Le monde s’effondre (Things fall apart) de Chinua Achebe

Le monde s’effondre (Things fall apart)

de Chinua Achebe

egwugwu

Things fall apart, premier roman de Chinua Achebe (né le 16 novembre 1930 au Nigeria), chef d’œuvre de la littérature nigériane anglophone et de la Littérature mondiale, est paru en 1958 à Londres.

Le monde s’effondre, sa traduction française qui date de 1966 aux éditions Présence Africaine, est introuvable aujourd’hui. Un peu de persévérance permet de dénicher le rare exemplaire, la plupart du temps indisponible, en bibliothèque. On pourrait se désoler, comme on l’a fait pour En suivant l’Equateur de Mark Twain, qu’une traduction française ne permette au lectorat francophone de savourer un tel joyau littéraire, mais on en profitera plutôt pour réclamer à grands cris cette nouvelle traduction qui fera enfin honneur à la prose fluide et cristalline de ce conte tragique, que la voix, le son, la parole, glorifient, comme l’écho dans la forêt, la nuit, révèle à nos sens à l’affût l’espace imperceptible au regard.

En attendant cet évènement, permettez que je vous le présente.

Références et remerciements :

Things fall apart, Chinua Achebe, Everyman’s Library

Introduction by Kwame Anthony Appiah

Le monde s’effondre, Chinua Achebe, Présence Africaine

Traduit de l’anglais par Michel Ligny

NB : Depuis la rédaction de cet article,  une nouvelle traduction de Things fall apart  (Tout s’effondre, traduit par Pierre Girard) est publiée aux éditions Actes Sud.

Le monde s’effondre (Things fall apart)

de Chinua Achebe

« Nous avons entendu des histoires sur les hommes blancs qui fabriquaient de puissants fusils et de fortes boissons et emmenaient des esclaves au loin à travers les mers, mais personne ne croyait que ces histoires étaient vraies.

Il n’y a pas d’histoire qui ne soit vraie, dit Uchendu. » p.170

Le monde s’effondre est un roman, et c’est une histoire vraie.

Mais de quelle histoire s’agit-il ?

Celle d’ « Ikemefuna dont la triste histoire est encore racontée à Umuofia jusqu’à ce jour » ? p.21

Celle d’Okonkwo «  dominé par une seule passion : la haine de tout ce que son père Unoka avait aimé.» ? p.22 

Celle de son fils Nwoye qui, « comme un promeneur solitaire qui, la nuit, croise sur son chemin un esprit du mal»p78, sent quelque chose lâcher en lui, lorsqu’il comprend que son meilleur ami Ikemefuna a été tué ?

Celle d’Ekwefi, deuxième épouse d’Okonkwo, qui ose braver la peur, la forêt, la nuit, et qui oserait même affronter l’oracle tout puissant quand elle sent sa fille unique, Ezinma, en danger ?

Celle de cette incroyable forêt maudite, terrifiant repaire d’esprits maléfiques, qui n’impressionne pourtant pas les hommes blancs ?

Ou celle du Commissaire de District intitulée : « La pacification des tribus primitives du Bas-Niger. » ? p.255

Et dans quelle catégorie ranger cette histoire tragique? Car il en existe en effet de deux genres, les histoires viriles et les autres, les stupides histoires de femmes.

« Aussi, Okonkwo encourageait-il les garçons à s’asseoir avec lui dans son obi et il leur racontait des histoires du pays – des histoires viriles de violence et de sang. Nwoye savait qu’il était juste d’être viril et violent, mais d’une certaine manière il préférait encore les histoires que sa mère avait l’habitude de conter, et que sans nul doute, elle continuait à conter à ses plus jeunes enfants. » p.68

« C’était là le genre d’histoires que Nwoye aimait. Mais il savait maintenant qu’elles étaient bonnes pour des femmes stupides et des enfants, et il savait que son père voulait qu’il soit un homme. C’est pourquoi il feignait de ne plus avoir de goût pour les histoires de femmes. » p.69

Things fall apart : le monde s’effondre

ou la tragédie  d’Okonkwo

Quel monde, au grand désespoir d’Okonkwo qui fut l’un des hommes les plus valeureux du village d’Umuofia,  s’effondre comme un château de cartes?

« The white man is very clever(…..)….He has put a knife on things that held us together and we have fallen apart.”p.152

Le blanc est très malin.(…)…Il a placé un couteau sur les choses qui nous tenaient ensemble et nous sommes tombés en morceaux. »p.213

Okonkwo was deeply grieved. And it was not just a personal grief. He mourned for the clan which he saw breaking up and falling apart.” P.157

Okonkwo était profondément chagriné. Et ce n’était pas seulement un chagrin personnel. Il se lamentait pour le clan, qu’il voyait se briser et tomber en morceau. »p.221

Le monde s’effondre, belle traduction du titre Things fall apart, ne répond malheureusement déjà plus en écho au texte, où « to fall apart » devient « tomber en morceau ».

Le traducteur ne devrait-il pas, comme l’acteur au théâtre, connaître son texte par cœur, y entendre les appels, y relever les réponses en écho, s’imprégner du rythme et des sonorités, pour mieux anticiper, avant de s’engager dans l’aventure ? La langue française, avec ses mots longs et accrocheurs peut-elle transmettre la fluidité de l’anglais classique du conte de Chinua Achebe ? Est-ce une question de langue ? N’avons-nous pas, nous aussi, en langue française, nos conteurs (nos conteuses) dont l’écriture transforme le récit en un chant universel ?

