvetage, la raison d’être, le paradis incarné d’Amy devenue mère, devenue adulte, n’est pourtant pas la seule image du bonheur à laquelle la narratrice ait pu se raccrocher pour ne pas sombrer. Il y a, dans la jeunesse d’Amy, un lieu et un être, qui lui donnent le sentiment d’exister malgré son désespoir. Il ne s’agit pas de son cousin complice depuis l’enfance, ni de son petit ami David très amoureux, ni de sa chienne qui pourtant la console, mais d’un homme qui tient une place particulière, privilégiée, dans un lieu devenu sa vraie patrie, son repère, son Amérique absolue qui lui permet d’oublier l’histoire. Pendant ses dernières années au High School, Amy travaille au supermarché K-Mart, souvent la nuit. Elle y trouve un refuge où tout lui ressemble, et tout lui convient. Son patron s’appelle Jerry.

« K-Mart est le prolongement de notre quotidien. C’est une famille. Mais pour moi c’est encore davantage. Dans son enceinte j’oublie tout, je consomme l’Amérique par tous les pores de ma peau, par mes oreilles, par mes yeux, ma bouche, et je suis enfin loin, loin de l’Europe et de ses tourments. K-Mart est sans histoire. » p.109

Le K-Mart d’Amy a l’allure d’un petit résumé de l’Amérique moderne.

« L’Amérique est ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Sept jours sur sept. Ce pays est un vaste magasin à rayons bien rangés et le K-Mart est à lui tout seul les Etats-Unis » p.108

Jerry, Le gérant du Kmart, toujours très attentionné, est un fidèle compagnon.

« Il m’aime bien même si mes accoutrements font un peu peur aux clients et même si certaines dames se plaignent de mon maquillage. » p.106

Jerry, comme Amy, est un fan du chanteur Alice Cooper, et tous deux passent de bons moments ensemble à parler musique et plaisanter.

«  Celui-ci rit beaucoup avec moi, durant le lunch ou pendant les pauses de nuit. » p.106

« Je quitte le K-Mart parfois à quatre heures du matin, sur l’air de Night Fever ou de Stayin’Alive, véritable succès de 1978, ou encore sur la musique de I will survive, hit de 1979. Je sais que je trahis mon cher Alice en me trémoussant sur des airs disco, mais je me sens heureuse. La vie est possible. Demain est quelque chose de souhaitable et le ciel est gros d’espoirs.» p.109

Après le terrible incendie qui la laisse sans famille, muette et anéantie, Jerry lui rendra régulièrement visite à l’hôpital de Bay City, puis à la clinique pour les fous de Detroit. C’est en lui chantant une fois de plus Alice Cooper, qu’il l’aidera à reprendre pied dans la réalité.

« Un jour, je sais que c’est l’automne. Jerry, mon patron au K-Mart, est à mes côtés. Les médicaments paralysent mes membres, mais Jerry me fredonne une chanson d’Alice Cooper, celle que je préférais : Welcome to my nightmare. Jerry ne me parle pas. Il chante. Des larmes me montent aux yeux. Je me souviens tout à coup du K-Mart, de ma vie passée et du ciel mauve. » p.235

Les visites de Jerry à l’hôpital et les chansons d’Alice Cooper sont salvatrices. Amy retrouve le souvenir, puis la parole en chantant.

« Nous allons dans la salle-parloir. Et je me mets à chanter avec Jerry : “Beautiful flyaway/Somewhere like Holy Days/Wonder what brought me back to earth”.(…)

Ce jour-là, Alice me redonne une langue et Jerry me serre dans ses bras. » p.239

Puis Amy passera un mois chez lui, à sa sortie d’hôpital, jusqu’à son départ définitif de Bay City. Elle doit maintenant partir, quitter Jerry et Bay City, laisser son passé derrière elle et rouler vers un avenir meilleur, vers un paradis nommé Heaven. Elle fera d’abord ses études de pilote au Texas, puis, enceinte de sa fille Heaven, Amy fera un voyage en Inde ou elle essayera de se purifier de son passé douloureux.

« Le Gange, dit-on, a une fonction purificatrice. J’ai voulu me purifier du passé, laisser le ciel de Bay City couler au fond du Gange vert. » p.132

Elle se rase la tête et le corps, et décide qu’elle se fera incinérer pour être sûre de ne pas se réincarner. A son retour d’Inde, après la naissance d’Heaven, Amy met fin à sa vie sexuelle débridée, et décomplexée depuis son adolescence, qui ne lui a rien apporté de plus de la distraction.

« Malgré des centaines d’orgasme dans des décapotables où souvent je me permettais de regarder les nuées vaporeuses valser dans le ciel pendant que je m’envoyais en l’air, je n’ai pas pu m’oublier ou connaître le ravissement. Je sais qu’il appartient aux autres, aux croyantes, à celles qui ont un Dieu. » p.176

Plus tard, Amy, de plus en plus attirée par le monde spirituel, décide qu’elle ira un jour terminer sa route en Inde quand sa propre fille aura elle-même un enfant.

« Je partirai. Mes cendres seront dispersées dans le Gange. Je n’existerai plus.

Il faudra m’imaginer heureuse. » p.185

Pour conclure

Amy l’Américaine, qui a repris les noms juifs de ses grands-parents et qui les a fièrement légués à sa fille, qui a renoncé aux plaisirs du corps, et qui ne mange plus de chair animale, sera-elle enfin heureuse ? A-t-elle enfin chassé les fantômes qui ont peuplé ses cauchemars, spectres de ses ancêtres exterminés par les nazis, du peuple amérindien massacré par les colons, de sa propre famille partie en fumée la nuit du quatre au cinq juillet 1979 ?

Le ciel de Bay City est un souffle qui attise un immense feu brûlant aux étincelles menaçantes qui ne peuvent s’éteindre, et dont les émanations toxiques colorent de mauve l’aberration de l’Histoire. Le ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis porte en lui une Amérique du Nord qui se consume dans la souffrance actuelle et passée de son peuple. Amy l’Américaine, la narratrice, qui entrevoit pourtant le bonheur, pense un jour avoir mis fin à tout cela, grâce à la jeune génération porteuse d’espoir. Hélas, on ne se débarrasse pas d’un passé comme celui de l’holocauste, comme celui de l’Amérique. Les fantômes existent, ceux de l’Europe, ceux du nouveau continent, ils errent pour l’éternité. Les nouvelles générations, à leur tour s’endorment à leur côté. Et le visiteur étranger, perplexe, nouvellement installé dans sa maison préfabriquée, qui soudain la nuit entend le mécanisme de la porte du garage qui se déclenche et s’ouvre en faisant trembler les murs, se demande qui entre là, en bas, au sous-sol, dans le basement du bungalow. Il saute du lit et descend en courant, hurlant pour terroriser le visiteur importun qui a déjà filé dans le noir.

P.Mathex 19/11/2012

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