La littérature et l’espace de l’incompréhension

Tentative de compréhension du monde

La littérature et l’espace de l’incompréhension est le onzième article de notre projet En suivant l’équateur.

La littérature et l’espace de l’incompréhension propose, à la lumière des dix ouvrages ou auteurs présentés précédemment, et sous un éclairage plus personnel, de préciser notre pensée pour aller de l’avant. Notre parcours de lecture, qui explore les vastes territoires de la littérature, la philosophie, la botanique ou la physique, nous oriente assurément vers une meilleure compréhension du monde et de nous-même. De là à écrire que la littérature, comme la science, est « tentative de compréhension du monde », que l’art est « tentative de compréhension du monde », il n’y a qu’un pas, qu’ici-même nous allons franchir.

La littérature et l’espace de l’incompréhension nous permet donc de rappeler où va notre projet, et s’adresse aux lecteurs et lectrices de tous continents qui aimeraient entrer directement au cœur de notre espace d’écriture et de réflexion sur la littérature qui « défie la pesanteur » et qui fait le tour du monde, en suivant l’équateur tout en faisant de nombreux détours, comme le fit Mark Twain en 1895. La ligne droite n’est pas, pour nous rendre d’un point à l’autre, notre trajectoire préférée. Notre littérature ne s’accommode pas des genres.

Nous aimerions également rappeler que la zone intertropicale, vers laquelle nous revenons sans cesse, abrite l’époustouflante forêt tropicale humide, berceau de nos origines. Comprendre et aimer cet écosystème étonnant est indispensable pour désirer le protéger. La littérature va dans ce sens. C’est pour cela que notre Voyage en forêt tropicale, s’insère aussi dans ce projet de « tentative de compréhension du monde ».

Notre article 11 parlera littérature et biographie, fiction et réalité, points de vue, normes et dimensions, esclavage, colonisation, guerre, condition féminine, condition animale, art et compréhension, enfance et éducation.

Après cela nous aurons terminé, et viendra l’incontournable article 12, qui sagement attend son tour depuis le début.

Références :

En suivant l’équateur de Mark Twain (1897), Pérégrinations d’une paria de Flora Tristan (1837), Le monde s’effondre de Chinua Achebe (1958), Le ciel de Bay City de Catherine Mavrikakis (2008), La condition tropicale de Francis Hallé (2010), L’animal que donc je suis de Jacques Derrida (2006),  Maurice Blanchot, sa vie, son œuvre (1907-2003), Beirut Nightmares de Ghada Samman (1976), La maternelle de Léon Frapié (1904), Qu’est-ce que le boson de Higgs mange en hiver de Pauline Gagnon (2015).

Littérature et biographie/Fiction et réalité

Un écrivain s’engage dans un texte de pure fiction, un autre jure, comme au tribunal, écrire « toute la vérité ». Tous deux n’ont-ils pas perdu d’avance ? Leur vérité se verra taxée d’imposture, leur fiction sera la preuve incontestable de leur sincérité. Celui ou celle qui écrit le sait, il ou elle doit en faire son affaire : « Pour trouver créance, il ne faut pas être trop vrai. » déclarait Rose, narratrice du roman La maternelle de Léon Frapié, prix Goncourt 1904. Pour quelle raison « être trop vrai » ferait-il naître le doute ? C’est que « les gens sont si heureux de pouvoir hausser les épaules et crier à l’exagération ! ».

 « Curieusement, tout au long de ma vie littéraire, ma chance a été que nul n’a jamais douté d’un seul de mes mensonges, ni ne m’a jamais cru lorsque je racontais la vérité. » Mark Twain a bâti toute son œuvre sur cet étrange pouvoir, conférant à toute histoire sa réalité intrinsèque, celle d’être une histoire justement, une narration, fiction ou témoignage, prévenant le lecteur qu’il doit s’attendre à toute éventualité, y compris celle que cette incroyable fiction soit l’exacte description de la pure réalité, ou que ce témoignage preuve à l’appui ne soit qu’une aimable plaisanterie.

Mario Vargas Llosa, grand admirateur de Flora Tristan, écrit dans L’atelier du roman : « la force persuasive du roman est si grande qu’elle transforme le mensonge en vérité. Voilà ce que fait la littérature : transformer la réalité. »

« Il n’y a pas d’histoire qui ne soit pas vraie » dit Uchendu, dans le roman Le monde s’effondre de Chinua Achebe, à l’homme qui lui rapporte une histoire folle à laquelle personne ne croit : des hommes blancs armés auraient emmené des esclaves au-delà des mers !

Dans ses pérégrinations d’une paria, Flora Tristan prônait l’absolue sincérité. Elle reprochait à Georges Sand de dissimuler la réalité sous le voile de la fiction, et, pire encore, de cacher son identité de femme derrière un nom d’homme.  La suite est sans surprise, Georges Sand fait la carrière qu’on lui connait, Flora Tristan voit ses écrits brûlés sur la place publique et meurt d’épuisement à 41 ans, une balle logée dans le corps.

Fiction ou témoignage, la question du traitement de la réalité reste entière. On en revient au propos de Rose « pour trouver créance, il ne faut pas être trop vrai ». Comment raconter alors l’horreur, la violence sous toutes ses formes ? Comment écrire : « cette violence existe, elle est telle qu’elle est, ce n’est pas une invention. » ?

Notre recul instinctif face à un réel tout bonnement insupportable, nous permet de dissimuler aux autres et à nous même, non pas uniquement la violence de la violence, mais la violence en nous permettant la violence, la violence essentiellement liée à « qui nous sommes » : violence de la guerre,  des massacres de masse,  violence humaine, violence également perpétrée envers les animaux à une échelle inimaginable, nous dit Jacques Derrida dans l’animal que donc je suis, qui considère notre rapport à l’animal « de l’ordre du pathologique, indéfendable, donc dissimulé. »

Que fait alors l’auteur qui a « des choses à dire », qui veut à la fois témoigner, émouvoir, provoquer chez son lecteur un sursaut de conscience, l’entrainer dans son monde littéraire ? Que fait l’auteur qui écrit par nécessité des textes qui ne s’accommodent pas des catégories ? Que fait l’auteur qui écrit parce qu’il ou elle est incapable de ne pas écrire, parce qu’il ne comprend pas et qu’il se dit que peut-être écrire lui révèlera le sens de ce qu’il ne comprend pas ? Cet auteur de fiction peut-il se dissimuler derrière les mots sans être repéré ? Cet auteur de récit autobiographique, de témoignage, ne nous mène-t-il pas en bateau ?

La vie et l’expérience de l’auteur sont ses grandes sources d’inspiration. Certains s’en cachent, d’autres le revendiquent. Certains s’en moquent, insensibles à toute tentative de démarcation entre fiction et réalité.  L’auteure du Ciel de Bay City, Catherine Mavrikakis, et sa narratrice Amy sont toutes deux nées en 1961 d’un père grec et d’une mère française. L’auteur de La maternelle, Léon Frapié, met en scène un personnage à son image, à la fois fonctionnaire et homme de lettres, une école maternelle identique en tout point à l’école dans laquelle travaille son épouse Rosalie Mouillefert, des anecdotes puisées dans les récits quotidiens de son épouse. De ce vécu, de leur quotidien, il fait un roman.  Dans Les cauchemars de Beyrouth de Ghada Samman, la frontière fiction-cauchemar-réalité a perdu toute consistance. La réalité est tellement cauchemardesque que l’auteure-narratrice ne sait si ses cauchemars sont réels, sa fiction est un indiscutable témoignage, son roman, sa réalité. On n’invente pas la guerre. On n’écrit pas de fiction sur la guerre. La guerre est déjà là.