Quels liens fragiles maintenaient les éléments de la société Ibo, empêchaient le clan de s’effondrer, de tomber en morceaux, en miettes, de se dissoudre ? Chinua Achebe, originaire de la région d’Onitsha, au sud du Nigeria, éclaire notre compréhension de l’histoire de son peuple. Lorsqu’ Okonkwo, à la fin de ses sept années d’exil forcé pour avoir outrepassé les lois du clan, réunit tout le village de sa famille maternelle qui l’a accueilli, avant de repartir chez lui avec les siens, l’ainé du village prend la parole et le remercie en ces termes :

 « ..j’ai peur pour vous autres jeunes parce que vous ne comprenez pas quelle force ont les liens de famille. Vous ne savez pas ce que c’est que de parler d’une seule voix…(…).Merci de nous avoir rassemblés. »p.203

Qui était Okonkwo ?

« Cet homme était un des plus grands hommes d’Umuofia » p.253

« C’était un homme d’action, un homme de guerre. A la différence de son père, il pouvait supporter la vue du sang. » p.18

« Okonkwo était le plus grand lutteur et le plus grand guerrier vivant. »p.144

Okonkwo était le fils d’Unoka qui, lui, « n’était jamais heureux quand on en venait aux armes. »p.12. Unoka, paresseux, préférait les fêtes et la musique.

Quand Unoka mourut, il n’avait pas acquis le moindre titre et il était lourdement endetté. Fallait-il s’étonner alors si son fils Okonkwo avait honte de lui ? »p.14

Pire encore, humiliation suprême, Unoka, malade, est transporté et abandonné dans la forêt maudite pour y mourir seul, sans enterrement. Okonkwo par contre, par son travail, son obstination et son courage, obtiendra de nombreux titres et la reconnaissance de son clan. Hélas, la vaillance d’Okonkwo, son autorité incontestée, ses titres qui pourraient lui conférer une force indestructible et lui donner le pouvoir de protéger la société Ibo qui est la sienne, sont une forteresse érigée sur des fondations friables, très habilement dissimulées sous l’ampleur de l’édifice, derrière le masque terrible de celui qui ne montrera en aucun cas ses émotions. La force d’Okonkwo est aussi sa faiblesse car elle est dominée par la plus incontrôlable des émotions : la peur.

La peur, est-ce cela qui nous gouverne ? 

 «Peut-être qu’au fond de son cœur Okonkwo n’était pas un homme cruel. Mais sa vie entière était dominée par la crainte, la crainte de l’échec et de la faiblesse. C’était quelque chose de plus profond et de plus intime que la crainte du mal et des dieux capricieux et de la magie, la crainte de la forêt et des forces de la nature, malveillantes (…) Elle n’était pas extérieure mais profondément ancrée en lui. C’était la crainte de lui-même, la crainte qu’il lui faille un jour se révéler semblable à son père. »p.22

Alors qu’il était enfant, un ami lui dit que son père était « agbala »

« …Okonkwo apprit qu’agbala n’était pas seulement un autre nom pour désigner une femme, mais que cela pouvait aussi signifier un homme qui n’avait pas acquis de titre. »p.22

Très tôt la confusion s’installe au plus profond de son être, et la terreur de ressembler à son père devient indissociable de la peur de se comporter comme une femme. Très dur, il ne supporte pas les hommes qu’il juge faibles : « Cette assemblée est réservée aux hommes » lance-t-il à un homme qui le contredit en réunion.

« L’homme qui l’avait contredit n’avait pas de titre, c’était pour cette raison qu’il l’avait traité de femme. Okonkwo savait abattre l’esprit d’un homme » p.37

Okonkwo dépensera toute son énergie à prouver sa virilité, et à asseoir son autorité sur ses trois épouses et ses nombreux enfants qu’il bat avec sévérité, en particulier son fils Nwoye qui ne montre pas assez d’ardeur au travail.

« Et ainsi Nwoye devenait petit à petit un jeune homme au visage triste. »p.22

L’autorité d’Okonkwo et la reconnaissance du clan lui valent d’être désigné pour s’occuper d’Ikemefuna, qui deviendra le meilleur ami de son fils Nwoye.

« Et c’est ainsi qu’il lui échut de prendre soin du jeune garçon condamné qui fut sacrifié au village d’Umuofia par leurs voisins afin d’éviter de faire la guerre et de verser le sang. Ce garçon au triste destin s’appelait Ikemefuna »p.15

Okonkwo construit donc sa personnalité sur cette obsession, ne pas montrer le moindre signe de faiblesse, et pour cela ne montrer en aucun cas la moindre émotion. Le dilemme est terrible, le déchirement intérieur est total, refoulé au plus haut point, car Ikemefuna, l’enfant destiné au sacrifice, séduit par ses qualités progressivement l’ensemble de la famille, y compris Okonkwo qui l’apprécie et qu’il appelle « père ».

« Il n’y eut pas jusqu’à Okonkwo qui ne s’attachât profondément au garçon – intérieurement, bien sûr. Okonkwo ne montrait jamais ouvertement son émotion, sauf si cette émotion était la colère. Montrer de l’affection était un signe de faiblesse ; la seule chose dont il valut la peine de faire étalage était la force. » p.39

« Mais on ne pouvait douter qu’il aimât le garçon. » p.40

Okonkwo qui régulièrement ne contrôle pas sa colère doit être rappelé à l’ordre par le prêtre de la déesse terre lorsqu’il bat sa femme pendant la semaine sacrée, au risque de provoquer la colère de la déesse et de ruiner la récolte. Okonkwo accepte alors de faire l’offrande demandée, mais une fois de plus, il n’exprime pas son repentir.

« Intérieurement, il se repentait. Mais il n’était pas homme à aller raconter à ses voisins qu’il était en faute. »p.43

L’histoire d’Ikemefuna est terrifiante : Okonkwo ira jusqu’à tuer cet enfant qu’il aime profondément par peur de paraître faible. Pourtant, c’est bien grâce à Ikemefuna que Nwoye a commencé à se comporter comme son père le désire.

« Okonkwo se réjouissait intérieurement du développement de son fils, et il savait qu’il était dû à Ikemefuna. P.68

Ce sacrifice, qui a brisé Nwoye, sera la blessure fatale qui le décidera à rejoindre la nouvelle religion des missionnaires blancs, au grand désespoir d’Okonkwo.

Pourtant, malgré sa colère, et dans un instant de lucidité, Okonkwo comprendra tout, et ne pourra que soupirer d’impuissance.

« Et immédiatement les yeux d’Okonkwo s’ouvrirent et il vit toute l’affaire clairement. »p.185

Que comprend-t-il alors ? Que les sacrifices humains auxquels se soumet la société Ibo causent une souffrance intolérable et sont, au plus profond des fondations de l’édifice, la faille funeste dans laquelle s’est engouffrée la nouvelle religion ? Que lui-même, Okonkwo, comme tous ceux qui se comportent comme lui, a causé le départ de son fils Nwoye, l’effondrement de la culture Ibo ?

Un univers clos, cyclique, une culture sophistiquée, un monde codé en communion étroite avec des rythmes de la nature

Le monde s’effondre de Chinua Achebe nous immerge dans les codes langagiers de la société Ibo, nous éveille à une sensibilité accrue à l’espace environnant, à une perception aigüe des sons, nous révèle un monde entièrement géré par les cycles du jour et de la nuit, de la lune, des saisons, un espace cyclique presque clos, l’univers riche d’une culture sophistiquée.

Les codes langagiers, dans la société Ibo, respectent des règles caractéristiques de toutes les cultures qui communiquent de manière indirecte. Les discussions n’aborderont le véritable sujet de la rencontre sans faire de multiples détours, après avoir parlé suffisamment longtemps de toute autre préoccupation quotidienne. Les annonces sérieuses prendront la forme de proverbe, les interdictions, les lois seront énoncées par la voix d’esprits masqués : les terrifiants egugwu.

Lorsqu’Unoka, le père d’Okonkwo, reçoit la visite d’un voisin, l’accueil se fait par un échange de politesses, avant de partager une noix de cola.

« Quand ils eurent mangé, ils parlèrent de beaucoup de choses; des pluies diluviennes qui noyaient les ignames, de la prochaine fête ancestrale et de la guerre qui menaçait avec le village de Mbaino. »p.12

Mais le voisin, Okoye, se décide à dire qu’il est venu réclamer sa dette, et prend pour cela encore le temps d’introduire son message.

« C’était là en fait la raison pour laquelle il était venu voir Unoka. Il s’éclaircit la gorge et commença :

-Merci pour la cola. Peut-être avez-vous entendu parler du titre que j’ai l’intention de prendre à brève échéance.

Ayant parlé de façon directe jusque-là, Okoye dit la demi-douzaine de phrases suivantes sous forme de proverbes. Chez les Ibo, l’art de la conversation jouit d’une grande considération, et les proverbes sont l’huile de palme qui fait passer les mots avec les idées. Okoye était un brillant causeur et il parla fort longtemps, tournant autour du sujet avant d’y arriver enfin. »p.13

Ces codes langagiers si importants exaspèrent parfois terriblement les hommes blancs.

« Une des habitudes les plus irritantes de ces gens était leur amour des mots inutiles »p.252, pensait le commissaire qui ne comprenait vraiment pas la culture Ibo.

Les détours empruntés pour faire passer un message sont pourtant d’une incontestable efficacité. Lorsqu’un procès délicat a lieu, ce sont les egwugwu, esprits des ancêtres aux masques effrayants, qui légifèrent, et nul ne s’oppose à leur verdict. Uzowulu, un homme violent qui bat sa femme quotidiennement, doit se présenter devant l’assemblée des egwugwu pour régler le conflit avec sa belle-famille.

« -Je ne vois pas la nécessité de porter une telle vétille devant les egwugwu, dit un ancien à un autre.

-Ne sais-tu pas quelle sorte d’homme est Uzowulu ? Il ne veut tenir compte d’aucune autre décision, répondit l’autre. »p.115

La vie du clan est d’autre part entièrement gérée par le rythme des saisons qui décident des récoltes, des célébrations, des périodes de travail ou de repos.

Unoka, le père d’Okonkwo, y était particulièrement sensible.

« Il était très bon à la flûte, et ses moments les plus heureux étaient les deux ou trois lunes qui suivaient la récolte, et où les musiciens du village décrochaient leurs instruments suspendus au-dessus du foyer. »

« Unoka aimait la bonne chère et la joyeuse compagnie, et il aimait cette saison de l’année, ou les pluies ont cessé et ou le soleil se lève chaque matin avec une resplendissante beauté. Et il ne faisait pas trop chaud non plus, car le froid et sec harmattan soufflait de là-bas au nord (…) et il aimait les premiers milans qui revenaient avec la saison sèche, et les enfants qui leurs chantaient des chants de bienvenue. »p.11

Mais les hommes sont dépendants des pluies, et lorsque celles-ci ne viennent pas, les récoltes d’ignames sont perdues, comme ce fut le cas dans la jeunesse d’Okonkwo.