Nul doute que littérature et biographie avancent main dans la main.

Quoi qu’il en soit, quelle que soit sa prouesse, son effort d’exactitude, de sincérité, d’absolue discrétion, ou d’imagination totale, l’écrivain reste la proie de son lecteur, qui fera de son texte encore autre chose, quelque chose qu’il « traduit » dans une langue nourrie de son expérience humaine de lecteur, parfois totalement déconnectée du texte écrit, du propos et du questionnement de l’auteur.

« Ce qui menace le plus la lecture : la réalité du lecteur, sa personnalité, son immodestie, l’acharnement à vouloir demeurer lui-même en face de ce qu’il lit. » écrivait Maurice Blanchot dans L’espace Littéraire. C’est que le questionnement du lecteur n’est pas le même que celui de l’auteur qui, en écrivant, cherche à comprendre ce qui lui échappe. Le lecteur lui, se pose une autre question, cette question le concerne, il en cherche la réponse à travers ses lectures. Le pire peut alors arriver pour l’auteur qui a publié son texte : « C’est alors que commence une épreuve déconcertante. L’auteur voit les autres s’intéresser à son œuvre, mais l’intérêt qu’ils y portent est un intérêt autre que celui qui avait fait d’elle la pure traduction de lui-même, et cet intérêt change l’œuvre, la transforme en quelque chose d’autre où il ne reconnaît pas la perfection première. L’œuvre pour lui a disparu, elle devient l’œuvre des autres, où ils sont et où il n’est pas. » Blanchot, La part du feu.

Pourquoi aimons-nous un ouvrage et pas un autre pourtant tout aussi remarquable ? Pourquoi sommes-nous transportés par un texte qui, relu quelques temps plus tard, nous laisse indifférents, voire nous déplaît ? Le lecteur de la première et de la deuxième lecture ne sont pas les mêmes personnes, ne vivent pas le même quotidien, n’ont pas le même âge, ni les mêmes intérêts, ni les mêmes questionnements.

Il y a quelques années, j’ai lu le roman Ravel de Jean Echenoz.  Attirée par son titre, je me souviens avoir eu en tête le désir très précis de comprendre quel processus mène à la conception d’une œuvre comme le Boléro. La lecture du roman, aux premières pages très décevante, finit par me transporter. Mon enthousiasme n’avait pourtant rien à voir avec le Boléro, ni avec la belle clarté du texte, encore moins avec son auteur que je connaissais mal. De manière totalement inattendue, la prose d’Echenoz réussit à me téléporter en une période et un lieu très précis de ma jeunesse. Des noms de personnes, des morceaux de musique, resurgirent soudainement du passé, éclairés d’un sens nouveau. Pour en venir aux faits : je prenais à l’époque des cours de piano à l’école de musique de ma petite ville de banlieue. Mon professeur était un pianiste et compositeur renommé, lui-même élève de la célèbre pianiste Marguerite Long, dont il ne cessait de parler à chaque cours. Un évènement me marqua alors : la camarade chez qui j’allais travailler mon piano se cassa malencontreusement le poignet. A ma grande stupéfaction, notre professeur lui écrivit alors une pièce pour la main gauche, afin qu’elle puisse continuer à jouer ! Emerveillée, je me mis à rêver de me casser le bras à mon tour pour partager sa chance inouïe : un morceau de piano écrit juste pour elle par notre maître Jean Lutèce ! En lisant le roman d’Echenoz, j’appris que Ravel avait non seulement dédié son concerto en sol à Marguerite Long, mais qu’il avait également écrit un concerto pour la main gauche pour un pianiste amputé d’un bras (et frère du philosophe Wittgenstein). Ce nom, Marguerite Long, me rappela instantanément mes cours de piano et l’anecdote du poignet cassé. Jean Lutèce s’inspirait donc directement de cette histoire de concerto pour la main gauche de Ravel pour sa propre partition pour la main gauche ! Ce souvenir de jeunesse, qui avait totalement sombré dans l’oubli, a donc refait surface à la lecture, sous un nouvel éclairage, comme si la Grande Histoire de la création musicale était entrée dans ma vie à un moment donné sans même que je puisse le concevoir. Mon emballement pour le livre était indissociable de ma propre histoire.

La littérature interpelle toujours de la même manière le lecteur ou la lectrice qui cherche à comprendre, chez Mavrikakis l’impossibilité de satisfaire sa propre mère, chez Blanchot l’absent qui l’accompagne, chez Melville le secret d’un texte total, chez Frapié le spectacle de sa propre vie et de celle de ses ancêtres, chez Tristan le souvenir de son premier voyage, chez Samman l’expression de son indicible tristesse face à la guerre. Le lecteur cherche à lire ce que lui-même ne sait écrire. Le lecteur lit sa vie dans un titre.

Changement de point de vue / de dimension /de norme

Exactement comme le lecteur lit à travers le filtre de sa propre subjectivité, l’être humain conçoit du monde ce que ses sens lui permettent d’appréhender : ses proches, son voisinage, ses collègues, sa société, sa ville ou son village, son environnement naturel. L’humain conçoit ce qu’il expérimente, ce dont il est témoin, et ce qui lui a été transmis : connaissances, règles, et récits. Doué d’une vue de prédateur, il distingue autrui qui se présente à lui sans grande difficulté…à condition qu’autrui ne soit pas trop loin et se tienne en pleine lumière. L’humain voit mal dans la pénombre, ne voit plus rien dans le noir et ne voit pas au-delà de sa ligne d’horizon.

L’être humain, nous dit Francis Hallé dans La condition tropicale, « est depuis toujours confronté à la difficulté de concevoir la rotondité de la terre, et par conséquent de se situer par rapport aux autres peuples. »  Il conçoit mal qu’autrui, qui vit ailleurs, ne voie pas le monde comme lui. Comment alors appréhender, concevoir notre planète qui émerveille le voyageur ? « …notre globe…est aussi peuplé d’animaux de toute espèce, couvert d’une immense variété de plantes, et recèle de brillants métaux dans ses entrailles, tandis que les mers dont la terre est entourée, le ciel nuageux ou scintillant d’étoiles offrent encore à notre admiration de plus imposants spectacles. » Flora Tristan

Comment partager avec autrui son expérience du monde ?  De retour de son dernier tour du monde, Mark Twain, de passage en Angleterre, compare, pour la décrire, la splendeur du Taj Mahal aux étincelantes tempêtes de verglas de son enfance. Mais les phénomènes météorologiques font partie des expériences les moins partagées et ses interlocuteurs sont incapables de visualiser son image. L’être humain sait visualiser le familier, pas l’inconnu.

L’être humain ne sait pas se mettre dans la peau de l’autre. Il verrait alors les choses de manière différente, écrivait aussi Mark Twain, s’affligeant sur le sort des jeunes esclaves kanaks fugitifs, empêchés de rejoindre la rive à la nage par leurs gardiens et bourreaux, les obligeants à rejoindre l’embarcation qu’ils avaient fuie pour ne pas mourir noyés.

Changer de point de vue change l’histoire que l’homme se raconte : « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur. » nous rappelle le proverbe africain.