« Les premières pluies étaient en retard, et quand elles arrivèrent, ne durèrent qu’un petit moment. L’ardent soleil revint, plus féroce qu’on ne l’avait jamais connu, et il rôtit toutes les feuilles vertes qui étaient apparues avec les pluies. La terre brûlait comme des chardons ardents et rôtit tous les ignames qui avaient été semés. »p.33

« Cette année-là la récolte fut aussi triste qu’un enterrement. »p.34

Les fêtes sont liées aux récoltes, les villageois se réunissent et les plus riches invitent le plus grand nombre possible de personnes.

« La fête de la nouvelle Igname se tenait chaque année avant le début de la récolte, pour honorer la terre et les esprits ancestraux du clan. » p.49

La nuit, l’obscurité enveloppe le village et les hommes de sa présence inquiétante et de la présence invisible des esprits qu’elle abrite. L’ouïe prend alors une dimension magnifiée, les sons résonnent plus clairement et se substituent à la vue pour révéler l’espace environnant. Un jour la voix du crieur public perce l’air calme de la nuit.

« La nuit était très tranquille. Elle était toujours tranquille sauf les nuits de pleine lune. L’obscurité recelait une vague de terreur chez ces gens, même les plus braves d’entre eux. (…) Tandis que la voix du crieur était graduellement dévorée par la distance, le silence se rétablit sur le monde, un silence vibrant rendu plus intense encore par le tri-tri-tri-tri universel d’un million de millions d’insectes de la forêt. 

Par une nuit de pleine lune, c’aurait été différent. On entendait alors les voix heureuses d’enfants jouant en plein champ..»p.18

La nuit, tous les sons s’amplifient. Lorsque le père d’Okonkwo consulte l’oracle des collines et des grottes, la voix de la prêtresse, dans l’obscurité de la cavité, résonne, terrifiante, à travers le vide ténébreux.

Une génération plus tard, le son de la voix d’une nouvelle prêtresse permettra à Ekwefi, deuxième épouse d’Okonkwo, de visualiser l’espace dans la forêt, la nuit, malgré l’absence de lumière, et de la suivre à distance dans le noir.

L’auteur, Chinua Achebe, nous entraîne alors dans une danse étourdissante au plus profond de la forêt, par une nuit sans lune, entre le son et l’espace environnant – la voix de la prêtresse portée par l’obscurité et l’espace ouvert ou fermé qui tantôt l’amplifie, tantôt l’étouffe, prenant forme et apparence. Ces ondes sonores sont alors le seul guide, seul repère, pour Ekwefi, qui, pour sauver sa fille, ne craint plus ni la nuit, ni la forêt, ni l’Oracle Agbala.

Le mot agbala on l’a vu, désigne aussi bien une femme qu’un homme sans titre. Mais on apprend qu’Agbala est également le nom de l’oracle tout puissant des collines et des grottes qui a l’immense pouvoir d’accepter ou de refuser une guerre. La prêtresse d’Agbala s’appelle alors Chielo.

« Dans la vie ordinaire, Chielo était une veuve avec deux enfants. Elle était très amicale avec Ekwefi et elles partageaient un abri commun sur le marché. Elle était particulièrement attachée à l’unique fille d’Ekwefi, Ezinma, qu’elle appelait « ma fille » (…) Quiconque voyait Chielo dans la vie ordinaire aurait eu du mal à croire que c’était la même personne qui prophétisait quand l’esprit d’Agbala était sur elle. »p.64

Par la voix de Chielo, c’est donc l’Oracle qui parle, le Dieu auquel nul n’ose désobéir. N’est-ce pas lui qui a décidé de la mort d’Ikemefuna, sentence cruelle exécutée sans la moindre hésitation  par les villageois et par Okonkwo lui-même?

« La nuit était impénétrable. La lune s’était levée de plus en plus tard chaque nuit et maintenant on ne la voyait plus qu’à l’aube.»

« Le monde était silencieux, à part la plainte aigüe des insectes, qui faisait partie de la nuit.. »

« Des voix étouffées, qu’interrompait de temps en temps un chant, parvenaient à Okonkwo des cases de ses épouses tandis que chaque femme et ses enfants racontaient des contes populaires. »

« …une voix aigüe retentit dehors brisant le silence de la nuit. C’était Chielo, la prêtresse d’Agbala qui prophétisait. (…)Mais cette nuit, elle adressait sa prophétie et ses salutations à Okonkwo, et par conséquent, tout le monde écoutait dans la famille. »

« -Agbala do-o-o-o ! Agabala ekene o-o-o-o-o! criait la voix comme un couteau effilé tranchant la nuit. »p.123

La prêtresse, ce soir-là, réclame à Okonkwo sa fille Ezinma.

« A la mention du nom d’Ezinma, Ekwefi dressa brusquement la tête comme un animal qui a renifle de la mort dans l’air. Son cœur se mit à bondir douloureusement dans sa poitrine. »

Okonkwo essaie de convaincre la prêtresse de revenir le lendemain, mais celle-ci se met en colère.

« Sa voix avait une clarté métallique et les femmes et les enfants d’Okonkwo entendaient de leurs cases tout ce qu’elle disait. »

« Attention, Okonkwo, avertit-elle. Prends garde à échanger des mots avec Agbala. Un homme parle-t-il quand un Dieu parle ? Attention ! »p.123

Ekwefi est obligée de remettre sa fille Ezinma à la prêtresse. Morte d’inquiétude, elle s’engage alors à sa poursuite sans se faire voir.

« Déjà la voix de la prêtresse n’était plus qu’un murmure dans le lointain. »

La poursuite d’Ekwefi dans la nuit sans lune, est guidée par les modulations de la voix de Chielo qui tantôt s’éloigne, tantôt s’arrête puis, toute proche, reprend de plus belle.

« Entre deux éclats de voix de Chielo, la nuit s’animait des trilles aigus que les insectes de la forêt tissaient dans l’ombre. »

« La voix de la prêtresse lui parvenait maintenant à de plus longs intervalles, mais sa vigueur n’avait pas diminué. L’air était frais et humide de rosée. »p.127

L’absence de lumière, la consistance de l’air humide, le silence pourtant empli des cris aigus des insectes, la lune se laissant deviner enfin, les étoiles, autant de détails perceptibles aux sens à l’affût débarrassés de l’éclairage aveuglant du grand jour, prennent une dimension extraordinaire qui magnifie l’éclat du son de la voix de la prêtresse d’Agbala.

La prêtresse finit par deviner une présence qui la suit et menace à nouveau. Mais Ekwefi continue, rien ne peut l’arrêter. Elle réalise alors que la prêtresse ne se dirige pas vers la grotte d’Agbala, mais vers un village plus éloigné.

« C’était incroyable la distance qu’elles avaient couverte. Comme elles émergeaient de l’étroite piste forestière dans l’espace ouvert du village, l’ombre s’adoucit et il devint possible de distinguer la forme vague des arbres. »

« La voix de Chielo s’élevait maintenant sans arrêt, comme au moment du départ. Ekwefi avait l’impression d’être sur un vaste espace ouvert, et elle conjectura qu’elle devait être sur l’ilo, ou terrain de jeu, du village. »p.129

Puis la prêtresse d’Agbala fait demi-tour et se dirige cette fois pour de bon vers les grottes. Ekwefi, qui distingue alors vaguement la prêtresse et sa fille vaguement éclairées par les premiers rayons de lune redouble alors d’inquiétude.

« Le son de ses pas engourdis paraissait venir de quelque autre personne marchant derrière elle. »

« Dès que la prêtresse mit le pied dans ce cercle de collines non seulement la voix redoubla de force, mais elle fut renvoyée de tout cotés. »p.131

La prêtresse s’engouffre dans la grotte avec Ezinma sous les yeux d’Ekwefi terrifiée.

« …elle jura en elle-même que, si elle entendait Ezinma pleurer, elle se précipiterait dans la grotte pour la défendre contre tous les dieux du monde. Elle mourrait avec elle. »

Ekwefi a de bonnes raisons de s’inquiéter. L’oracle d’Agabala réclame des enfants en sacrifice et les hommes n’hésitent pas à lui obéir. Il parle par la voix de cette étrange femme qui appelle Ezinma  « ma fille ». Même Okonkwo, son époux, n’a pas hésité à obéir à ses ordres et à tuer son fils adoptif Ikemefuna.

Mais quelqu’un a suivi Ekwefi dans la nuit, un homme vraiment inquiet qui l’aime et qui aime sa fille Ezinma au point d’être peut-être décidé cette fois d’affronter l’Oracle d’Agbala.

« Un homme se tenait là, debout, une machette à la main. Ekwefi poussa un cri et bondit sur ses pieds.

-Ne sois pas stupide, dit la voix d’Okonkwo. Je croyais que tu allais dans le sanctuaire avec Chielo, ajouta-t-il d’un ton moqueur. 

Ekwefi ne répondit pas. Des larmes de gratitudes lui emplirent les yeux. Elle savait que sa fille était saine et sauve. »p.132

On apprend alors que l’histoire d’Okonkwo et d’Ekwefi est née d’un amour véritable. Cet amour réciproque, ils le reporteront sur leur fille unique Ezinma, seule enfant à avoir survécu des multiples couches d’Ekwefi. Okonkwo vénère tant sa fille Ezinma qu’il ne cesse de répéter qu’elle aurait dû être un homme.

Ezinma jouit d’un statut privilégié auprès de son père, mais celui-ci, prisonnier de ses obsessions, ne peut apprécier ses qualités en tant que femme, ni celles de son fils Nwoye qui ne se comporte pas de manière assez virile.

«  Si Ezinma était un garçon, je serais plus heureux. Elle a du caractère, elle. 

_Tu te fais du souci inutilement, dit Obierika. »p.82

« Okonkwo était très heureux en ce qui concernait ses filles. Il ne cessait de regretter qu’Ezinma fut une fille. Parmi ses enfants, elle était la seule à comprendre chacune de ses humeurs. »p.208

« J’aimerais qu’elle fut un garçon » pensait Okonkwo en lui-même. Elle comprenait si parfaitement les choses Qui d’autre parmi ses enfants aurait pu lire ses pensées aussi bien ? »p.210

Nwoye et l’arrivée des hommes blancs.

Nwoye est le fils ainé d’Okonkwo.

« Okonkwo désirait que son fils soit un grand fermier et un grand homme. Il étoufferait les signes inquiétants de paresse qu’il pensait déjà déceler en lui. »p.45

L’histoire de Nwoye est inséparable de celle d’Ikemefuna qui, durant les trois années qu’ils passeront ensemble, deviendra son meilleur ami.

« Nwoye garda jusqu’à la fin de sa vie un souvenir très vif de cette période. »p.47

Cette période heureuse de son enfance se terminera le jour où son ami Ikemefuna sera entrainé dans la forêt par les hommes du village pour être sacrifié à l’oracle.