Mais alors comment comprendre autrui, faut-il se distancier de soi-même, prendre conscience de l’immensité du monde ? Partir en mer ? Voyager et vivre ce que vit autrui ? Flora Tristan pense qu’« en mer, le cœur de l’homme est plus aimant :  perdu au milieu de l’océan, séparé de la mort par une faible planche, il réfléchit sur l’instabilité des choses humaines… »

Changer de dimension n’est pas plus accessible à l’être humain que changer de point de vue. Il est incapable de voir à l’œil nu atomes et molécules qui constituent l’ensemble de la matière visible qui le constitue, de concevoir que cette matière visible, tant sur terre que dans les étoiles et dans toutes les galaxies, n’équivaut qu’à 5% du contenu total de l’univers, de concevoir que « les atomes sont principalement des volumes vides, mais la force de répulsion des champs électriques engendrés par les électrons à leur surface fait que tout semble plein et solide ». Pauline Gagnon nous explique dans son ouvrage Qu’est-ce que le boson de Higgs mange en hiver ? que l’être humain qui observe un câble tendu entre deux bâtiments ne voit qu’une seule dimension, tandis que les fourmis qui se déplacent sur ce câble et qui en font mille fois le tour, en appréhendent trois.  L’être humain est pourtant malin, il sait construire des artéfacts qui lui permettent de voir ce que ses sens ne perçoivent pas, de comprendre l’incompréhensible. Il s’efforce de transmettre ce qu’il a découvert, mais il transmet des connaissances morcelées. Ces découvertes ne changent pas l’individu qui ne sait toujours pas changer de point de vue, changer de dimension par lui-même. Comment accéder à une meilleure compréhension du monde et de soi-même alors que l’éducation et les disciplines scientifiques compartimentent la connaissance, que l’être humain reste dépendant de son environnement ? Comment un esprit morcelé peut-il appréhender un monde global et complexe ?

L’humain limité par ses sens, par son inaptitude à concevoir ce qu’il n’expérimente pas, par son incapacité à changer de dimension, se réfère pour comprendre à des normes qui lui servent de socle pour organiser puis transmettre la connaissance. Ces normes qui sont celles de son propre environnement, deviennent LA norme, le point de départ de toute connaissance. Elles sont des points de repères rassurants. Elles sont des conventions étroitement liées à un point de vue.

Extrait de son environnement, l’humain réalise alors qu’il ne possède ni les aptitudes mentales ni les moyens langagiers pour décrire son expérience. Ainsi, nous dit Francis Hallé, face à un écosystème inconnu comme la canopée d’une forêt tropicale, « l’être humain n’est plus chez lui et il souffre d’un flagrant défaut d’adaptation. Sa banque de données cérébrale submergée par d’incessantes nouveautés, il ressent alors la pénurie de catégories mentales adéquates, la faiblesse de ses aptitudes physiques, la pauvreté de son langage et l’insuffisance de ses mécanismes intellectuels, face à un milieu d’une complexité inégalée. » Il ajoute que la réalité du monde tropical dépasse largement tout ce que l’homme occidental peut imaginer ou rêver. Or les normes adoptées pour décrire le monde sont héritées de la recherche scientifique, originaire des pays occidentaux, c’est-à-dire des pays dits tempérés. Ce même terme « tempéré » pour définir les climats d’Europe qui peuvent passer d’une chaleur torride à un froid glacial, est un exemple d’un langage totalement inadéquat pour décrire et comprendre le monde.

Questionner les normes ne peut se faire sans l’omni conscience de la rotondité de la terre qui détermine climats et saisons : variations de température, d’ensoleillement, sécheresse et précipitations, et qui détermine donc la flore et la faune adaptée à ces variations.

Ces variations ont également inévitablement une énorme influence sur la pensée et les comportements humains. Si l’homme a colonisé la planète, il s’est également adapté, exactement comme les végétaux et animaux, aux caractéristiques de chaque région du globe dans laquelle il s’est installé, et ces caractéristiques l’ont modelé. L’homme des tropiques ne conçoit pas le monde de la même manière que l’homme des pays dits tempérés. La permanence et la constance étant les marques absolues des tropiques – même température toute l’année, même longueur des jours, pas de saison marquée, végétation perpétuellement verte et luxuriante – la notion d’année disparaît pour céder la place à une temporalité qui n’est pas linéaire, mais tournante. Cette disparition de la notion d’année influence alors le rapport à la science, plus empirique et fonctionnelle sous les tropiques, plus en accord avec la continuité des savoirs, alors qu’elle est forte, ambitieuse, spectaculaire et liée à l’économie aux hautes latitudes.  Cette science forte et ambitieuse, née sous des climats tempérés, en Chine et au Moyen-Orient, puis qui a pris son essor en Europe de manière spectaculaire, a créé d’énormes disparités entre les peuples des latitudes moyennes et ceux des basses latitudes. Au XVème siècle, les espagnols ont rencontré en Amérique « des peuples largement au niveau de l’Europe pour l’organisation sociale et politique, mais très en retard du point de vue technique. ». Francis Hallé comme Flora Tristan au XIXème siècle, se demande alors si les conditions difficiles ont favorisé la recherche de solutions aux problèmes matériels, et rendu les gens plus inventifs. Dans La condition tropicale, il émet l’hypothèse que les comportements humains, dont la recherche scientifique, pourraient être stimulés par les variations photopériodiques. Ce paramètre photopériodique totalement négligé dans le monde scientifique semble d’une importance fondamentale, même l’un des éléments les plus importants de notre environnement. Il émet même l’hypothèse que c’est grâce au stimulus des jours longs que les populations des moyennes latitudes se soulèveraient contre les injustices. Or, dit Francis Hallé, le refus du déterminisme chez un grand nombre de chercheurs en sciences humaines a valeur de dogme. En tant que botaniste, il propose, pour une meilleure conception du monde, d’adopter une norme tropicale, les végétaux se développant de manière optimale dans la zone intertropicale. Mais adopter une norme tropicale est pour un biologiste d’Europe, du japon ou des Etats-Unis une vraie révolution intellectuelle. L’important n’étant peut-être pas d’adopter une nouvelle norme, mais d’adopter un système de pensée qui considère tous les points de vue.

Savoir changer de norme, de point de vue, de dimension est indispensable à l’homme pour appréhender la complexité du monde. Prendre conscience de nos difficultés à voir l’ailleurs, le lointain, l’infiniment petit, l’infiniment grand, à adopter le point de vue d’autrui, à nous voir nous-même par le regard d’autrui, à nous libérer de normes purement conventionnelles est indispensable pour accéder à la connaissance. Réussir à penser à long terme, concevoir la continuité, l’héritage du passé, se libérer de l’immédiateté.

L’espèce humaine, dévorée de curiosité, engagée dans des activités scientifiques de recherche destinées à améliorer notre vie, semble avoir toutes les facultés nécessaires à cette approche éclairée de la connaissance. Comme le dit la physicienne Pauline Gagnon : « Non seulement la recherche fondamentale a un impact majeur sur nos vies, mais elle éclaire aussi nos esprits et libère l’humanité du joug de l’ignorance », citant l’exemple impressionnant du World Wide Web, et ajoutant, au sujet de ses collègues venant du monde entier : « Finalement, le plus frappant est de constater combien nous sommes tous si semblables, malgré les différences culturelles. Cela est tellement vrai qu’il est extrêmement facile d’oublier que la personne en face de nous vient d’un pays situé à des milliers de kilomètres, ayant une culture, une langue ou une religion complètement différente. »

Le grand dilemme étant que l’intelligence humaine a certes le pouvoir de concevoir l’internet, mais pas celui de le contrôler, car l’Internet n’est pas uniquement cette source intarissable de connaissances rendues accessibles à tous, c’est une création qui ressemble son créateur, l’être humain sous tous ses aspects, des plus brillants aux plus sombres, des plus généreux aux plus cruels, et qui offre sans ménagement à chaque individu, dès son âge le plus tendre et vulnérable, l’accès direct, brutal et traumatisant aux atrocités sans nom de ce monde.