« Dès que son père rentra, ce soir-là, Nwoye sut qu’Ikemefuna avait été tué, et quelque chose sembla se briser en lui, comme une branche trop tendue qui claque soudain. Il ne pleura pas. Simplement, il était défait. » p.77

Ce qu’Okonkwo ne sait pas encore, ce jour-là, mais qu’il réalisera plus tard, c’est qu’il a lui-même sectionné le lien qui retenait son fils parmi les siens. Nwoye est étranglé par un sentiment d’injustice et d’impuissance qui dépasse sa compréhension, et ce n’est pas la première fois qu’il ressent cette sensation de rupture intérieure.

« Ce fut après une telle journée à la ferme au cours de la dernière récolte que Nwoye avait ressenti pour la première fois un craquement intérieur comme celui qu’il éprouvait maintenant. Ils rentraient à la maison avec des paniers d’ignames d’une ferme lointaine située de l’autre côté du cours d’eau quand ils avaient entendu la voix d’un bébé qui pleurait dans l’épaisseur de la forêt. Un silence soudain s’était abattu sur les femmes, qui jusqu’alors parlaient et elles avaient hâté le pas. Nwoye avait entendu dire que les jumeaux étaient placés dans des pots d’argile et jetés loin dans la forêt. (…)Il l’envahit de nouveau, ce sentiment, tandis que son père rentrait, cette nuit d’après le meurtre d’Ikemefuna. » p.78

La souffrance de Nwoye, qui ne peut se résoudre à accepter les lois des oracles, le décidera à adopter la nouvelle religion, celle des missionnaires blancs qui construisent leurs églises dans les villages et qui tiennent un discours qui le séduit, réfutant les pouvoirs des divinités du clan.

« Ce sont des dieux de tromperie qui vous disent de tuer vos semblables et de détruire des enfants innocents. »p.176

« Ce n’était pas la folle logique de la Trinité qui le captivait. Il n’y comprenait rien. C’était la poésie de la nouvelle religion, quelque chose qu’il sentait du fond du cœur. L’hymne sur les frères assis dans les ténèbres et dans la crainte paraissait répondre à une question vague et persistante qui hantait sa jeune âme : la question des jumeaux pleurant dans les buissons et la question d’Ikemefuna qu’on avait tué. »p.177

La première allusion aux hommes blancs, au tiers du récit, avait laissé les hommes incrédules. Ce n’est qu’en exil dans le village de sa mère qu’Okonkwo apprend, par la voix de son ami Obierika qui lui rend visite, leur arrivée dévastatrice et le massacre de la population entière du village d’Abame. L’histoire est incroyable.

« Abame a été balayé, dit Obierika. C’est une étrange et terrible histoire. Si je n’avais pas vu les survivants de mes propres yeux, si je n’avais pas entendu leur histoire de mes propres oreilles, je n’y aurais pas cru. »p.167

Un homme blanc était arrivé seul au village d’Abame. Non pas un albinos, mais un homme différent, chevauchant un « cheval de fer ». Les villageois, après avoir consulté leur oracle qui leur annonce un grand danger décident alors de le tuer. En représailles, la totalité du village réuni au marché est massacrée.

« Les trois hommes blancs et un grand nombre d’autres hommes ont encercle le marché. Il faut qu’ils aient utilisé une médecine puissante pour se rendre invisibles jusqu’à ce que le marché soit plein. Et ils commencèrent à tirer. Tout le monde fut tué sauf les vieux et les malades qui étaient chez eux…. »p.169

Deux ans plus tard, Obierika rend à nouveau visite à Okonkwo toujours en exil.

« Les missionnaires étaient arrivés à Umuofia. Ils avaient bâti leur église, gagné une poignée de convertis et envoyaient déjà des évangélisateurs dans les villes et villages d’alentour. »p.173

Les convertis, cependant, ne sont pas des hommes importants.

« Aucun d’eux n’était un homme titré. (…) Chielo, la prêtresse d’Agbala, appelait les convertis les excréments du clan. »

« Ce qui poussa Obierika à rendre visite à Okonkwo, ce fut la soudaine apparition du fils de ce dernier, Nwoye, parmi les missionnaires d’Umuofia. »

« Qu’est-ce que tu fais là, avait demandé Obierika quand après maintes difficultés les missionnaires lui avaient permis de parler au garçon.

  • Je suis l’un d’entre eux, répliqua Nwoye.

  • Comment va ton père ? demanda Obierika qui ne savait que dire d’autre.

  • Je n’en sais rien. Ce n’est pas mon père, dit Nwoye tristement. »p.174

Les missionnaires, s’étaient déjà installés à Mbanta, et leur discours avait captivé Nwoye qui les avait rejoints.

A la grande surprise des villageois de Mbanta, les missionnaires ont non seulement accepté de construire leur église sur une portion de la terrible forêt maudite, mais rien ne leur est arrivé.

« Le lendemain matin, ces hommes fous se mirent bel et bien à nettoyer une partie de la forêt et à bâtir leur maison. Les habitants de Mbanta s’attendaient à ce qu’ils soient tous morts dans les quatre jours. »p.180

La première femme à se convertir s’appelle Nneka.

« Elle était dans un état de grossesse avancée. Nneka avait été grosse quatre fois déjà et quatre fois avait donné jour a des enfants. Mais chaque fois elle avait eu des jumeaux, et on les avait immédiatement jetés. »p.182

La faille

La voilà cette faille dans l’édifice de la société Ibo, cette fissure fatale dans laquelle s’est glissée la nouvelle religion pour convaincre les nouveaux convertis. Les jumeaux, les sacrifices humains, insupportables et pourtant commis sans hésitation par peur de désobéir aux dieux. L’homme blanc lui, non seulement ne craint pas les dieux, ni la forêt maudite, ni les esprits maléfiques, mais il accueille en son église les hommes sans titres et s’élève contre la mise à mort des enfants, et particulièrement des jumeaux dont la destruction systématique accable de souffrance les parents qui n’osent s’y opposer. Nombreux sont les parents de jumeaux, et l’erreur d’Okonkwo est de se croire le plus malheureux parce qu’il est banni de son village, mais son malheur et sa fierté ravalée ne sont rien en comparaison avec le malheur des parents de ces enfants sacrifiés, lui annonce son oncle.

« Tu crois être l’homme le plus malheureux du monde. Sais-tu qu’il y a parfois des hommes qui sont bannis pour la vie ?(…)Si tu crois que tu es l’être le plus malheureux du monde, demande à ma fille, Akueni, combien de jumeaux elle a mis au monde et jetés ? »p.164

Même Obierika, le vieil ami d’Okonkwo, s’est trouvé dans l’obligation d’abandonner ses jumeaux dans la forêt, non sans souffrir d’obéir aux dieux et de commettre un crime qu’il ne comprend pas, comme il ne comprend pas pourquoi Okonkwo doit être banni de son village pour un crime commis par accident.

 « Mais il eut beau y réfléchir longuement, il ne prouva pas de réponse. Tout ce qu’il obtint, c’est d’être entrainé dans des complexités encore plus grandes. Il se souvenait des jumeaux de sa femme, qu’il avait jetés. Quels crimes avaient-ils commis ? »p.153

Ces questions sans réponses, cette incompréhension suscitée par des traditions intransigeantes, refont surface à chaque fois qu’un acte injuste et cruel est commis pour apaiser la colère des dieux.

Une seule personne ne semble pas se poser de questions, c’est Okonkwo. Lorsqu’il apprend que Nwoye a rejoint les missionnaires, sa colère est immense, et lorsqu’il retourne à Umuofia après sept ans d’exil, les chrétiens sont installés dans son village. Le missionnaire blanc, Mr. Brown, entretien de bonnes relations avec les villageois et les hommes importants du clan. Il sait les convaincre en construisant un hôpital et une école.

« Il alla de famille en famille supplier les gens d’envoyer leurs enfants à son école. Mais au début ils n’y envoyèrent que leurs esclaves, ou parfois leurs enfants paresseux. M.Brown suppliait et discutait et prophétisait. Il disait que les dirigeants du pays dans l’avenir seraient des hommes et des femmes qui auraient appris à lire et à écrire. Si Umuofia refusait d’envoyer ses enfants à l’école, des étrangers viendraient d’autres endroits pour les diriger. »p.219

M.Brown tombera finalement malade et sera remplacé par le révérend Smith qui voit les choses tout autrement.

« Il condamnait ouvertement la politique de compromis et d’accommodation de M. Brown. Pour lui les choses étaient noires ou blanches, et ce qui était noir était mauvais. »p.223

Les relations entre les villageois et les missionnaires vont alors se détériorer, et les évènements se précipiter. Un des convertis trop zélé, Enoch, déclenche un grave conflit entre l’église et le clan d’Umuofia, au cours d’une cérémonie annuelle en l’honneur de la divinité de la terre.

« Un des plus grands crimes qu’un homme pouvait commettre était d’ôter le masque d’un egwugwu en public (…) Et c’est ce que fit Enoch. »p.225

« Enoch avait tué un esprit ancestral et Umuofia était jeté dans la confusion. »

La colère des egwugwu est alors incontrôlable. L’église est totalement détruite, mais il n’est fait aucun mal aux missionnaires.

« Pour la première fois depuis de nombreuses années, Okonkwo éprouvait un sentiment qui ressemblait au bonheur. Les temps qui avaient changé de manière si incalculable durant son exil semblaient revenir. »p.233

« C’était comme le retour du bon vieux temps où un guerrier était un guerrier. »

« Trois jours plus tard, le Commissaire de District envoya son messager à la langue mielleuse trouver les chefs d’Umuofia pour leur demander de le rencontrer à son quartier général. (…)Okonkwo était parmi les six chefs qu’il invitait. »p.234

Mais l’invitation est un lâche guet-apens, les six chefs d’Umuofia sont battus, menottés et humiliés. Ils ne seront libérés que lorsque le village aura payé une lourde amende. La rage d’Okonkwo est alors indescriptible. Une grande assemblée, organisée par le village afin de décider quelle décision prendre, est interrompue par l’arrivée de cinq messagers du tribunal de l’homme blanc, demandant l’arrêt de la réunion. Dans un éclair de haine et de colère Okonkwo sort sa machette et tue violemment l’un des messagers. Le village, apeuré, laisse s’enfuir les autres messagers. Okonkwo sait alors qu’il n’y aura pas de guerre, que tout est perdu, que le clan s’est effondré.

Lorsque le Commissaire de District revient avec son armée au domaine d’Okonkwo, il est trop tard, Okonkwo a mis fin à ses jours.