Il y a donc une inaptitude grave à regrouper les données au service du bien-être humain, une incapacité à les déployer sur le long terme, une interférence avec l’étroite conception du groupe, de la communauté, de la nation, un terrible manque de mémoire d’une génération à l’autre. L’être humain sait pourtant se défaire des normes qu’il s’est fixées pour définir le monde lorsque cela l’arrange.

Esclavage et colonisation

Depuis le commencement de l’humanité, l’homme étend son territoire – pour répondre à ses besoins vitaux, pour la survie de son groupe, mais aussi guidé par son insatiable curiosité et par soif de domination. Les groupes humains les plus puissants, les plus avancés techniquement, ont dominé les peuples plus vulnérables, les ont réduits en esclavage, ou les ont purement et simplement éliminés jusqu’au dernier. La science et la technique, pourtant sources de connaissance, de progrès et de confort, ont été le facteur principal de domination. Cette domination s’est faite dans la violence.

Au XVIIIème siècle, l’esclavage, loin d’être une nouveauté dans l’histoire des civilisations humaines, a atteint les summums de la cruauté humaine une fois érigé en système par les européens. « En Afrique, les dégâts sont énormes et on les a longtemps sous-estimés ; au XIXème siècle, lors de l’abolition de l’esclavage, l’Afrique subsaharienne a perdu 400 millions d’âmes et sa population est trois à quatre fois plus réduite qu’elle ne l’était au XVIème siècle ; elle aurait retrouvé sa population d’avant la traite il y a seulement dix ans. » écrit Francis Hallé. Il ajoute, citant l’historien Marcel Dorigny, qu’aucune religion, « du paganisme antique à l’islam, en passant par le christianisme tant grec que latin » n’a élevé d’objection contre le fait de réduire en esclavage les noirs d’Afrique tropicale. Dans ses Pérégrination d’une paria, Flora Tristan témoigne de la cruauté avec laquelle sont traités les esclaves sur l’île du Cap Vert. Un propriétaire installé sur l’île lui dit avec le plus grand naturel   : « Je les traite comme il faut traiter les nègres , si l’on veut s’en faire obéir, à coups de fouet ; je vous assure, mademoiselle, que ces coquins-là vous donnent plus de peine à mener que des animaux . » Les africains du roman de Chinua Achebe préfèrent ne pas y croire : « Nous avons entendu des histoires sur les hommes blancs qui fabriquaient de puissants fusils et de fortes boissons et emmenaient des esclaves au loin à travers les mers, mais personne ne croyait que ces histoires étaient vraies. »

La colonisation a pris le relai. Francis Hallé cite l’écrivaine Germaine Greer  au sujet des aborigènes d’Australie : « …les débuts de la colonisation furent terrifiants. Parmi les colons, les plus insensibles décidèrent que le moyen le plus humain de gérer cette myriade de peuples, qui ne pourraient jamais s’adapter au régime de l’homme blanc, serait de les éliminer le plus rapidement possible. Ils s’appliquèrent donc à les abattre et à les empoisonner. »

Mark Twain nous raconte cette même violence. Lors de sa traversée de l’Australie à la fin du XIXème siècle, il déplore ne rencontrer aucun aborigène. Ils sont absents, « même dans les musées », écrit-il, comparant leur sort à celui des amérindiens. Comme Mark Twain, Francis Hallé, est atterré par l’élimination totale des peuples autochtones en Tasmanie. La soumission des peuples n’a pas toujours nécessité force brute et violence. L’alcool a montré son efficacité en Australie, en Afrique du sud, dans les Amériques et partout dans le monde. Son effet dévastateur sur certaines populations vulnérables en a fait une arme de destruction massive. Mark Twain appelait « slow murder » l’effet du whisky de l’homme blanc. Les populations autochtones canadiennes, qui en subissent encore aujourd’hui le contrecoup, se battent pour aider leurs jeunes générations à sortir de cet engrenage. De nombreux enfants naissent encore aujourd’hui avec les stigmates de l’alcoolisme parental. (Mary Wadden, Where the pavement ends.) Richard Wagamese, écrivain amérindien décédé en 2017, décrit lui aussi les ravages de l’alcool parmi son peuple. L’alcool bon marché a toujours été présent partout où il y avait un peuple gênant à conquérir ou un bon peuple à soumettre, dans les quartiers pauvres de Londres au XIXème siècle comme à Paris au tout début du XXème siècle. Léon Frapié décrit le quartier de Ménilmontant : « sur vingt boutiques on en compte 14 de marchands de vin… » Les parisiens pauvres attendent leur salaire du samedi pour aller immédiatement le boire au troquet. L’alcool a toujours servi de monnaie d’échange pour asservir les peuples. On comprend sans peine que certains peuples avertis aient donné pour consigne rigoureuse de s’abstenir d’en consommer.

Aujourd’hui encore, en 2019, l’alcool coule à flots. Les tentatives de contrer cet état des choses se heurtent au très puissant lobby des producteurs de boissons alcoolisées. A Paris, on ne compte plus le nombre d’ouverture de nouveaux bars à vin branchés, avec le soutien affirmé de la municipalité, malgré les protestations des riverains. Ces établissements servent de l’alcool non plus aux parisiens pauvres du début du XXème siècle, qui ont migré vers les banlieues, mais aux trentenaires aisés qui consomment dans la rue jusqu’au milieu de la nuit et hurlent leur ivresse sous les fenêtres des riverains atterrés.

L’espèce humaine a toujours su trouver la faille qui lui permettra de dominer son prochain. Comme l’addiction facile à l’alcool a permis de soumettre des populations entières, l’étonnante attraction des peuples tropicaux pour les pierres brillantes a permis d’acheter leurs richesses ou leur liberté en échange de colliers de verroterie sans valeur. Cet engouement n’a peut-être rien de curieux lorsque l’on sait que dans certains pays tropicaux, il est parfois impossible de se procurer de véritables pierres : « la roche mère est altérée jusqu’à des profondeurs pouvant atteindre une centaine de mètres, contre un à deux mètres en Europe » (Francis Hallé). Le neuroscientifique Vilayanur Ramachandran suggère que l’attraction pour ce qui brille s’explique par une configuration ancestrale de notre cerveau qui aurait permis à nos ancêtres de trouver de l’eau dans la nature. On pourrait penser que cette attirance soit essentiellement liée aux couleurs vives qui depuis la nuit des temps permettent aux humains de trouver baies et fruits dans la nature comme aux pollinisateurs de repérer les fleurs. Notre attirance pour ce qui brille ne nous ramène-t-elle pas à qui nous sommes ? Une espèce prédéterminée qui croit choisir et décider en toute connaissance de cause alors qu’elle ne fait que répondre à des instincts ancestraux ?  Le « système » qui a permis esclavage et colonisation, reste une réalité triste et grave, emprunte d’une violence extrême, qui mène nos sociétés modernes dans l’impasse. Quand la compétition entre les groupes humains, qui ne sont pas toujours des états, est trop grande, alors survient la guerre, notre calamité humaine, qu’à chaque fois l’homme se promet de tout faire pour qu’elle n’ait plus lieu.

Guerre                                             

L’humanité n’apprends pas des erreurs des générations précédentes. Les guerres recommencent, toujours plus cruelles, avec une technologie de plus en plus sophistiquée.

Pour la romancière syrienne Ghada Samman, « Ceux qui cherchent à remplacer l’amour par le désir de posséder sont les mêmes que ceux qui font les guerres. » Les guerres ne sont jamais déclenchées pour le bien être des peuples mais pour des intérêts personnels et économiques. En conséquence, les populations ne devraient jamais se laisser entraîner dans ces conflits. Pourtant les populations suivent. On pourrait argumenter qu’elles n’ont pas le choix, ou se demander comment procéder pour « avoir le choix » ?

La guerre est l’exemple même de situation dans laquelle la norme admise se désintègre. En temps de guerre, l’être humain désorienté fait abstraction de tout ce qui est de l’ordre de la « normalité ». Cela lui permet de traverser les épreuves et, s’il a de la chance, de survivre. L’horreur de la guerre ne ressemble à rien de connu par qui ne l’a pas vécue. D’où l’éternel « tu n’as pas connu la guerre ! », répété sans cesse par nos parents et grands-parents au sujet de « leur guerre ». Malheureusement, la fin de la 2ème guerre mondiale n’a pas sonné la fin des conflits, l’état de guerre est continu et ne fait que se déplacer d’un lieu à l’autre de la planète. Après les guerres, l’exil des populations déplacées continue à hanter les générations suivantes, comme l’écrit Catherine Mavrikakis dans son roman Le ciel de Bay City.

En temps de guerre, qui sommes-nous donc ? Ghada Samman, prisonnière de son appartement en plein milieu des combats en pleine guerre du Liban, réalise que ses réactions ou décisions sont plus de l’ordre d’un instinct enfoui au plus profond d’elle-même que de la réflexion. Elle écrit : « J’ai découvert que mon propre corps, que j’imaginais si fragile, possédait une stupéfiante capacité d’adaptation. » Les évènements qui se déroulent autour d’elle, et la peur qui la saisit, lui donnent des pouvoirs insoupçonnés. Son corps, éveillé au plus haut point, réagit avant son esprit. Ses capacités sensorielles sont démultipliées.

La guerre, écrit-elle « avait brûlé tous nos masques », la société, telle qu’elle existait avant la guerre, n’était plus. La rupture avec la normalité est tellement totale que l’être humain ne sait pas s’il est juste témoin, s’il fait un cauchemar qui n’en finit pas ou s’il a sombré dans la folie.  La violence est telle et tellement incompréhensible qu’elle ne s’explique plus : « J’ai réalisé, tout compte fait, que la violence n’est pas quelque chose qui s’explique de manière rationnelle. C’est plutôt quelque chose qui a simplement lieu. »

La violence est au cœur de la guerre. La guerre n’est rien d’autre que régler les conflits par la force donc par la violence, cette même violence que nos sociétés démocratiques combattent et refusent, du moins en apparence. Les guerres actuelles sont médiatisées, données en spectacle. La réalité de la violence vécue par les populations et de leur souffrance perd alors consistance parce qu’elle peut être vue à distance sans avoir à partager cette souffrance.

Comment donc expliquer le fait que malgré le désir de ne pas oublier, les promesses de ne pas recommencer, les guerres recommencent encore et toujours, de plus en plus cruelles, de plus en plus techniques et sophistiquées ? La guerre nous définit-elle ? Sommes-nous une espèce qui fait la guerre exactement comme nous sommes une espèce migrante ? Les guerres recommencent-elles car les conflits sont déconnectés les uns des autres, car la mémoire d’un conflit ne voyage pas jusqu’à l’autre, ni d’une génération à l’autre, car nous ne voyons pas au-delà de notre propre horizon, car nous ne savons pas changer de point de vue, car les intérêts de chacun sont inconciliables ?

Pour que la guerre soit considérée pour ce qu’elle est : une atrocité qui nous avilit, ne doit-elle pas être étudiée en tant que telle et non d’un point de vue historique ? Etudier la guerre à l’école, enseigner aux jeunes les atrocités de la guerre, la cruauté de la guerre, que la guerre est tout ce que l’on ne veut pas. N’est-il pas possible de réfléchir – à l’échelle mondiale – à un programme général d’éducation à long terme nous confrontant à la guerre et à son absurdité ?

Condition féminine

La violence qui atteint son paroxysme en situation de guerre n’en est pas moins présente à tous moments, à tous les niveaux de la société. Ghada Samman, à la merci des tirs d’obus en pleine guerre du Liban n’y voit que l’expression de la condition humaine : « Le destin voulait-il me rappeler une leçon que j’avais presque oubliée, que la condition humaine fondamentale est l’errance, l’aliénation et l’inadéquation ».  Femme libre et indépendante du Moyen-Orient, elle connaissait déjà bien l’errance, l’aliénation et l’inadéquation. En conflit avec sa famille syrienne qui ne supportait pas son indépendance, elle a été obligée de quitter son pays. “ J’ai toujours été une solitaire, réfugiée sans domicile fixe changeant sans cesse  de continent, de ville, de rue, d’amis. En fait, cela a causé une rupture quasi totale entre moi et mes oncles maternels en Syrie.”

Quels que soient l’époque ou le lieu, l’indépendance des femmes pose problème. Les femmes tiennent le second rôle. Celles qui n’ont pas accepté la servitude et ont revendiqué leur liberté intellectuelle et financière, ont été exclues par la société, comme le fut Flora Tristan. Celle-ci ne cesse de dénoncer la condition des femmes dans le monde. Lors de son voyage au Pérou, elle découvre avec consternation le sort des ravannas, des femmes indiennes qui parcourent le pays au service des armées, préparant les camps, appartenant à qui veut d’elles, et trainant à leur suite une ribambelle d’enfants. Elle considère par contre avec admiration les liméennes dont l’élégant costume national, la saya, qui leur cache le corps et le visage, leur donne une liberté d’action inégalée en Europe.

« D’après ce que je viens d’écrire sur le costume et les usages des liméniennes, on concevra facilement qu’elles doivent avoir un tout autre ordre d’idées que celui des Européennes, qui, dès leur enfance, sont esclaves des lois, des mœurs, des coutumes, des préjugés, des modes, de tout enfin ; tandis que, sous la saya, la liménienne est libre, jouit de son indépendance et se repose avec confiance sur cette force véritable que tout être sent en lui, lorsqu’il peut agir selon les besoins de son organisation. »