« Obierika, qui avait gardé les yeux fixés sur le cadavre pendant de son ami, se tourna soudain vers le Commisaire de District et dit d’une voix furieuse :

-Cet homme était un des plus grands hommes d’Umuofia. Vous l’avez poussé à se suicider ; et maintenant on va l’enterrer comme un chien… »p.253

Un texte construit comme une pyramide et qui interpelle tous les partis

Le roman de Chinua Achebe comporte trois parties : la première est longue, les deux autres trois fois plus courtes, et vingt-cinq chapitres au total.

Le lecteur est entrainé par cette construction pyramidale, à chaque partie, dans un espace-temps différent, où les évènements s’accélèrent, et le suicide d’Okonkwo en serait le point culminant, l’ultime drame, s’il n’était misérablement balayé et réduit au statut de banale anecdote par le Commissaire de District qui réfléchit à l’intégrer à un chapitre du livre qu’il projette d’écrire :

« L’histoire de cet homme qui avait tué un messager et s’était pendu serait intéressante à lire. »p.254

La première partie pose les fondements de la culture Ibo dans laquelle Okonkwo grandit et construit sa personnalité. On ne peut s’empêcher de se poser cette question : comment Okonkwo a-t-il été amené à commettre ce crime qui l’oblige à l’exil ? Etait-ce véritablement un accident ? Le vieil Ezeudu, dont on célèbre ce jour-là les funérailles, et père du jeune homme tué accidentellement, n’était-il pas justement celui qui avait annoncé à Okonkwo la décision de l’oracle de tuer Ikemefuna et qui l’avait avisé de ne pas participer au sacrifice? « Ce garçon vous appelle père, avait-il dit, ne mettez pas la main à sa mort. » Les funérailles prestigieuses du vieillard, avec tous les honneurs dus à un grand homme, ne ravivent-elles pas chez Okonkwo qui ne supporte pas les fêtes, le souvenir douloureux, à la fois de la vie dépravée et de la mort honteuse de son père abandonné dans la forêt, et sa colère intérieure contre cette décision du sacrifice d’Ikemefuna, décision qui ne vient pas de nulle part mais bien des anciens, et dont on peut douter que la prêtresse Chielo, en tant que femme, en soit l’initiatrice ?

Dans la seconde partie, Okonkwo et les siens sont déplacés et bien reçus au village maternel, un lieu où les valeurs fondatrices sont adoucies. Okonkwo y reçoit des leçons d’humilité. On apprend à mieux le comprendre, qu’il a perdu sa mère alors qu’il était encore un jeune homme, et qu’il apprécie l’accueil de sa famille maternelle. Il décide d’appeler sa première fille née en exil ‘Nneka’ « la mère est suprême ». Pendant cet exil, les missionnaires chrétiens s’installent dans son village d’Umuofia.

La troisième partie est le retour au village ou les évènements dramatiques s’enchaîneront et entraîneront son suicide six mois plus tard.

Deux personnages, au cours du récit, impressionnent. Il s’agit de la mère de Nwoye, première épouse d’Okonkwo, et d’Obierieka, l’ami d’Okonkwo. Tous deux sont riches d’une sagesse qui leur permet de comprendre les situations et d’apaiser les conflits. La société Ibo semble posséder en son sein des personnalités qui auraient, sans aucun doute, permis de mettre fin aux sacrifices humains, sans pour cela s’effondrer sur elle-même et voir disparaître sa culture. Il y a en effet, dans cette société comme dans bien d’autres, parmi les hommes et les femmes, des sages. La colonisation, ses méthodes et ses effets, ne leur ont pas permis de se réaliser. Chinua Achebe nous dresse cependant un portrait fort, sincère et impartial des deux partis, sans fard, sans complaisance. La force de son roman rejoint celle des sages Ibos, hommes et femmes, réunis. La pyramide reposait sur une base friable, mais le roman traversera les siècles.

Conclusion

Dans son premier roman, Chinua Achebe nous raconte toutes les histoires en une. Celle de son peuple avant tout, de ses traditions, de sa culture, il nous raconte sa propre histoire, puisqu’on ne parle pas de ses ancêtres sans parler de soi-même, celle d’Okonkwo gardien des traditions, celle de Nwoye révolté par ces mêmes traditions, celle des femmes Ibo à la force pacificatrice phénoménale, celle de la tortue, du perroquet, du chat, celle de l’oiseau eneke-nti-oba, celle de la terre et du ciel, celle de la colonisation du Nigeria par les européens et de ses conséquences, celle de la complexité et de la faiblesse de l’âme humaine.

« Il n’y a pas d’histoire qui ne soit vraie, dit Uchendu. Le monde n’a pas de fin, et ce qui est bon chez un peuple est une abomination chez d’autres. »p.170

Appel à traduction

Things fall apart n’est plus disponible en traduction française. Quelle maison d’édition éclairée nous offrira enfin une traduction à la hauteur du roman de Chinua Achebe, à l’écriture à la fois mélodieuse et cristalline, qui est par ailleurs lu et encensé dans tout le monde anglophone depuis plus de cinquante ans ?

At last the rain came. It was sudden and tremendous. For two or three moons the sun had been gathering strength till it seemed to breathe a breath of fire on the earth. All the grass had long been scorched brown, and the sands felt like live coals to the feet. Evergreen trees wore a dusty coat of brown. The birds were silenced in the forests, and the world lay panting under the live, vibrating heat. And then came the clap of thunder. It was an angry, metallic and thirsty clap, unlike the deep and liquid rumbling of the rainy season. A mighty wing arose and filled the air with dust. Palm trees swayed as the wind combed their leaves into flying crests like strange and fantastic coiffure.”p.113

Chinua Achebe, Things fall apart

P.Mathex, 31/08/12

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