On peut bien sûr discuter à n’en plus finir, comme on le fait aujourd’hui au sujet des femmes voilées, du type de liberté dont jouit une femme obligée de cacher son corps et même son identité pour affirmer son indépendance, mais il n’en est pas moins que tant que la violence de la société ne laisse pas d’autre choix, cette liberté relative reste bien réelle. Les européennes, comme l’écrit Flora Tristan, étaient à l’époque esclaves des lois, des mœurs, des coutumes, des préjugés et des modes sans pouvoir s’en affranchir. Les liméennes jouissaient en comparaison d’une absolue liberté. Les femmes ne jouiront d’une totale liberté que le jour où elles se seront affranchies de l’esclavage de la mode, de l’apparence et de l’obligation de séduction imposées par la société. Cela passera obligatoirement par l’éducation des garçons et des filles, et par une prise de conscience que leurs propres intérêts ne sont pas les mêmes que ceux de la société libérale. Les jeunes générations doivent être armées pour pouvoir refuser les excès et repérer l’hypocrisie. Pour cela enseigner aux jeunes femmes et hommes comment décrypter les situations pièges desquelles ils se trouvent prisonniers et à penser long terme, ce qui leur est très difficile. Leur donner accès au point de vue de l’autre, leur apprendre à comprendre l’autre comme eux-mêmes, leur donner la curiosité de l’autre. La soumission d’un sexe à l’autre reste liée aux comportements sexuels des hommes et des femmes. Le jeune homme qui comprend que la femme ne peut prendre le risque majeur et la responsabilité – qui va bouleverser sa vie – de tomber enceinte, et la jeune femme qui comprend sans juger le bouleversement physique que sa seule présence peut provoquer chez un homme, ensemble peuvent adapter et tempérer leurs comportements, leurs attentes, ménager l’autre, et voir l’avenir ensemble. La violence exercée par les hommes sur les femmes est une violence ancestrale, c’est la même violence que les hommes exercent sur d’autres hommes, et que certaines femmes exercent également à leur manière. La non-compréhension de l’un par l’autre et les conflits qui en résultent sont le résultat une fois de plus d’une incapacité à changer de point de vue, changer de dimension, changer de norme. Enseigner notre incapacité à changer de point de vue est fondamental pour espérer une société meilleure pour les hommes et pour les femmes. Il est évident que notre espèce ne va nulle part sans l’un et sans l’autre.

Apprendre aux jeunes à penser long terme pour comprendre le monde et se comprendre eux-mêmes, permettrait de prévenir des désastres tels que la vie détruite de la jeune actrice du film Le dernier tango à Paris. Pourquoi notre société ne prévient-elle pas les jeunes femmes de 18 ans qui ne savent pas se projeter dans l’avenir, que donner au regard public une image de soi purement érotique leur fermera à vie toute autre possibilité de carrière professionnelle et de vie privée apaisée. Qu’avaient en tête les hommes qui l’ont donnée en pâture au public cinéphile hypocrite et qui ont détruit sa vie ? Leur propre plaisir? Le prestige? L’argent ? Voilà un bel exemple de l’hypocrisie de la société marchande dont le monde de l’art fait partie. Cette hypocrisie est la même que celle qui a depuis toujours causé guerres et destructions, exploitation de l’homme par l’homme.

Mark Twain décrit les conditions de travail des femmes dans les champs en France : « rien n’interrompt leur esclavage ». Tandis que l’homme qui conduit la charrette se met à l’abri des intempéries, les femmes continuent à peiner sous la pluie sans la moindre pause, alors que même en Inde, sur la route de l’Himalaya, aucune femme ne travaille dans les champs. En Inde par contre, il est abasourdi par le sort réservé aux suttees, ces veuves qui se sacrifient à la mort de leurs maris, et tout au long de son voyage, il fait l’éloge de Julia Moore, la poétesse du Michigan dont on ridiculisait les écrits au sentimentalisme exagéré, seul genre littéraire autorisé aux femmes à l’époque. Okonkwo, le personnage principal du roman Things fall apart de Chinua Achebe, raconte à son fils de vraies histoires viriles de violence et de sang et lui interdit d’aller écouter les histoires de femmes que son fils préfère pourtant. Rose, la narratrice du roman de Léon Frapié, se retrouve, pour trouver un emploi avec « la tare d’avoir trop d’instruction ». En 1900, les femmes diplômées ne sont pas reconnues par la société. Léon Frapié signe ses articles Frapié-Mouillefert, et permet ainsi à son épouse de publier ce qu’elle n’aurait jamais pu publier seule. Au plus haut niveau, le travail des femmes n’est pas reconnu. Mileva Marić, mathématicienne de génie, première épouse d’Albert Einstein et mère de ses trois enfants, a été obligée de s’effacer devant son époux dont on connaît la renommée. Mileva et Albert Einstein ont élaboré ensemble les théories qui ont rendu Einstein célèbre. Pauline Gagnon nous explique que « selon les critères en vigueur aujourd’hui, Mileva Marić aurait été reconnue co-auteure de ces théories. »

Certes, la situation a évolué et les femmes peuvent aujourd’hui, en principe aussi bien que les hommes, étudier et exercer des professions à responsabilités. Mais cette amélioration de la condition féminine n’est effective que dans les pays développés dont les habitants n’ont pas à se battre quotidiennement pour leur survie, et qui ont accès à l’éducation, à la contraception, et à un minimum de liberté d’opinion.

Il faudrait, pour faire progresser les choses à long terme, cesser de considérer les hommes et les femmes comme deux entités opposables et opposées dont les intérêts sont incompatibles. Car il est dans l’intérêt des hommes comme des femmes que l’autre sexe ne vive pas de frustration génératrice de violence. Il est temps d’expliquer aux jeunes que nous sommes la même espèce, « les deux pôles opposés d’une même planète, indispensables à son équilibre, à condition d’œuvrer ensemble. » comme le furent Mileva et Albert Einstein qui ensemble nous ont permis de mieux comprendre notre monde.

Condition animale

L’homme ne s’acharne pas uniquement contre sa propre espèce. Le sort des espèces animales sur la planète est scellé depuis longtemps. Après avoir raconté l’élimination du Moa par les maoris en Nouvelle-Zélande, puis la destruction des créatures sauvages en Australie, Mark Twain parle du dingo qui est condamné à être exterminé sans discussion. « C’est normal, sans objection possible. Le monde a été créé pour l’homme – l’homme blanc. »  Certaines espèces sont épargnées, comme la jacasse qui tue les serpents. « L’homme a toujours de bonnes raisons de monter sa générosité, quand il en a, envers les créatures sauvages, humaines ou animales. » Puis il fait le compte, en Inde, de la destruction des espèces sauvages, pour laquelle le gouvernement britannique indien a dépensé des sommes phénoménales. Au total, en six années, écrit-il, plus de trois millions de créatures sauvages ont été exterminées. Francis Hallé nous explique l’absence de gros animaux domestiques originaires d’Australie, de nouvelle Guinée ou d’Amérique centrale : « l’être humain, quand il s’est installé dans ces régions, les a exterminés, comme il a continué à le faire à des époques plus récentes avec les oiseaux géants de Nouvelle-Zélande (moas) et de Madagascar (Aepyornis), ou avec les dodos (Raphus) de l’île Maurice. »

Une réflexion sur la condition animale, nous ramène donc elle aussi à l’incontournable violence humaine. Cette violence, cette cruauté, que Jacques Derrida, qui dénonce l’élevage intensif et l’expérimentation scientifique sur les animaux, considère « trop effrayante, trop insoutenable à montrer dans sa réalité. ». Derrida ajoute qu’il serait assez facile de montrer que cette violence envers l’animal, que cet « assujettissement de l’animal par l’homme » qui a pris depuis deux siècles une ampleur sans précédent, « hors de toutes les normes supposées de la vie propre aux animaux. », est « sinon d’essence, du moins à prédominance mâle ».

Il remet en question la problématique philosophique de « l’animal », terme qui sert à « parquer un grand nombre de vivants sous ce seul concept « l’animal », à définir un « propre de l’homme » et à tracer une limite nette et abrupte entre l’homme et l’animal.

Une fois de plus, un changement de point de vue est nécessaire. Cette ligne de démarcation nette entre l’homme et l’animal, semble justement s’estomper en temps de guerre. Ghada Samman, dans Beirut Nightmares nous rappelle comment l’être humain, en situation de danger imminent, redevient ce qu’il a toujours été, un animal à l’affût, tantôt chasseur, tantôt chassé, prêt à attaquer, à fuir ou à se défendre. Elle raconte avoir elle-même utilisé son arme sans savoir si elle tirait sur un être humain ou une bête, et sans savoir si elle était elle-même un être humain ou une bête.  Prisonnière de son appartement pris sous les tirs des tireurs embusqués, elle compare son sort à celui des animaux prisonniers de leurs cages dans l’animalerie voisine. Dans ses cauchemars, la voix du journaliste qui ment à la radio, déclamant la propagande d’état, se transforme en bêlement de mouton.

Catherine Mavrikakis ne fait aucune différence entre la terreur des animaux conduits à l’abattoir et celle des peuples exterminés. Elle retrouve cette terreur bestiale dans le regard de ses grands-parents morts à Auschwitz qui hantent ses cauchemars : « Un regard gigantesque, affolé, consume tous leurs traits. En eux je distingue une animalité qui n’a pas de quoi nommer l’horreur qu’elle porte. » Il n’est pas déplacé de comparer la terreur des peuples exterminés à celle des animaux conduits à l’abattoir. Nous sommes obligés ici de reconsidérer ce propre de l’homme qui ferait de lui la seule créature consciente de sa fin. Le regard de l’être humain face à la mort est le même que celui de l’animal terrorisé. Je l’ai vu, j’en suis témoin, ce terrible regard purement animal, à la fois de terreur et d’incompréhension, était celui de mon père les jours qui ont précédé sa mort annoncée.

Littérature/art et compréhension

L’être humain ne s’accommode pas de l’incompréhension. L’incompréhension s’accompagne d’un manque cruel, manque de mots, de formules capables de donner un sens à un phénomène, un évènement, un fait inexpliqué. L’incompréhension fait basculer Amy, le personnage de Catherine Mavrikakis, dans la folie meurtrière. Nwoye, dans Le monde s’effondre, étouffé par un sentiment d’incompréhension et d’injustice en apprenant que son meilleur ami Ikemefuma a été sacrifié, quitte son groupe pour se convertir à la nouvelle religion, d’autre chercheront la réponse dans l’art.

Nous aimons décrire le monde avec des mots clairs et précis, des tableaux, des équations, mais souvent cela ne suffit pas. Pour nous aider à comprendre l’étonnant univers de la forêt tropicale humide, si difficile à décrire de manière réaliste, dont l’accès exige un décalage d’avec nos habitudes mentales, Francis Hallé fait appel aux artistes. « Cette difficulté tient à ce que, paradoxalement, le langage scientifique ne donne pas accès à l’objectivité. ». Il ajoute : « Les mots manquent pour décrire le parcours torturé d’énormes branches couvertes de jardins d’épiphytes, l’ascension verticale des troncs hors des ténèbres sous-jacentes, la danse échevelée des lianes.».Quant au concert nocturne de la canopée, il « défie toute description ». Puis il cite le généticien Theodosius Dobzhansky : « En forêt tropicale, la variété des lignes et des formes dépasse tout ce que les surréalistes, ensemble, ont jamais pu rêver. »  On aimerait ajouter que, même Henri Michaux, le poète, dont les animaux fantastiques semblent jaillir d’une imagination personnelle sans contrainte, avait lui-même bel et bien traversé la forêt amazonienne, et l’extraordinaire réalité à laquelle il avait été confronté avait sans aucun doute investi à son insu son espace poétique. La langue du philosophe Jacques Derrida rejoint également celle du poète Paul Valéry qui donne la parole au serpent, qui n’est déjà ni simple ni unique, mais guivre, à la fois serpent, porc et chauve-souris.

L’art n’est pas uniquement support et déclencheur d’une émotion esthétique. L’art est une lutte farouche contre l’incompréhension dont l’expression prend des formes multiples et sollicite tous les sens. La question de Maurice Blanchot « qu’est-ce qui fait que quelque chose comme la littérature existe ? » peut se décliner en « qu’est-ce qui fait que quelque chose comme l’art existe ? ».

Ghada Samman écrit : « Je suis un écrivain, ce qui signifie que la plume – et non le fusil – est le seul instrument que je sache vraiment utiliser pour essayer de changer les choses. » Le désir de « changer les choses » est un combat contre l’incompréhension. Comprendre c’est aussi changer les choses.

La littérature est un combat contre l’incompréhension. Lorsqu’elle se libère de ses contraintes, lorsqu’elle défie la gravité, elle nous ouvre la voie vers une meilleure compréhension du monde. La littérature qui défie la gravité est celle de Melville, celle de Broch qui « ne fut pas un romancier d’une part, et à d’autres instants, un écrivain de pensée. Il fut cela tout à la fois et souvent dans le même livre. Il a donc subi, comme bien d’autres écrivains de notre temps, cette tension impétueuse de la littérature qui ne souffre plus la distinction des genres et veut briser les limites. » Maurice Blanchot, Le livre à venir

Le texte est alors une entité qui tient debout toute seule, une composition. Le phénomène de compréhension surgit de sa clarté. Celui ou celle qui l’écrit cherche dans sa composition à atteindre cette clarté, celui ou celle qui le lit accède à cette clarté sans savoir ce qui l’y mène. La dimension poétique participe à la compréhension. La composition du texte participe à la compréhension. Le phénomène de résonance participe à la compréhension. Le non-nommé participe à la compréhension.

L’écrivain partage avec ses personnages leur expérience. Il les crée dans le but de comprendre leur expérience et la sienne. Nombreux sont les écrivains qui voient double. Le temps de l’écriture, ils deviennent leurs personnages qui les entraînent là où ils comprendront le monde. Mark Twain racontait – anecdote réelle ou fictive, avec lui impossible de savoir – qu’il avait un frère jumeau qui s’était noyé dans l’eau du bain et dont il a pris la place, affirmant avec son humour habituel que c’était lui, et non son frère qui s’était noyé. Drôle d’histoire si proche de l’univers fictionnel de Maurice Blanchot dont la quasi-totalité des romans et récits met en scène un double absent qu’il essaie désespérément de rejoindre. Un écrivain ne passe pas sa vie littéraire à chercher à atteindre dans chacun de ses ouvrages un double identique à lui-même, s’il ne vit pas l’expérience d’un double ou d’un proche absent – une expérience de vie réelle qui, si elle intervient très tôt dans la vie, à un âge où l’artiste à venir n’a pas les mots pour exprimer un ressenti qui prend de plus en plus consistance, reste enveloppée d’un très fort sentiment d’incompréhension. L’artiste devient artiste le jour où il s’empare de la plume ou du pinceau et qu’il produit une œuvre qui tient debout toute seule et grâce à laquelle il accède à une dimension de compréhension jusqu’alors inaccessible par le langage explicatif ou les équations. On retrouve le thème du double – omniprésent chez Mark Twain et Maurice Blanchot – chez les plus grands écrivains tels que José Saramago, Jerôme Lafargue, Arundhati Roy, Nancy Huston ou Ava Olavsdottir, on retrouve un frère absent dans la vie de Derrida, de Van Gogh ou de Kafka. On n’avance pas ici que l’art nécessite obligatoirement cette absence incomprise mais que la démarche de l’artiste cherche à mettre fin à l’incompréhension. L’art aide l’humain à changer de dimension.

L’être humain, pour se comprendre, doit s’accepter lui-même comme pré-déterminé. Or, nous dit Francis Hallé, « L’idée que nous soyons soumis à des déterminisme continue à soulever de véhémentes protestations ». Il ajoute : « Spinoza avait compris mieux que personne : « les hommes se trompent en ce qu’ils se croient libres, cette opinion consiste en cela qu’ils ont conscience de leurs actions et sont ignorants des causes par où ils sont déterminés ».

L’artiste ne sait pas pourquoi il s’affaire à son œuvre. Son travail est un processus dont la dynamique toujours en œuvre lui permet d’entrevoir ce qu’il cherche à comprendre. L’artiste ne sait pas toujours qu’il cherche à comprendre. Il travaille, un point c’est tout, à son œuvre dont l’accomplissement l’apaise. En ce sens il n’est pas libre.

Enfance et éducation

L’enfant non plus n’est pas libre. L’enfant ne comprend pas. A sa naissance tout est déjà là. A notre naissance tout est déjà là. Nous ne sommes pas libres. En 1904, Léon Frapié tentait de nous faire penser l’enfance humaine :

 « L’éclair de ma pensée pénétra l’immensité inconnue : ce petit être ne sait rien, vous y touchez, il en sort les plus notables réflexions. La clarté de son visage est faite de myriades de molécules et cette transparence enfantine, pareille à celle de la mer, du ciel, est riche de tous les reflets créés depuis l’origine du monde et perdus par nous, grandes personnes : ce qui naît étant supérieur en passé et en avenir à ce qui a déjà vécu. »

L’enfant interagit, expérimente, s’étonne, s’émerveille, s’émeut, s’inquiète, demande des explications. Lorsque les explications ne viennent pas, le questionnement s’installe, accompagne son développement, et modèle sa perception du monde. Le questionnement parfois s’évapore et les choses progressivement s’éclaircissent. Plus rien ne manque de cohérence lorsque le langage se présente comme un outil efficace de compréhension d’autrui et de soi-même, d’organisation du monde. Lorsque cependant le questionnement s’enracine, dans le meilleur des cas naît l’artiste dont la quête se poursuit hors du langage explicatif. Son langage prend l’aspect d’une langue étrangère dont on appréhende la sonorité, la résonnance, avant d’en capturer le sens. L’artiste cherche la cohérence. Son œuvre tend vers cette cohérence. Sa langue devient alors chant, rythme, mélodie, sons, couleurs, lumière et danse. La littérature investit l’espace de l’incompréhension. Dans le pire des cas, l’enfant devenu adulte perd pied. Parfois l’artiste également perd pied car sa tentative de compréhension du monde a échoué.

L’enfant dont nous parlons n’est pas ce petit être si différent de nous, les adultes. Il n’est pas l’autre que nous ne sommes pas, qui vit dans un monde qui n’est pas le nôtre, et sur qui nous exerçons notre autorité. L’enfant dont nous parlons, c’est nous-même, à cette étape étonnante de notre développement, juste avant l’apprentissage de la lecture, alors que notre appréhension du monde se fait encore sans intermédiaire. L’enfant dont nous parlons c’est l’enfance de l’être humain, ce stade au cours duquel notre cerveau se développe à une vitesse fulgurante, prêt à toutes les éventualités, avant de se spécialiser pour privilégier nos connaissances adultes soigneusement compartimentées.  Au cours de l’enfance, l’être humain qui a toutes les potentialités, dont la curiosité est illimitée, est également infiniment fragile et dépendant de l’adulte qui lui, n’a plus ce potentiel illimité. A cette période privilégiée, notre potentiel humain peut aussi bien être optimisé, sublimé, que bâillonné ou totalement désamorcé. Il y a plus d’un siècle, Léon Frapié reprochait à l’école des quartiers pauvres d’écraser l’ambition des enfants trop curieux : « N’élevez pas vos regards trop haut ; luttez entre vous – la violence entre les faibles est permise : témoin l’action des parents sur les enfants, témoin l’éternel refrain de style national : les étrangers nous sont inférieurs au physique, au moral, ce sont des misérables auprès de nous, grands français, il faut les battre. ».

L’éternel refrain de type national est celui qui revient à chaque fois que le monde gronde. Léon Frapié ne savait pas, en 1904, que les enfants de son école maternelle serviraient de chair à canon dix ans plus tard. A chaque fois qu’un conflit éclate les hommes jeunes sont envoyés au massacre et les femmes sont appelées à les encourager. Celui qui refuse de partir est éliminé. Les hommes n’ont-ils pas le choix ?   Avant d’être un homme jeune, le garçon est un enfant, et au tout commencement, un nouveau-né qui partage avec toute l’humanité l’expérience commune du premier cri, de cette clameur qui nous lie, et qui lie le souffle, la vie, à ce langage qui lui servira très vite à organiser le sens. Ce petit être humain si malléable que nous sommes tous au commencement de notre existence, il est aisé de le léser, de le conditionner, par le langage justement, par une éducation mensongère. Si ce petit être humain est un garçon, et qu’à l’adolescence il déborde de rage et d’énergie, il sera alors d’autant plus facile de l’envoyer au massacre. Les instances dirigeantes ne cessent d’exploiter l’incapacité humaine à adopter le point de vue de l’autre, à voir au-delà de l’horizon, à concevoir la rotondité de la planète.

L’éternel refrain de type national revient aujourd’hui à la charge. Tant qu’un programme nous confrontant à la réalité, l’aberration et la cruauté de la guerre ne remplacera pas l’apprentissage des chants patriotes, la guerre recommencera. Nous sommes obligés de remettre en question, au niveau mondial, nos systèmes d’éducation, si nous désirons un avenir meilleur pour l’humanité. Les hommes jeunes de 16 à 30 ans, ceux qui sont envoyés à la boucherie, méritent tout autre chose. L’exploitation de leur pulsion guerrière est une calamité orchestrée par ceux qui, plus âgés et bien installés, sont assoiffés de puissance et de pouvoir. Les jeunes hommes de toutes cultures qui prennent les armes doivent savoir qu’ils sont esclaves, qu’on leur a caché l’aberration de leur combat pour pouvoir les soumettre, que le chant qu’on leur a demandé d’hurler à tue-tête est un leurre.

Une fois de plus nous appelons à reconsidérer nos systèmes d’éducation qui n’aident pas les garçons et les filles à comprendre leurs belles spécificités et leur complémentarité, qui ne leur ouvrent pas les yeux sur l’intolérable réalité de la guerre, au point qu’avant même de partir se battre contre l’étranger, les garçons sont déjà les ennemis des filles, alors qu’ensemble ils sont le seul avenir possible de l’espèce. L’éducation doit véritablement enseigner la cruauté de la guerre, et non l’histoire des guerres. Elle doit fournir les outils pour réussir à changer de point de vue, de norme, de dimension, elle doit libérer les processus mentaux qui permettent de penser dans la durée, de se projeter dans le temps, de se mettre à la place de l’autre pour le comprendre, de considérer les enfants comme nous-mêmes. Aujourd’hui la littérature a ce pouvoir extraordinaire de nous faire voyager dans le temps, de nous entrainer vers l’ailleurs et vers autrui, la littérature nous ouvre la porte sur le monde et sur nous-même.

Tentative de compréhension du monde 

Cette « tentative de compréhension du monde » est la première motivation de l’artiste qui s’affaire à son œuvre. La littérature combat l’incompréhension. L’art combat l’incompréhension hors des sentiers battus. L’art est tentative de compréhension du monde.

P.Mathex 23/09/2019